Via Alpina 2010: Étape 24, de Piamprato à Alpe Peradza

Vendredi 23 juillet

Voyez-vous cette journée qui s’annonce comme :

  1. Une opération commando
  2. Une épreuve d’endurance
  3. Une course contre la montre

Rayez les mentions inutiles.

A ce petit jeu de l’été, j’aurais eu bien du mal à trancher et en pleine nuit j’aurais proposé la réponse suivante : je vois cette journée qui s’annonce comme une opération commando d’endurance contre la montre. Deux cols à gravir totalisant deux mille deux cents mètres de dénivelée positive, près de neuf heures sans les pauses avec, cerise sur le gâteau, un névé bien raide pour couronner le tout. Ce ne sera donc pas une promenade de santé.

Ce matin, au lever j’aurais été certainement plus nuancée : au pied du mur, l’épreuve paraît toujours plus accessible.

Alors il est temps d’aller confronter la réalité aux fantasmes et ce soir le vécu de la journée saura trancher et apporter sa propre réponse.

Je n’ai pas le temps de musarder, le timing sera serré, sachant que le parcours m’offrira aucun hébergement ouvert.

7h 30 : Good bye !

Je quitte mes coéquipiers écossais de six jours et Maurice le français qui a partagé le Posto Tappa . La GTA ici divorce de la Via Alpina.

Je replonge dans ma solitude, réalité qui s’impose à moi dès mes premiers pas car les jours précédents nous quittions toujours le gîte ensemble même si après le groupe se scindait plus ou moins rapidement.

C’en est fini des approximations, de la désinvolture, de la distraction, car maintenant, plus personne n’est derrière moi pour faire la voiture balai. Je n’ai plus que deux yeux pour observer, deux jambes pour explorer toutes les options et un cerveau pour décider.

Le début où il faut un peu faire le tri entre les différentes directions est comme souvent, plein d’hésitations qui n’occasionnent qu’une perte de temps minime.

Nos chemins se séparent ici.

8h

J’ai profité de vingt petites minutes de ciel bleu et imaginé le soleil derrière les montagnes. Déjà les premiers nuages se pressent en troupeau d’altitude. Depuis plusieurs jours, ils m’ont appris à connaître leur stratégie d’approche, mais aujourd’hui, ils ont pris de l’avance. Pas particulièrement inquiète car la météo prévoyait une journée plus agréable que la veille. Le balisage est tout à fait évident, conforme aux annonces de Maurice.

9h

Manque de chance, le temps ne fait que se détériorer. Depuis un quart d’heure, il pleut. Et je pense en endossant ma veste imperméable qu’en matière de religion météorologique, il vaudrait mieux être agnostique. Ignorer les belles promesses, c’est s’éviter les cruelles désillusions et se préparer au pire. Je ne vais pas (immédiatement) me laisser abattre et essayer de trouver à cette pluie l’avantage de garantir une température fraîche plutôt agréable qui épargne la suée provoquée par l’effort développé dans la montée. Et elle est loin d’être terminée jusqu’au Col della Borra.

Je m’accroche à l’idée que cette averse ne sera qu’une petite ondée pour la forme qui se tarira pour laisser place à l’amélioration annoncée.

10h

Cette fois, ce n’est plus la même histoire ! Petite averse, non, non, non ! Tout cela à l’air de tourner à la grosse colère. Derrière moi, j’entends les grondements du tonnerre et rien de tel pour me mettre en émoi.

Les écossais n’étant plus sur mes talons, je peux me lâcher et exorciser ma colère par de grossiers jurons de poissarde lancés à l’attention des cieux et de la montagne. M….  de m…. !

Changement de braquet. Cette fois, c’est à marche forcée que je monte sur le fil de ce lacet : je voudrais arriver à passer le col  pour mettre une crête entre l’orage et moi. A la recherche des balises et à l’affût des endroits où je pourrais trouver à m’abriter en cas de danger imminent. Je sais qu’en montagne l’orage peut avancer terriblement vite et passer d’une vallée à l’autre en quelques minutes… Il vaut mieux dans ces conditions ne pas être exposé, et attendre immobile, loin des rochers et des arbres isolés que le grain s’éloigne. Je crains aussi, que m’obligeant à m’arrêter le mauvais temps ne me retarde trop longtemps auquel cas je ne pourrai pas terminer l’étape.

Je monte à un train d’enfer. Après chaque coup de tonnerre je m’encourage “Avance, Avance, pendant quelques minutes tu vas être tranquille.”

11h

Je suis plongée maintenant dans le nuage qui réduit la visibilité à un rayon de cinq mètres autour de moi, un bout de chemin d’une dizaine de pas devant, quelques touffes sur le bord, une balise déchirant le voile gris de temps à autre. L’orage stagne dans mon dos, semble finalement ne pas envisager de se rapprocher davantage, comme s’il se contentait de vouloir m’effrayer suffisamment pour m’obliger à me sauver.

Pourquoi je marche ? Précisément à ce moment-là, je ne rejoindrai pas Confucius qui disait que “le bonheur n’est pas au sommet de la montagne mais dans la façon de la gravir”. J’avance pour dépasser l’instant présent qui me fera accéder à un après que j’espère plus radieux.

Si le chemin après un moment de chancellement ne basculait pas imperceptiblement de l’autre coté, je passerais le col sans m’en apercevoir tant il est empêtré dans les vapeurs. J’amorce la descente laissant derrière la crête, ma fatigue et les caprices du ciel.

Un regard jeté sur la montre. Verdict rassurant, je suis dans les temps.

12h

Cinq cents mètres de descente en zigzag dans les alpages. C’est si facile maintenant. Deux chamois jaillissant du brouillard coupent ma route, surpris tout autant que moi de cette rencontre fortuite.

San Besso. Un sanctuaire paré de quelques jolies maisons de pierre, calé contre la paroi rocheuse se prenant presque pour une habitation troglodytique. Tout est fermé depuis la mort du curé qui vivait là en ermite. On n’ouvre qu’une fois l’an début août, le jour du pèlerinage.

La floraison est à présent discrète semblable à celle des prairies de plaine, mais en sentinelle un superbe pied de lis martagon solitaire planté sur un épaulement incline ses fleurs enturbannées de pétales roses qui semblent observer des passants invisibles.

Le curé a emporté la clé et il n’y aura pas de miracle. Toutes les portes fermées à double tour resteront sourdes à mes sollicitations, seul le porche de la chapelle m’offrira un toit et un banc de pierre froide. Je dois me blottir contre le mur pour m’isoler du vent, grelottant malgré tout dans mon pantalon trempé. Mange assise loin de tout, au milieu de rien comme rescapée d’un monde anéanti, scrutant avec l’espoir d’une embellie durable les inconstances du ciel. Mais où vont-ils, ces nuages cendrés qui blanchissent petit à petit, s’allègent, se déchirent galopant là-haut, d’un sommet à l’autre, laissant apparaître des lambeaux de drap bleu.

L’endroit est réellement superbe, en marge du reste du monde, retiré dans un cirque d’altitude de pierre et de prairies.

Sanctuaire de San Besso. Fermé au randonneur !

 

Un grelot invisible aussi incongru qu’improbable dans cet abandon, tintinnabule soudain. En proie au questionnement, je furète du regard les environs pour trouver la réponse mais je ne vois rien. Est-ce la fée clochette, le fantôme d’un lépreux hantant la montagne ou Blanchette, la chèvre de Monsieur Seguin ? Trop rationnelle, je vote pour la chèvre.

Comme j’ai froid, encore beaucoup de chemin et de montée, un névé qui m’inquiète, je repars sans m’attarder outre mesure sous un soleil intermittent qui réussit progressivement à arracher aux nuages un compromis acceptable.

Je constate avec satisfaction que je n’ai pas pris de retard, tous les espoirs sont permis pour arriver à une heure raisonnable.

Après un chemin en balcon reposant, la montée s’amorce pour atteindre le deuxième col. Le ciel changeant se vide progressivement, repoussant devant moi les nuages qui avalent les sommets. J’avance sur un versant abrupt moquetté de vert intense se déchirant sur les roches grises mordantes. L’ombre mouvante des nuages glisse en ondulant sur le roulis des prairies. L’isolement est complet. Même le fond de vallée semble sans issue et déserté, irrigué d’un maigre torrent et d’un chemin imperceptible. Pour unique trace de vie, une malheureuse ferme d’estive.

Je ne suis pas pleinement sereine malgré l’amélioration du temps car la perspective du névé me taraude sournoisement.

Sentier en balcon entre San Besso et Alpe La Balma

14h

J’ai dépassé il y a une demi-heure Alpe La Balma. Cueillie par les chiens qui m’encerclent de loin. Je commence à les connaître, ces gaillards. Leur technique d’intimidation, toujours identique est de fondre sur l’intrus en levant la voix de concert, et décrire autour de lui des cercles à distance comme les électrons d’un atome gravitant autour du noyau. Je ne dirais pas que je les aborde avec confiance et devrais même avouer que je dois me raisonner pour maîtriser mes premières craintes, mais ils ne paraissent moins féroces que ceux que j’avais affrontés quelques jours plus tôt entre Balme et Pialpetta.

Le berger, reste sur le pas de sa porte. Renfrogné, il  me regarde passer de loin répondant à mon salut comme s’il y était contraint. Il meugle après ses vaches et aboie après ses chiens.

D’ailleurs, il en est un dans la meute qui paraît en avoir assez de cette rustre compagnie. Il s’approche de moi, adoucissant ses jappements qui s’éteignent en quelques grognements. Je lui parle doucement. Il se tait, m’observe, et s’invite à m’escorter comme si nous étions deux compagnons de longue date. Je me demande même s’il a l’intention de me suivre encore longtemps, quand derrière moi, du seuil de sa masure le berger vocifère pour rappeler le fugueur qui s’arrête, hésite quelques instants avant de revenir à moi et m’emboiter le pas jusqu’à l’injonction suivante.

Rappelé à l’ordre une quatrième fois, il s’arrêtera, s’assiéra pour me regarder partir. J’ai presque la sensation à ce moment-là qu’il n’attend de moi qu’une seule phrase pour revenir. Alors que j’étais déjà loin, je le verrai s’en retourner sans hâte au bercail comme s’il sentait qu’une occasion de partir voir le monde venait de lui échapper.

Je reconnais à Granges Arrietta, le tintement de la clochette mystérieuse de San Besso. Elle pare le cou d’un âne bâté qui attend devant la maisonnette. Un homme en sort. Plus avenant celui-ci, répondant chaleureusement à mon salut. Notre dialogue réduit à quelques mots ne réussit qu’à s’embourber dans le fossé séparant nos deux langues.

La montée depuis San Besso était douce, mais à partir de là, les derniers sept cents mètres (de dénivelée) vont être d’une autre difficulté.

15h

J’y suis à la brêche d’Arriettaz, à la fois contente en d’avoir terminé avec toutes ces ascensions et un peu inquiète à la vue de la neige.

Comme ce col ne voulait pas se laisser approcher facilement, on a tenté de le domestiquer. Pour les cents derniers mètres de montée, une lourde chaine arrimée par quelques points d’ancrage court le long de la paroi, traînant sur le sol. Particulièrement incommode, pour ne pas dire inefficace.

C’est ici le terme d’un pèlerinage. Faut-il en avoir des péchés à se faire pardonner pour s’infliger une telle montée quand on n’a aucun entraînement, car le dernier raidillon est particulièrement éprouvant. Il m’a fallu rassembler pour en venir à bout, mes ultimes forces qui semblaient se distiller au compte-gouttes. Avec persévérance, j’ai progressé séquentiellement en additionnant les uns après les autres les segments bornés de grosses balises jaunes où je faisais une pause systématique.

Qu’il est curieux ce col aride se faufilant entre blocs de roches et murailles taillées au burin. Il est plus que tout autre le fief du vent qui s’annonce avant même que l’on parvienne au sommet en agitant sans cesse de sa main invisible une petite cloche suspendue comme une marmite à un trépied scellé dans la roche. Et à l’arrivée une bise glaciale m’oblige dans l’instant à endosser la polaire et le goretex et manger rapidement tapie contre les rochers. Les gants, le bonnet et les collants seraient aussi les bienvenus si je n’avais pas la flemme de les sortir du sac.

La chute de température n’est pas pour me rassurer, car la neige va sans doute être gelée. Contrairement à ce que me disait Maurice, la traversée du névé me prendra plus de dix minutes. Dans la montée j’en ai traversé un qu’il ne m’avait pas signalé, probablement parce qu’il était très court. Mais il a nécessité beaucoup de vigilance car il était abrupt et dur. Qu’en sera-t-il de celui-ci, qui est exposé en plein vent, et il est vrai en plein soleil aussi.

Col d’Ariettaz. Clarine esseulée.

16h

Je longe la paroi le plus longtemps possible avant d’affronter la neige comme si je voulais repousser le verdict.

Je suis maintenant à la frontière de la terre ferme et du névé. Anxieuse de connaître sa consistance, mais d’emblée la pente ne me semble pas si raide que Maurice me l’avait décrite. Je cherche des traces dans ce champ d’alvéoles.

Planter de bâton et première talonnade, c’est l’instant décisif…

La couche presque molle n’offre aucune résistance, la semelle creuse une encoche profonde, la banderille s’enfonce jusqu’à la garde. C’est le soulagement. Gardant à l’esprit ma glissade du Viso, lentement, j’entame une marche heurtée où le mouvement saccadé et exagéré de chaque pas qui vise à m’ancrer au sol est à l’image de celui des automates.

Libérée de mon appréhension, j’exulte. Dès que la pente se fait plus douce, je danse, je joue, dans un état d’euphorie compensatrice à ces heures de tension et d’effort. Le vent froid lâchant prise dans la pente, le mercure remonte aussi vite que je descends. Allègrement en trace directe. Tout me semble soudain si facile, si léger. C’est du plaisir, rien que du plaisir.

La neige molle qui s’affranchit si bien des contraintes imposées par le chemin tortueux fait gagner tellement de temps en descente ! Je plonge sans retenue, jusqu’aux ultimes franges du névé, allant bien entendu beaucoup trop bas.

Après quelques improvisations et le contournement d’un flanc de montagne, tout au fond de la vallée, le refuge minuscule a l’air de m’attendre.

La suite et la fin de l’étape seront la douce conclusion d’une journée, qui de toutes depuis le début aura été la plus épineuse, sans avoir été malgré tout au-delà de mes inquiétudes nocturnes.

Les conseils et informations de la veille, bien que partis d’un sentiment louable avec la volonté de renseigner, me semblent à postériori ne pas avoir atteint leur objectif. Pour être pertinentes les indications doivent être précises afin de permettre la prise de décisions. La subjectivité et le flou ne font que créer de sourdes inquiétudes sans permettre de trouver de solution puisque les problèmes ne sont pas clairement posés.

Cette étape était longue et fatigante, certes, mais si j’étais partie sans cet effet d’annonce anxiogène, je l’aurais certainement vécue plus sereinement, découvrant les difficultés au fur et à mesure sans m’en préoccuper avant de les affronter.

Et si l’on recommençait le petit jeu de l’été ?

Cette journée s’est déroulée comme :

  1. Une opération commando
  2. Une épreuve d’endurance
  3. Une course contre la montre

Rayez les mentions inutiles. …

Je garderais la réponse deux : une épreuve d’endurance, mais pas si terrible que cela, finalement !

17h

Arrivée au joli refuge d’Alpe Paradza, installation dans un agréable dortoir particulier, douche, lessive, repos… un rituel de fin d’étape.

Je ne sais pas si c’est ma solitude recouvrée qui m’a ouvert la possibilité de reconquérir mon chemin et de le garder en mémoire. Ou si c’est parce qu’il était tout simplement plus beau, plus éprouvant que les jours passés.

Plus de deux mois après, au moment de passer des notes brouillonnes à la rédaction, j’en garde encore un souvenir très précis. Et la raison apparaît assez clairement. Le chemin n’était pas plus spectaculaire mais je me reglissais dans son intimité que j’avais imperceptiblement abandonnée au fil des six jours précédents pendant lesquels j’avais accordé la priorité à d’autres interlocuteurs. Mais à partir de ce jour, seul en lice, il mobilisait à nouveau toute mon attention, pour s’inscrire durablement dans mon cerveau.

18h

Bzzz…Bzzz…

19h30

Tirée d’un profond sommeil par des petits coups frappés à ma porte, une tête qui passe par l’entrebâillement. Mais où suis-je ?… Ah oui, au refuge d’Alpe Peradza. Jamais encore je n’avais dormi si profondément à une heure pareille.

  • C’est l’heure de manger me dit la gamine qui épaule avec zèle la patronne.

Mais on parle français ici ? Bien sûr, on arrive en vallée d’Aoste. Mais il faut dire que l’adolescente n’a pas de mal, en vacances ici pour quelques jours, elle vit le reste du temps à Cannes.

Je mange entre un couple discret et souriant et deux jeunes italiens qui terminent une randonnée dans les environs. A une autre table une petite famille française est installée. On nous sert une curieuse et savoureuse panade gratinée au fromage.

A ce moment ma solitude refait surface, habituée que j’étais à manger chaque soir à la table écossaise.

21h

Quel moment délicieux que de se retrouver seule dans un grand dortoir confortablement blottie dans la chaleur d’une couette moelleuse remontée jusqu’au nez, sentir son corps fourbu évacuer les douleurs et la fatigue tout en écoutant comme une berceuse le vent passer à la question la toiture plaintive et siffler dans les interstices des fenêtres.

Au seuil du sommeil, les moments intenses de la journée se bousculent dans ma tête, comme paraît-il celles d’une vie au moment de la mort. (lire la suite)

Étape Pamprato – Alpe Paradza

V24 Piamprato -Alpe Peradza

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