Via Alpina 2010: Étape 23, de Talosio à Piamprato

Jeudi 22 juillet

13h : Assise devant l’office de tourisme de Ronco Canavese

Notre trio fût jeté à l’aube sur le macadam dont nous dûmes nous accomoder longtemps, trop longtemps à mon goût, pour atteindre le sanctuaire di Prascondu envahi de gosses en colonie de vacances qui fusaient hors des bâtiments en courant, chantant, criant, comme des poussins lâchés dans une basse-cour. Pendant que nous, en maraude d’un signe annonciateur du chemin à suivre, piétinions, allions, venions, dans un sens et dans l’autre, retombant dans nos éternels « faffings » qui nous ramenaient à nos cartes et topo-guides impuissants à nous venir en aide.

Fallait-il aller mettre un cierge dans la chapelle pour nous éclairer sur la direction à prendre ?

Bill s’engagea sur une voie qui n’était pas celle indiquée par ma carte, mais on entendit quelques minutes après sa disparition un retentissant et glorieux “Voilà” …

Gîte de Talosio

 

Histoire des  “Voilà”

S’il y a des mots ou des expressions dans le dictionnaire d’une communauté linguistique ou dans son répertoire personnel dont on ignore l’origine, il en est d’autres au contraire qui naissent dans des circonstances particulières, bousculent les anciennes appellations pour prendre leur place comme le font les coucous dans les nids et s’imposent au langage. Ainsi depuis le début de la randonnée, les gîtes d’étape ont été détrônés par les « Posto Tappa », et depuis que je fréquente des écossais “tourner en rond” s’est vu préférer “faffing”.

Il y a aussi les “Voilà”, mot simple qui a pris depuis quelques jours une importance vitale dans notre vie de randonneur. Il y a les “voilà” grégaires, celles qui restent en troupeau ou en rang, s’exposant avec ostentation sur les rochers ou les murs, mais qui ne sont pas très recherchées car trop voyantes. Elles sont rouges et blanches ou même jaunes selon les endroits. On se contente d’y jeter un œil et de passer son chemin. Mais celles qui méritent le plus leur nom, vivent cachées, solitaires, souvent discrètes et sont de même couleurs que leurs congénères. De véritables ascètes des montagnes qui ne veulent pas être dérangées. Alors, lorsqu’au cours d’un faffing, l’un de nous en découvre une, fier de sa trouvaille, il crie à ses compagnons d’infortune “Voilà”, comme les marins à la conquête du nouveau monde hurlaient “Terre !” à la vue d’un rivage.

Voici, comment par Bill les balises se sont vues rebaptisées “Voilà”,  pseudonyme qui s’imposa immédiatement et durablement dans notre jargon de connivence francossais.

La suite du chemin fut certainement sans surprises car une fois encore elle m’échappe, à part les derniers kilomètres avant Ronco qui s’étiraient sur une route goudronnée ennuyeuse paraissant interminable. Le brouillard qui nous enveloppait anéantit par la même occasion toute velléité de sortir l’appareil photo. Le souvenir de cette matinée restera presque impalpable, dépouillé de mots et d’images.

Ronco, remake de Noasca.

L’étape devrait se terminer ici, et la suivante à Tallorno où il n’y a plus depuis belle lurette, le moindre hébergement. Ce contretemps oblige, si l’on veut suivre coûte que coûte l’itinéraire à cumuler deux étapes en une journée pour arriver à Piamprato, soit treize heures de marche sans compter les pauses et les erreurs. Impossible évidemment à moins de bivouaquer . La seule alternative est donc de prendre le trajet direct entre Ronco et Piamprato qui ne se fait hélas que par la route.

Vu l’heure, plutôt que de rester un après-midi ici à s’ennuyer il semble préférable d’avancer. L’histoire se répète donc, et les choix sont les mêmes. Trois à quatre heures de marche sur le bas coté, l’auto-stop, le taxi ou le bus en fin de journée.

Il est maintenant treize heures. En attente de l’ouverture de l’office du tourisme qui pourra m’indiquer avec précision l’horaire de bus, je pique-nique sous un soleil qui a daigné après ses petits caprices quotidiens, se manifester avec une ardeur incitant à rechercher l’ombre.

15h00 : en voiture ! … de luxe, s’il vous plait.

Je n’ai pas vu arriver Christine et Bill, qui ont dû remonter la route principale alors que j’étais à la terrasse d’un bistrot en retrait. Ne sachant pas où ils pouvaient être, je décidai donc seule de la suite à donner à ma journée. Et la solution m’apparaissait assez simple. J’allais prendre la route et tenter de faire de l’auto-stop. Si je n’avais pas le succès escompté, je pourrais très bien aller à pied jusqu’au bout, après tout j’en avais encore le temps ou, si le courage me manquait, revenir à Ronco pour prendre le bus.

Je découvris au moment de partir, Christine et Bill attablés devant un restaurant.

  • Ah, je vous cherchais !  Qu’avez-vous décidé pour aller à Piamprato ?
  • Nous allons prendre le bus.
  • Moi, je n’ai pas envie d’attendre tout l’après-midi ici. Je vais faire du stop, je crois que ça peut marcher.
  • A deux nous aurons beaucoup moins de chance d’être pris.
  • Pourquoi pas, vous devriez essayer. Si ça ne marche pas, vous pouvez toujours prendre le bus !

Mimiques dubitatives…

  • A ce soir alors. Si personne ne me prend, j’arriverai probablement après vous !

Je fais cinq cents mètres. Deux voitures me dépassent, mon geste est timide, elles ne s’arrêtent pas. Premières gouttes de pluie qui me décident à être plus convaincante.

La troisième, me frôle, ralentit, va se garer devant moi à un jet de pierre. Inespéré ! Pas un tas de ferraille immonde, non une superbe voiture rouge, rutilante à la ligne racée. Une sportive élégante. Je n’y connais rien, mais elle arbore fièrement l’emblème d’une Audi.

Une portière s’ouvre, une jolie femme coquette en sort, s’installe sur le siège arrière me laissant la place du passager à coté de son compagnon aussi bien vêtu qu’elle. Je comprends d’emblée qu’ils ne parlent que l’italien.

Je réussis à leur dire après un joyeux Buongiorno (joyeux,…il faut me comprendre, je n’en espérais pas tant et surtout aussi rapidement !), “Asfalta no buono per piedi” et “Pioggia no bene” (le goudron c’est pas bon pour les pieds et la pluie ce n’est pas bien). S’ensuivent une saccade de mots écorchés, bouts de phrases bancales, questions tronquées. Quand j’avais vu la voiture passer, je n’avais pas misé une seule seconde qu’ils puissent s’arrêter. Devant le luxe de leur auto et leur tenue, ma mentalité de française ne les gratifiait pas d’un certificat de serviabilité.

Ils ne vont pas à Piamprato, nos routes se séparent à Valprato Soana. Ils me déposent au milieu d’un carrefour, au confluent de deux vallées. Grazie !

Je me remets en route. Toujours ça de gagné, même s’il reste encore les deux tiers du parcours.

La route est à présent peu fréquentée, la majorité des automobilistes prennent l’autre direction, Piamprato est un cul de sac.

Deux cents mètres sous un léger crachin. Un moteur discret dans mon dos s’approche. Je lève le pouce tout en avançant. Le même scénario se reproduit. Une majestueuse BMW noire s’arrête sur l’accotement. Je presse le pas, me penche à la fenêtre baissée pour questionner « Piamprato ? ». La femme acquiesce. On m’ouvre le coffre pour y mettre mon sac et mes bâtons qui pourraient blesser les beaux sièges en simili cuir.

Je m’installe à l’arrière. Eux non plus ne parlent pas autre chose que l’italien. Et me voilà repartie pour rompre un peu le silence, à débiter ma tirade passe-partout dont je suis si fière : “Asfalta no buono per piedi” et “Pioggia no bene”

Ils sont propres, distingués, distillent des fragrances de parfums qui me plongent soudain dans la plus grande confusion. Car j’ai soudain la certitude de puer. Comment pourrait-il en être autrement après une demi-journée à transpirer, transportant un sac qui emmagasine tous les relents, même si je ne sens pas mon odeur, puisque l’on en est rarement conscient. Je ne bouge pas pour éviter de disperser ces molécules volatiles. Car contrairement au péteur sournois du métro bondé s’il y a de mauvaises odeurs, le doute ne sera pas permis sur leur origine.

Je me dis que la prochaine fois où je devrai recourir à l’auto-stop il me faudra user de quelques artifices : soit emporter un vrai fromage à la puanteur cotée à dix sur l’échelle de Richter auquel cas, je pourrai toujours argumenter et trouver une excuse, ou prévoir de m’asperger d’eau de Cologne juste avant de monter dans la voiture.

Progressivement, je me laisse bercer par le confort, le doux ronronnement du moteur, installée dans une agréable nonchalance dérivant dans ces paysages d’une grande beauté.

Ils me débarquent devant l’église de Piamprato. Quelques secondes après dans mon dos la femme me cria “Capella ! Capella !”, agitant mon chapeau qui perfidement était resté vautré sur le siège. En voilà un qui sait apprécier le luxe !

Grazie à vous tous qui savez être si serviables, capables d’une générosité qu’on ne trouve plus guère de l’autre coté de la frontière par peur ou par égoïsme.

Nuages quotidiens qui s’installent aux cols

 

22h : minable Posto Tappa et soirée d’adieu.

Mon Dieu, la preuve est faite que vous avez un peu oublié les banlieues du Grand Paradis. Pour ma dernière soirée, le gîte niché au fond du village est loin d’être un palais et pourrait concourir avec celui de San Lorenzo et Talosio. Avec néanmoins un petit avantage sur ses concurrents car il a pour lui d’avoir l’intimité d’un appartement, modestement meublé et équipé d’un radiateur électrique en état de marche. La cuisine fait office de hall d’entrée, une porte mène aux sanitaires et une autre au dortoir. L’originalité tient au fait que pour entrer dans les WC, il faut traverser la cabine de douche. Je prends finalement assez rapidement possession des lieux étalant mon linge et mes affaires de toilette, m’appropriant la table pour y déposer mes livres, cartes et vivres comme si j’étais chez moi.

Vers dix huit heures la porte s’ouvre sur un randonneur chargé et passablement mouillé qui me donne la curieuse impression de pénétrer dans ma maison sans y avoir été invité. C’est un français qui parcourt la Via Alpina en sens inverse. Il est le premier et restera le seul que j’aie rencontré pendant cette itinérance à avoir fait le même itinéraire que moi. Il compte aller jusqu’à Larche et peut-être même Monaco.

Les dialogues vont bon train, pensez donc, entre compatriotes on trouve autant de choses à dire qu’aux étrangers, mais elles sont tellement plus faciles à relater !

Il évoque son étape du jour, comme j’évoque la mienne, et me dresse un tableau d’un lendemain difficile : une étape longue, avec beaucoup de dénivelés sans possibilité de trouver un hébergement, mais ça je le savais déjà. Ce qui m’inquiète davantage, c’est la neige après le Col d’Arriettaz qui pourrait être dure, donc dangereuse en cas de grand froid. L’année dernière, elle l’avait contraint à renoncer. Il me montre des photos de ce gigantesque névé qu’il a traversé aujourd’hui avec des crampons : la pente ne semble pas excessive, mais, me dit-il les clichés sont trompeurs. Quand il décèle mes inquiétudes, il tempère ses descriptions et conclut : « On peut passer sans crampons, ce n’est finalement pas si long ». Mais ses réajustements de langage ne servent à rien, le mal est fait. Une sourde appréhension s’installe.

Je sais que Christine et Bill avaient réservé à l’Agritourismo, (équivalent d’une ferme-auberge) où je n’ai pas trouvé de place pour dormir mais qui peut me servir un repas.

Je les rejoins, pour notre dernière “Cena”, car demain, les “t’ois poules” qui sont allées au champ six jours durant vont se séparer. S’il y en a deux qui vont en direction de Quincinetto, j’ai ce soir le sentiment que la “t’oisième” va à l’abattoir.

Ils me content avec satisfaction comment, las d’attendre à Ronco, ils ont en définitive tenté de faire de l’auto-stop. Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître, un petit coup de pouce du destin qui a voulu leur signifier : “Aide-toi, le ciel t’aidera”

Les moments qui précédent les séparations sont toujours chargés à la fois de gaité et de nostalgie. Un achèvement et parfois un commencement. On passe en revue les bons moments, mais aussi des erreurs et mésaventures qui sont maintenant si comiques. On ouvre une porte sur la possibilité de retrouvailles qui se concrétise par une page du calepin arrachée sur laquelle on note un numéro de téléphone, une adresse e-mail, une adresse postale1.

On oublie enfin le protocole et on termine le repas par une embrassade en se souhaitant « Good luck » et en se promettant que demain avant de partir on viendra adresser un dernier salut sans s’attarder car la journée risque d’être longue pour tout le monde.

Sous la pluie battante, je retournai à mon antre pour une nuit pleine d’images inquiétantes que je crois prémonitoires et qui me tiendront éveillée jusqu’à une heure avancée. (lire la suite)

Étape Talosio – Ronco Canavese

La partie entre Ronco Canavese et Piamprato n’est pas décrite sur le site de la Via Alpina qui prévoit de passer par Tallorno où il n’y a plus actuellement d’hébergement pour les randonneurs.

V23 Talosio- Piamprato

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  1. Quelques mois plus tard nous nous retrouverons en effet pour une randonnée en raquettes de quelques jours sur la crête des Vosges []

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