Via Alpina 2010: Étape 27, de Challand-Saint-Victor à Gaby

Lundi 26 juillet

 

9h, les fleurs ont une saveur :

Une grande étape m’attendait, mais avec mon passif nomade, je commence à ne pas m’inquiéter quand le programme annoncé est chargé. Une grande piste pour commencer.  D’habitude je ne les aime pas, mais celle-ci m’était agréable et remontait à la source du lait. Le premier indice fut le camion du laitier qui me dépassa poussivement et après quelques dizaines de minutes me croisa, revenant en sens inverse, sa collecte terminée. De camion de laitier, il n’a plus que le nom et je devrais l’appeler citerne car il en a le format standard et pourrait tout aussi bien contenir du fuel ou du vin.

La fromagerie est en sentinelle au début de l’alpage. Dans la salle grande ouverte, un jeune homme lave ses ustensiles. J’éprouve toujours ce besoin irrépressible de goûter ce lait frais que la pasteurisation et le conditionnement n’ont pas encore dénaturé. Et me souvenant avec quel plaisir je m’étais délectée jusqu’à la dernière goutte de celui de la ferme de Col Assietta, je m’invite et demande si je peux acheter du lait. Plus par mimiques que par paroles, il me fait comprendre qu’il n’a pas de bouteille à me donner, mais qu’il peut m’en offrir un bol.

Entre Challand et le col de Dondeuil, avant la fromagerie

Il est bon mais me donne la preuve, que non seulement les fleurs ont une couleur, des senteurs mais également une saveur. La floraison s’est malheureusement tarie et je ne retrouve plus dans celui-ci l’incomparable goût subtil de serpolet et d’herbe coupée, ni de saveur sucrée.

Un peu plus haut, le troupeau sonore, cause et conséquence de toute cette activité vibrante qui s’accroche au bout d’une piste à l’écart du monde, s’éparpille sur les pentes, rivalisant de bruit à grand renfort de clarines, avec le moteur d’une tronçonneuse et les aboiements des chiens.

Epilobes en épi

17h30, Oh Gaby, Gaby,  tu devrais pas m’laisser la nuit1

Décidément la région est sinistrée en hébergements et hélas les problèmes ne se résolvent pas de façon toujours aussi agréable qu’hier, bien qu’une solution convenable ait été trouvée après quelques tergiversations. Je suis à l’hôtel Moderne de Gaby, un peu à l’écart de mon parcours.

Mais revenons à la piste que j’ai laissée devant la fromagerie et qui, par extrapolation me projetait dans l’échancrure du col de Dondeuil. Seulement au moment de passer le relai au petit sillon qui terminait la montée, elle s’éteignait me laissant errer pendant au moins une demi-heure au milieu des buissons de rhododendrons et d’airelles ; il me fallut ruser pour venir à bout de ses dissimulations et de ses oublis pour pouvoir retrouver mon chemin qui fut parfait jusqu’au sommet.

Au fond, le col de Dondeuil

Mais je ne fis que le perdre et le retrouver dans la descente jusqu’à ce que j’atteigne Santa Margharita, une chapelle chaperonnant une poignée de  jolis chalets. Curieusement, ils avaient l’air venus de Suisse ou du Tyrol, habillés de bois sombre, joliment rénovés et fleuris. Pas de ces masures de pierres déshéritées qui semblent jetées comme des décombres oubliés au hasard des versants de la montagne. Pour venir d’Issime, et donc pour y retourner, de si belles habitations exigeaient une route goudronnée. Bienfait pour les riverains, punition pour le randonneur. Je me parai contre l’ennui de quatre ou cinq kilomètres d’asphalte grâce à mon heaume mélodique. Mais n’avais-je pas fait un kilomètre, qu’une voiture arrivant derrière moi s’arrêta et me proposa de me descendre jusqu’à Issime. Il fallut se décider rapidement  : le respect de l’engagement de ne faire le chemin qu’à pied en balance avec la facilité. Mais cette partie de route n’avait pas beaucoup d’arguments à m’avancer et en dix secondes, je fus installée à l’arrière de la voiture. J’effleurai pour mes généreux bienfaiteurs quelques pans de mon aventure alpine avant de plonger dans une douce léthargie entretenue pas les virages incessants en les écoutant distraitement reprendre leur conversation en italien.

Issime me plongea dans un trouble indéfinissable. D’un coté le regret et d’un autre le contentement. J’avais la triste impression de perdre l’Italie que j’avais tellement aimée sans y avoir été préparée. Issime, la schizophrène revendiquait aussi son allégeance alémanique en affichant son autre nom : Eischeme. Les locanda étaient devenues des Gasthaus aux fenêtres rehaussées de géraniums.

Mais en même temps, j’éprouvais le sentiment de voir se dessiner l’aboutissement de mon projet qui était dans mon esprit encore flou et  lointain. Mon périple doit se terminer en terre helvétique, et j’y voyais ici les prémices de son terme.

L’hôtel convoité était complet, ainsi que les chambres d’hôtes. Restait le terrain de camping à Tzendelabo. Encore une heure de marche, en avant toutes, inutile d’atermoyer, la réflexion ne prend son sens que lorsque qu’il y a un choix.

Au camping, aucun mobil-home n’était à louer, mais la gérante me suggéra de pousser jusqu’à Gaby par le chemin pédestre,- qu’à cela ne tienne, encore vingt minutes, quand on aime marcher, on ne compte pas !-  où je pourrai probablement trouver à me loger. Dans le cas contraire, il me serait toujours possible de revenir ici – on n’est plus à ça près !-  et planter mon ridicule petit tarp au milieu de ces tentes et caravanes grand luxe.

Je rentre dans le premier établissement de Gaby que je trouve sur ma route : l’hôtel Moderne, un grand bâtiment à l’architecture classique et désuète. Vaste hall surveillé par un maître d’hôtel sérieux en costume sombre ad hoc gardant ses distances avec une clientèle bourgeoise et grisonnante. Parlant le français, il discute avec moi, s’intéresse à ma randonnée probablement parce qu’il a beaucoup marché durant sa jeunesse et sillonné tout le secteur.  Progressivement il sort de son rôle d’employé réservé à la tenue stricte pour endosser celui de paternel qui s’étonne de me voir marcher seule et me met en garde contre toutes sortes de dangers réels ou supposés.

Ce bonhomme si austère quelques minutes auparavant me paraît tout à coup sympathique.

19h, repas funèbre

Les dîners se suivent et ne se ressemblent pas. Mon Dieu, que celui-ci est terrible ! Il me donne l’impression d’avoir fait un pas de géant qui m’a amené au bord du gouffre. Je suis installée dans le carré des êtres en sursis, au milieu des pensionnaires d’un autre âge. J’ai à coté de moi une vieille râleuse qui n’a de cesse de déranger le serveur pour un rizotto qui ne lui convient pas. A cette autre table, une femme âgée, le port de tête encore hautain, qui a dû être d’une grande beauté dans sa jeunesse tremble tant que j’imagine avec pitié le peu de potage qui reste dans sa cuiller quand elle arrive à sa bouche. Et ces deux copines à coté de moi, qui semblent évoquer en italien et par des mimiques affligées durant tout le repas leurs problèmes de santé, leurs séances de radiographie et consultations à l’hôpital. Et je me prends soudain à penser qu’une fin sur les chemins n’est peut-être pas forcément pire que celle que les progrès de la médecine semblent vouloir  nous offrir. (lire la suite)

Étape Challand St Victor – Issime

V27 Challand – Gaby

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  1. « Gaby, oh Gaby »  chanson d’Alain Bashung []

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