Via Alpina 2010: Étape 25, d’Alpe Peradza au refuge Barbustel

Samedi 24 juillet

18h30 : Installée à une table de la salle à manger du refuge Barbustel…

Ce sont les évènements que sont les difficultés, les erreurs responsables de pertes de temps et source de découragement, les rencontres qui ne se limitent pas à un salut, une météo déplorable transformant une marche en pensum qui alimentent les écrits.
Aujourd’hui, il n’y avait rien de tout cela, il y a donc peu de chose à dire. C’était  pourtant une journée magnifique, qui pourrait se hisser en tête du classement des plus belles étapes de la randonnée. Pas obligatoirement parce que les paysages dépassaient tous ceux que j’ai embrassés auparavant, mais parce que tout simplement c’était une mélodie sans fausse note.
Le programme était  inscrit à la fenêtre du dortoir : un soleil franc, un air limpide et un ciel infini, nettoyés par un vent qui n’a cessé de fulminer toute la nuit et qui semblait ne pas être encore fatigué au matin. Près de sept heures de marche se profilaient si je voulais rallier le refuge Barbustel. Une étape presque aussi longue que celle d’hier qui affichait néanmoins un visage plus rassurant, car elle était jalonnée de refuges.

Tenue hivernale

Alors que je me chaussais, la petite famille, déjà apprêtée sortit. Quelques secondes suffirent pour la ramener dans le hall, s’exclamant et riant, poussée par une bouffée de froidure. Les deux gamines frétillaient comme des crevettes pendant que les parents commençaient à vider les sacs à la recherche de vêtements chauds.

  • Il y a un vent froid terrible me dit le père, entamant une discussion pendant que nous nous équipions en conséquence.

Le refuge est au pied du col de la fenêtre de Champorcher. La montée était une aubaine pour se réchauffer, mais l’inclinaison ne fut pas de taille à lutter. A mi-pente, je dus ajouter le goretex à la polaire, remonter le col jusqu’au menton, sortir les gants et le bonnet. Mais ce froid était accommodant, antithèse des chaleurs implacables qui savent si bien dilapider l’énergie. Et le vent eut la délicatesse d’aller dans mon sens plutôt que de me contrer.

Le col était de glace, je ne parvenais pas à y planter mon bâton. La bise sibérienne déchaînée jouant de la corne de brume avec le pylône me plongeait, quand je fermais les yeux dans l’ambiance hostile de sommets himalayens ou de banquise balayés par le blizzard. Et quand je les rouvrais, une vue d’oiseau m’offrait le spectacle d’une merveilleuse vallée évasée aux dévers revêtus de pâturages et coiffés de murailles dentelées. Semblaient être jetés ça et là sur ce tapis, quelques minuscules maisons éparses et roches descendues de la montagne. Sous le feu du soleil, le lac Miserin scintillait de l’éclat d’un diamant. Et je ne pus m’empêcher de penser que le névé d’hier devait être aujourd’hui bien moins accomodant.

Le refuge d’Alpe Peradza

La descente en balcon fut fantastique, la vue s’évadant partout autour sans rencontrer d’obstacle immédiat. J’avançais sans un effort, allant au devant du soleil, sur un chemin qui m’appartenait. Au lac Miserin devant le refuge désert, le vent facétieux avait éparpillé durant la nuit de vieux oreillers déposés en tas en vue probablement d’être jetés et s’amusa à m’arroser par surprise quand je passai un peu trop près de la fontaine. Après ce point, je commençai à rencontrer des groupes de marcheurs venant de la vallée et plus je descendais, plus la densité augmentait. Nous faisions les uns et les autres des pauses : eux pour ajouter un vêtement, moi pour en enlever.

A Dondena, il y avait foule. L’explication était simple : la route s’arrête ici, non loin d’un refuge où tous ceux qui n’avaient pas envie de  beaucoup marcher pouvaient trouver à la fois à boire, à manger et un cadre idyllique.

Je regardais de loin toute cette animation, juchée sur une ‘luncheon stone’ à me nourrir de mes inventions et découvertes gastronomiques, pas toujours heureuses. Le repas de randonnée quand on ne veut pas se charger de tout l’attirail de cuisine, nous renvoie à sa fonction première, celle de remplir l’estomac et ressemble un peu à la pitance d’un chômeur en fin de droit. On essaie tout de même sous peine de lassitude d’améliorer le quotidien répétitif par des trouvailles et des associations qui frôlent parfois, il faut bien le dire de l’hérésie culinaire soulevant des fantasmes de revigorantes salades de tomates, de ratatouilles niçoises parfumées, fruits juteux ou yaourts onctueux.

Autant en emporte le vent

Qu’avais-je donc aujourd’hui à ma table. Un horrible saucisson coloré à la teinture de cochenille acheté à Ceresole. Il ne fit qu’un aller et retour dans le sac. Il faudra un jour que je me penche sérieusement sur le problème de mes saucissons. Régulièrement, j’en mets un dans mon sac. Et il se trouve, que ce compagnon qui sue copieusement, sans fournir le moindre effort, diminue à grand peine. Je le traîne donc des semaines jusqu’à ce que je le trouve à ce point répugnant qu’il termine sa carrière, à peine entamé dans le fond d’une poubelle. Par le passé, j’avais offert à ce genre de charcuterie la moitié de la traversée des Pyrénées et une autre fois un saucisson acheté à saint Hyppolyte dans le Jura, m’accompagna jusqu’au Queyras.

J’avais pour midi également du pain de mie prétranché, sans croûte, qui avait déjà vécu quelques jours. C’est un aliment fabuleux, véritable protée qui crée l’étonnement chaque fois qu’on ouvre le sac. Le premier jour, coupé au carré, j’avais l’impression de manger une belle éponge neuve, bien blanche. Dire que c’était mauvais serait faux, c’était insipide. Bourré dans le sac, le lendemain il en ressortit informe, tassé et vaguement collant, les tranches ayant entamé un processus de fusion. Heureusement que je savais ce que c’était car, si j’avais eu un trou de mémoire, j’aurais pu le prendre pour une semelle à glisser dans la chaussure. A midi, troisième jour de sa vie éphémère, il en était arrivé au stade où ce qu’il en restait avait l’allure d’une pâte compacte qui aurait déjà été mastiquée et insalivée. La première bouchée me demanda une petite dose de persuasion.

J’ai déjà eu idée de palier le problème du pain qui s’émiette dans le sac qui moisit ou se tasse en me tournant vers des denrées incompressibles, indéformables, imputrescibles, indestructibles : le tuc. Seul problème, je n’en ai pas trouvé souvent dans les petits magasins du parcours.

Lac Vernouille

Pour accompagner ces chefs d’œuvre de l’art de la boulange, rien de tel que les tubes de l’été. C’est une autre merveille que l’on ne connaît pas dans l’hexagone : du thon, du saumon ou de la crème d’olive. J’ose l’avouer, je me suis presque régalée avec ces bouillies en tube dentifrice qui permettaient de varier les plaisirs. Que des avantages : ils ne coulent pas et ne s’altèrent pas.
Et qui aurait pu soupçonner qu’en plus, la crème d’olive ( bien grasse ) m’a permis d’enduire régulièrement les coutures de mes chaussures qui prenait facilement l’eau.
Non, pas les pâtes de thon et le saumon… en rapport avec l’odeur !

Cette vallée d’Aoste tranchait avec les précédentes : sèche, aérée aux pentes douces, aux accents méditerranéens. C’est la première fois depuis de longs jours que je suis arrivée au refuge avec les pieds au sec.
La végétation souvent rase après Dondena m’a permis de me défaire du chemin qui se tortillait sans raison apparente et improviser à travers la garrigue, gardant en ligne de mire l’objectif que je voulais atteindre, sans avoir jamais eu le sentiment de m’être égarée.
Toute l’après-midi fut une succession agréable de petites montées, descentes, étangs et granges d’altitude sous une température qui montait en flèche.

Au fond, le Cervin qui dépasse d’une tête les sommets anonymes

Le refuge Barbustel est l’un des plus beaux depuis le début de ma randonnée. En concurrence avec le refuge Levi-Molinari. Entouré d’une myriade de lacs, dans un cadre enchanteur. Même loin de tout, en ce weekend ensoleillé, il a réussi à s’attirer une clientèle nombreuse, comme l’atteste le nombre de couverts que l’on dispose sur les tables pour le dîner. La colonie dispersée autour du bâtiment, vautrée dans l’herbe ou attablée à la terrasse ne semble pas vouloir laisser perdre les derniers rayons de soleil.
On est parvenu à me  trouver une place dans un dortoir, coincée entre les échafaudages métalliques de lits superposés.
Au milieu des groupes exclusivement italiens je revoie le couple qui mangeait hier soir à Alpe Peradza. Il me manifeste leur sympathie par quelques mots et sourires. Au reste, mon statut d’étrangère en pays étranger me plongera dans l’isolement. (lire la suite)

V35 Alpe Peradza – Barbustel

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