Via Alpina 2010: Étape 26, du refuge Barbustel à Challand-Saint-Victor

Dimanche 25 juillet 2010

11h,  Cicadidae septentrionalis inattendue

Je suis toujours impressionnée de mes rencontres sauvages qui ne sont pas à vrai dire si imprévisibles car, où mieux qu’en montagne peut-on voir des chamois, des marmottes, des bouquetins, des chevreuils. Ils sont ici chez eux et même s’ils ont tendance à fuir l’espèce humaine, ils n’échappent pas à d’inattendus face à face toujours agréablement surprenants. Au moins pour nous, bipèdes itinérants, pour eux, je ne sais pas. Mais ce que j’entends ce matin depuis quelques minutes me prend tant au dépourvu qu’il me fait douter. Je ne parviens pas à les voir, bien trop haut perchées et cachées dans la cime des arbres allant chercher le soleil et la chaleur, mais leur chant ne trompe pas. Si je vous dis “stridulation”, vous me répondrez, grillons parce qu’ici qui donc pourrait striduler à part eux ? Et moi, je vous répondrai cigale. Des émigrantes venues s’installer ici, à la même latitude que Chamonix, bien plus au nord que l’Ardèche, la vallée du Rhône et la Provence où leur crincrin taquine journellement les oreilles des méridionaux et des vacanciers estivaux.

Refuge Barbustel

Que je m’étonne de peu de choses, c’est probablement vrai, mais le jour où plus rien ne me surprendra, je ne sais pas si j’aurai encore l’envie de parcourir le monde.

Aujourd’hui, c’est dimanche, jour de fête. Un rapide calcul m’autorise à faire une petite parenthèse gastronomique avant le grand plongeon dans la saignée étouffante. Je rêve de salade verte, de tomates mûres, premiers symptômes du scorbut. Et d’un bon café dans la foulée.

Champredaz domine l’agonie de la triste vallée de la Dora Balte, berceau de toutes les voies de communication rapides et modernes qui canalisent voitures et trains. Une gargote le long de la route a l’air si désuète et si dépeuplée que j’ai l’impression que c’est un bistrot à l’usage des seuls petits vieux du coin. La patronne m’installe dans le jardin à coté de trois messieurs qui me saluent bien bas et en français (ici, en vallée d’Aoste c’est une langue obligatoire à l’école) et m’offrent de partager leur vin. Je décline à la pensée, qu’associé au soleil et à la montée de l’autre coté de la vallée, l’alcool m’assènera le coup de grâce. Je laisse carte blanche à la cuisinière avec la seule consigne de me servir des légumes frais. Elle revient ravie de son improvisation : salade verte, tomates, viande, pain et fromage, une simplicité revigorante qui me change de mes tucs, semelles spongieuses et poissons en tube.

A une demi-heure de Champredaz, je suis au fond du trou, c’est horrible, c’est l’enfer. Le cocktail est toxique, aucun ingrédient ne manque : chaleur accablante sans le moindre souffle de vent, route goudronnée nauséabonde en place des chemins de terre, flatulences des voitures pour remplacer les senteurs de foin coupé, grondement permanent du trafic de l’autoroute supplantant le chant des cigales.

Cette partie, entre Champdepraz et Torille est un mal nécessaire.

Lago la Serva entre Barbustel et Covarey

15h, la grappa de Nastze

J’avais pourtant rempli ma bouteille au restaurant, mais déjà, en fond de vallée la chaleur a fait diminuer le niveau. A Torille, je ne pense pas à la compléter. Jusqu’à maintenant, le problème de l’eau ne s’était jamais posé, j’ai toujours trouvé des fontaines ou de l’eau vive plus que je n’en avais besoin. A force d’avoir à portée de main tout ce qu’on souhaite, on baisse la garde. Je monte, la gorge sèche avec l’espoir de trouver une fontaine dans le hameau de Nastze ; les maisons ne sont jamais construites au hasard, comme les plantes elles poussent où elles trouvent de l’eau.

Un peu à l’écart des constructions à l’abandon, une ferme coquette pavoise. On y voit, dans ses plates-bandes de lavande et massifs de fleurs entretenus, son gazon coupé et ses haies taillées, toute l’attention de résidents qui vivent ici un bonheur paisible. Il n’y a personne, mais les portes sont ouvertes. J’entre dans le jardin et vais frapper à la porte. Un homme en sort.

  • Bonjour. Pourriez-vous remplir ma bouteille, lui dis-je, brandissant mon flacon exsangue pour le cas où il ne comprendrait pas ma demande en français.

La suite du dialogue est à l’image de tous ceux que j’entretiens avec les rencontres de passage et les questions sont toujours les mêmes : d’où je suis partie ce matin, où je vais, de quel pays je viens, depuis quand je marche. Et amusée à la pensée de la question qui clôturera le sujet : mais vous marchez toute seule ?

Sous la tonnelle, le café, les petits gâteaux, la grappa arrivent, se déploient sur la table, appellant toute la famille. Trois générations qui sont venues passer le weekend ici.

  • Vous prendrez bien le café avec nous ?

J’ai toujours face à une invitation spontanée une hésitation. Non par crainte, mais par manque d’habitude et par gène. Alors dans un premier temps, par réflexe j’ai tendance à dire non. Je sais qu’il ne me reste plus beaucoup de chemin, alors étouffant de justesse mon refus, je réponds :

  • Oh, pourquoi pas, ça serait avec plaisir !

Je suis l’invitée : les conversations familiales s’effacent devant les échanges où l’on se découvre. Ils me confirment que l’apprentissage du français est obligatoire dès l’école primaire. Les valdotains sont assez attachés à cette double appartenance linguistique. Et pour preuve, on insiste pour que ma petite voisine de cinq ou six ans me dise quelques mots de français, mais sa timidité lui cloue la langue. Je me vois en elle quand mes grands-parents, lors de visites à leurs amis, me poussaient au devant de la scène telle une bête de cirque. Mais tous les grands-parents font cela, si fiers et si amoureux de leurs petits-enfants. La petite sœur dans les bras de son papa, sans aucune timidité se manifeste dans le langage universel primaire en braillant sans retenue pour exprimer ses demandes et contrariétés.

Le café est le faire valoir de la grappa qui se refuse difficilement. Je me souviens à quel point celle du refuge avant Malciaussia, m’avait mis en joie. Et donné des ailes. Pour le peu qu’il me reste à monter, je peux renouveler l’expérience d’autant plus que celle-ci semble un peu moins suspecte, aromatisée avec une plante reconnaissable dont on connaît les vertus : le fenouil. Cette infusion devrait me mettre à l’abri des ballonnements, de la toux et je ne sais quoi d’autre pour quelques jours !

Après cet agréable et convivial interlude, des remerciements sincères et des adieux encourageants, je reprends, boostée à la grappa, mon ascension jusqu’au Col del lago. Heureusement que l’homme m’avait mise en garde, car j’aurais filé sans doute au sommet sur un mauvais chemin, celui que je devais prendre étant passablement discret.

17h,  Villa, quartier de Challand Saint Victor :

Que ce village semble en sommeil ! Personne dans les rues, je cherche l’hôtel indiqué sur mon topoguide, mais ne le trouve pas. Une femme sort de chez elle. Je prends généralement le parti quand je trouve un résident de l’interpeller pour m’éviter de tourner inutilement et interminablement en rond. La perspective de perdre du temps oblige à dépasser ses timidités ou réticences à aborder les autres pour leur demander les renseignements.

Ne saisissant pas bien ma demande, elle appelle son époux qui semble comprendre davantage le français. La réponse est sans appel : l’hôtel est fermé depuis trois ans, mais il y a un petit gîte avec une chambre d’hôtes à quelques rues de là.

On ne peut guère passer à coté sans le voir. Il ne semble pas fermé, mais pour autant personne ne réagit quand je sonne à l’entrée. Le téléphone dont le numéro est affiché résonne dans le vide.

En pleine période touristique cette désertion vraisemblablement temporaire ne m’affole pas. Le propriétaire ne devrait pas tarder à apparaître. Je crains seulement que le gîte puisse être complet pour ce soir, auquel cas je n’aurai aucune solution.

J’attends, assise sur une marche… J’attends.

La voisine qui balaie ses escaliers, ne peut me donner aucun renseignement.

Je continue à patienter mais plus l’attente se prolonge plus le problème se corse, car je commence à entrevoir l’éventualité que le propriétaire, non prévenu de mon arrivée, ne revienne pas de la soirée.

Me voyant dans l’embarras, la ménagère me conduit vers le gérant du restaurant du village qui nous accueille dans les déchaînements de fureur de son gros chien. Mais l’homme n’est pas décidé à me venir en aide. Il m’explique simplement, qu’il y a un hôtel à Challand Saint Anselme, à quatre kilomètres de là, et qu’il y a peut-être un bus mais qu’il n’en est pas sûr étant donné que nous sommes dimanche.

Cette solution ne m’enthousiasme guère. Faire quatre kilomètres à pied aujourd’hui n’est pas un écueil, j’ai encore assez d’énergie pour cela, mais je ne suis pas certaine que l’hôtel sera ouvert ou qu’il disposera de places. De plus, demain il me faudra revenir ici pour reprendre mon itinéraire qui prévoit déjà une étape de près de neuf heures.

Le vacarme de son horrible fauve qui nous oblige à forcer la voix pour se faire comprendre sera aussi mon salut car il attirera dans la rue une jeune femme, voisine immédiate qui vient s’enquérir du problème, initiative offrant  au restaurateur l’opportunité de filer à l’anglaise.

  • Vous n’allez pas dormir dans la rue me dit-elle. Venez, on va voir ce que l’on peut faire.

Je la suis jusqu’à une maison familiale. Une maison de village. Sans être belle, elle a la patine du temps, conserve dans tous les objets accumulés l’histoire des vies qui se sont succédées.

J’entre dans la cuisine. Une dame d’un certain âge s’active pour faire un peu de rangement ça ou là, repositionner les rideaux et débarrasser des cartons. Un homme assis regarde placidement cette agitation et cette inconnue qui entre au cœur de leur vie familiale.

Mon histoire est vite racontée. Et ma région d’origine ne manque pas de faire surgir des souvenirs chez la mama qui, il y a quelques années, était venue en Lorraine voir des amis. On ne me réclame rien, on m’offre tout.  Sans façon. Simplement comme si c’était le geste le plus naturel qui soit. A boire de l’eau fraîche, un café, des gâteaux, plus même si je ressens la moindre faim. On met à ma disposition la salle de bain, une chambre pour me changer, une prise électrique pour recharger mon téléphone portable. J’ai de la peine à croire qu’ils envisagent de me dépanner pour la nuit : pour moi, cette situation ne se passe que dans les films quand un baroudeur suivi de toute une armée de cameramen fait croire aux téléspectateurs qu’il est arrivé fortuitement chez un hôte au grand cœur. Mais Paola, la jeune femme qui était venue à ma rescousse dans la rue, me rassure. On va essayer de trouver une solution. Et si on ne trouve rien au village, tant pis, on se serrera un peu. Je pourrai coucher sur le canapé de la salle à manger. Il y a déjà les grands-parents, Paola, Paolo son époux et leur fils âgé d’une dizaine d’années. Mais la famille n’est pas au complet, on attend encore la sœur de Paola, Laura et son mari Michel, un français, leurs deux garçons et un couple d’amis franco-italien avec leur bébé partis tous les sept en promenade. Ce qui fera au total, quand tout le monde sera là, treize personnes. C’est beaucoup, pour une si petite maison !

A plusieurs reprises, je retourne au gîte qui ne manifeste toujours aucun signe de vie.

Tout le monde arrive et l’histoire est à nouveau racontée. Salutations, explications grandement facilitées par les deux français Michel et Boris. On parle de tout et de rien dans ce climat si chaleureux que les italiens savent entretenir. Les enfants jouent, enfin bref, j’ai l’impression de baigner dans le bonheur simple de retrouvailles familiales.

Un voisin vient par hasard leur rendre visite. On recommence à évoquer le problème et il dit connaître une dame qui dispose d’un petit appartement vacant qu’elle pourrait peut-être me louer pour la nuit.

Les émissaires sont envoyés, la loueuse potentielle est repérée, les tractations rondement menées et après quelques dizaines de minutes je pars avec armes et bagages m’installer dans un charmant petit appartement d’une propreté irréprochable.

  • Allez poser vos affaires, m’avait dit Paola et revenez manger avec nous !

19h,  générosité à l’italienne

J’ai passé beaucoup de bonnes soirées au cours de mes différentes randonnées, mais il y en a qui dépassent toutes les autres. Elles se comptent sur les doigts d’une main et celle-ci vient s’y ajouter. C’est un moment de bonheur sans faille. A la fois intégrée à la famille et témoin de leur complicité. Je profite du plaisir d’être prise dans le tourbillon des réparties qui s’entrecoupent dans les deux langues et entraînée dans les rires. On parle foot, le dernier mondial si lamentable est encore dans les esprits et alimente les propos teintés de critiques satiriques et désabusées. Mais on parle aussi d’autres choses. Bien sûr, beaucoup de sujets m’échappent car je ne comprends pas l’italien même si je capte un peu plus qu’il y a trois semaines quelques bribes de phrases.

Le dîner est servi sur la terrasse, seul endroit qui offre assez de place pour que tous puissent s’installer. Le plaisir est autant sur la table qu’autour : une abondance de plats variés que les cuisinières de la maison ont préparés. Je suis comblée : des légumes, de la pastèque, de la macédoine de fruits, et bien sûr une gigantesque bouteille de rosso pour délier les langues.

Soirée Italienne

Plongée dans un autre monde le temps d’une soirée, c’est aussi cela la randonnée en solitaire. Ces instants sont des éclats qui n’illuminent jamais ou rarement celles que l’on fait en groupe.

Le repas se prolonge dans la douceur du soir qui en vallée d’Aoste sait être particulièrement délicieuse. A regret, je les quitte, mais il faut savoir partir. Et je pars les mains pleines : un sachet de victuailles qui me mettra à l’abri du besoin pour au moins deux jours.

Lecteur, si un jour vous passez à Challand-Saint-Victor, au quartier de Villa, demandez la famille Cecotti, attardez-vous quelques minutes et saluez-les pour moi. (lire la suite)

Étapes Dondena – Covarey et Covarey – Challand St Victor

.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *