Via Alpina 2010: Étape 22, de San Lorenzo à Talosio

Mercredi 21 juillet

12h : Quelque part après Alpe Praghetta

Les alliés lancèrent l’assaut ensemble pour multiplier les chances de terrasser cette étape qui nous promettait tous les pièges d’après les dires unanimes du groupe germanico-belgico-canadien : Bill et Christine gardaient à portée de main leur topoguide qu’ils  avaient disséqué sans laisser perdre une seule ligne et moi de mon coté j’avais étudié avec sérieux la carte pour éviter de s’enferrer dans de grossières erreurs. Mais ni leurs sources d’information ni les miennes ne mentionnaient une quelconque difficulté.

En avant donc sur un chemin mal ou pas balisé qui devait traverser de supposées falaises n’étant vraisemblablement que des cailloux et se glisser sous une improbable neige aux allures de brouillard.Comme toujours, je pris stupidement un peu d’avance dans la montée. Il faut bien dire que les écossais ( ah, Perfide Albion ! ) 🙂 furent toujours nettement plus malins que moi mettant à profit leur retard pour s’éviter une bonne partie des piétinements, erreurs et retours en arrière. Je n’étais toutefois pas perdante dans ce deal car ils me donnaient la rassurante impression de jouer un peu l’ambulance puisqu’à chaque tergiversation un peu longue, ils me rattrapaient et ensemble nous pouvions continuer à explorer toutes les directions possibles avant de repartir accordés sur la suite du parcours.

Longtemps on se posera la question de savoir où se trouvaient ces fameux écueils et incertitudes car, certes nous avons hésité et dû rectifier la trajectoire ici ou là, mais ils se firent bien plus discrets qu’après Usseglio et sans commune mesure avec ceux rencontrés dans la montée de Ca’ d’Asti.  Fallait-il y voir le fruit de l’expérience, la conséquence de notre vigilance accrue ou tout simplement le fait que les observations relevées dans un sens ne s’appliquent pas dans l’autre ?

Pas besoin d’être devin, pour imaginer la suite de la journée !

 

Deux mois plus tard, retour sur un passé fantôme

Cette étape faisait écho à la précédente : même anonymat et mêmes conditions climatiques, sources des mêmes oublis. Aujourd’hui, la retranscription de cette journée ne fait surgir que de brèves images un peu floues et éparses : Alpe Praghetta, le chalet des gardes abandonné, de vagues alpages mal circonscrits émergeant timidement d’une grisaille nébuleuse. Un lac figure sur la carte et son souvenir m’est revenu tardivement et subitement comme par surprise, après maints efforts de vaine concentration pour lui remettre un visage, au milieu d’un fatras de clichés fugaces et aléatoires émergeant par bribes disparates de mon cerveau. Cette amnésie ne manque pas de m’interpeller deux mois à peine après la fin du voyage. Et une foule d’explications se presse mais il m’apparaît que le brouillard et les paysages n’en sont pas les seuls responsables comme je le croyais hier. Tout doucement mon itinérance changeait de visage ; je me glissais au fil des jours dans le cocon asphyxiant d’une progression en groupe qui éloignait une solitude permettant d’accéder à la quintessence de la marche. Mon chemin, ce compagnon, devenait facile dans les moments incertains et se taisait pendant nos conversations. Il ne me sollicitait plus, ne mobilisait que mes jambes mon esprit étant capté ailleurs.

N’allez pas croire pour autant que j’en éprouve aujourd’hui du regret : la présence de Bill et Christine était une véritable bouffée d’oxygène dans une randonnée qui avait débuté trois semaines plus tôt et dans un pays où les conversations se heurtaient à la barrière linguistique.

In the Cloud

 

14h : Dialogue pédestre

  • Squelch ! dit le pied gauche.
  • Squelch ! répond le pied droit.
  • Squelch ! renchérit le pied gauche.
  • Squelch ! acquiesce le pied droit.
  • Squelch …

Enfin la gauche et la droite qui parlent d’une seule voie… c’est si rare.

La rosée met en verve mes chaussures qui s’accordent à entretenir un dialogue convenu, lancinant et étriqué.

Pire qu’une bonne ondée, l’humidité collectée par l’herbe durant la nuit est terriblement plus efficace pour pénétrer les chaussures. D’heure en heure, elle s’infiltre, gagne sournoisement du terrain par capillarité, irriguant les chaussettes du haut jusqu’aux bouts des orteils causant la désagréable sensation d’avoir les pieds prisonniers de lourds seaux de ciment encore frais.

Le soir en se déchaussant, on découvre des pieds tristes et froids comme des serpents, sculptés du motif des chaussettes. Et il n’est pas rare qu’après quelques jours de ce traitement, la corne ramollie tapissant les zones de frottement rosisse du feu d’une ampoule.

Depuis Usseglio, je ne crois pas avoir eu les pieds au sec plus d’une heure, bien qu’il n’ait jamais réellement plu. Et si la nuit suffisait à faire sécher à peu près les chaussettes, j’ai toujours trouvé au matin mes chaussures passablement  humides.

On the luncheon stone

Si l’étape se montra insipide, la fin de la journée fut au contraire haute en couleur.

17h : Arrivée à Talosio

Pancarte du Gite GTA placardée sur un bâtiment fermé, jouxtant le café-restaurant de Talosio qui recèle probablement les clefs du dortoir.

J’entre. Deux petits vieux sont installés à des tables différentes : la femme feuillette un magazine et l’homme rêvasse devant son ballon de rouge, étrangers l’un à l’autre. Silencieux. Derrière le comptoir personne. De la cuisine fermée émane des musiques aigrelettes de variété dispensée par un poste de radio nasillard. Après un « Buongiorno » enthousiaste à peine payé de retour par un salut marmonné en stéréo, je me plante au milieu de la salle pour attendre l’aubergiste.

Les deux vieux me regardent d’un air impassible.

Je patiente encore de longues minutes avant de leur demander par des mimiques s’il y a dans les environs un responsable des lieux !

La femme me fait signe de frapper à la porte de la cuisine. Je m’exécute. Pas de réponse à part les vociférations du transistor. J’insiste. Toujours rien.

La cliente se lève, et certainement habituée aux us et coutumes de la maison, passe la tête par la porte pour réclamer que quelqu’un vienne.

Et elle vient…

Le premier contact est un peu déroutant, et me laisse penser que je dérange. Absence du plus petit soupçon de sourire et bonjour réduit à sa plus simple expression. Et une apparence qui hélas ne rachète pas le premier jugement : regard inexpressif et impénétrable, visage couperosé, lèvre ombrée d’une moustache naissante, corps massif enrobé d’une blouse veillotte à grosses fleurs. Quand elle comprend de quoi il s’agit, elle m’adresse une explication incompréhensible. Après plusieurs tentatives, je comprends que le posto tappa n’est pas ici et que la clé est sur la porte. Elle n’en dira pas plus, elle n’en fera pas plus. A moi de me débrouiller. Mon air un peu décontenancé semble sortir l’homme de son apathie et le pousse à se lever. D’un geste il m’invite à le suivre sur le perron pour me montrer la direction à suivre.

Curieuse tradition locale qui consiste à déléguer l’accueil aux clients !

Je saisis grossièrement l’endroit où me rendre et ponctue mon parcours de balises de détresse lancées à la criée aux habitants que je vois à leur fenêtre ou sur leur balcon « Posto Tappa, Per favore !… Grazie ».

Arrivée au bout d’une impasse, je jette l’éponge incapable de trouver au milieu de toutes ces maisons délabrées ce qui pourrait ressembler à un gite d’étape. De retour au bistrot, je tombe sur Bill et Christine qui arrivent.

Cette fois j’ai l’intention d’obliger la cabaretière à nous accompagner car à la suite d’une journée de marche, ce petit jeu de piste est lassant. Après tout, les randonneurs payent leur nuitée et la moindre des choses puisqu’aucune indication claire n’apparaît, est de les conduire au gîte. Elle consent enfin après quelques palabres où je lui ai clairement montré que je n’avais pas l’intention de revenir une troisième fois ici, à se déplacer.

Couic !

A coté de cette femme surprenante, l’hôtelier de San Lorenzo est un amateur ! Couic ! Elle se met en route avec une lenteur indescriptible, Couic !, les pieds à angle droit, les mains sur les hanches, les coudes écartés et les épaules rejetées en arrière. Couic ! Elle avance sans un mot, le regard fixe et la tête immobile. Couic ! A chaque pas, sa mule droite répète “couic”. Nous devons offrir aux villageois un spectacle grandement comique. Couic !

Nous la suivons, réglant à grand peine notre allure sur la sienne pour ne pas la dépasser, Couic !, se jetant de furtifs coups d’œil complices en coin et se pinçant les lèvres pour contenir nos fous rires. Couic ! Lâchons quelques paroles anodines pour meubler un silence embarrassant. Couic ! Il me semble que jamais nous n’arriverons quand enfin, au fond d’un dédale de ruelles qu’il ne me serait jamais venu à l’idée d’aller explorer, Couic !, le gîte grand ouvert nous apparaît en lieu et place de l’ancienne école de musique. Couic ! Couic ! Couic !

Des chaussures détrempées ornent l’entrée comme si c’était une mosquée. Un couple est déjà installé dans le dortoir du bas.

  • Bonjour, dis-je.

Quand je m’adresse à des randonneurs, je parle d’emblée en français, primo parce que les italiens se font plutôt rares sur les chemins, et secundo parce que les anglophones et germanophones qui constituent le gros du peloton connaissent souvent un peu notre bel idiome gaulois. Si ce n’est pas le cas, il est toujours temps de se rabattre sur les autres langues.

  • Bonjour ! me répond la femme avec un accent britannique assez marqué.

Après quelques phrases d’introduction relatives à l’état des sanitaires et l’occupation du premier étage, un dialogue s’amorce en français entre eux et nous. Cette situation que j’ai déjà vécue une fois dans le Pyrénées m’amuse : aucun des quatre ne détecte en s’entendant parler qu’ils ont la même langue maternelle. Et comme la première fois, c’est moi qui le leur fais remarquer. La discussion repart de plus belle. English, français, traduction, translation…

Ils sont anglais. Va-ton au devant d’une crise diplomatique. L’Ecosse et l’Angleterre sauront-elles dépasser leurs différends ancestraux ou devra-t-on avoir recours aux casques bleus pour garantir une nuit paisible ? Parce que si nous français, croyons que tous les britanniques sont des anglais, eux en revanche revendiquent leur appartenance à des peuples différents. D’ailleurs, en y regardant de plus près, si nous avons souvent été dans des temps reculés en guerre contre les anglais, nous avons au contraire quelques points communs avec les Ecossais. Une reine par exemple pour ne citer que cela. Qui s’appelait Marie Stuart (petite précision à l’attention des oublieux de l’histoire). Mais nous ne partageons pas que les reines, il y les douches aussi et certainement bien d’autres choses.

Tandis que les anglais… N’oublions pas qu’ils nous ont brulé Jeanne d’Arc, décapité une reine. Oui, oui, la sus-nommée Marie Stuart et soufflé les jeux olympiques de 2012 ! Allez, il est grand temps d’oublier ces griefs ! Et d’ailleurs ne partage-t-on pas avec les anglais d’autres valeurs comme la crème et les capotes ? Ça crée des liens, non !

Le dortoir semble être une réplique des casernements de la guerre. Paillasses superposées, fils d’étendage tirés entre les montants des lits, linge suspendu qui sèche comme des drapeaux de prière. La pièce est assez sale et humide, mais la vie qui y règne gomme les sombres carences de ce repoussoir.  Dans l’entresol, une petite salle de bain, également lieu d’aisance, se convertit en pédiluve dès qu’un occupant a pris sa douche, car la cabine n’a pas de rideau. C’est presque avec des bottes qu’il faut venir aux toilettes. Ou se brosser les dents, opération qui nécessite une certaine dextérité si l’on ne veut pas voir sa serviette transformée en serpillère et sa trousse en radeau de la méduse puisque pour corser la difficulté, rien n’a été prévu pour entreposer ses petites affaires.

20h : Cena (diner) internationale.

Retour au restaurant pour le dîner. Grande tablée qui s’étoffe au fil des arrivages : In fine, elle totalise trois (ou quatre, si l’on considère les anglais et les écossais comme des entités différentes) nationalités représentées par trois groupes et une individuelle.

Se joignirent aux locataires du rez-de-chaussée du gîte, un trio franco-allemand, composé d’un jeune couple et d’un homme plus âgé,occupant les chambres du premier étage.

C’est l’un des repas les plus joyeux qu’il m’est arrivé de vivre depuis le début de ma traversée. Chacun évoque avec sincérité et humour sa randonnée, ses états d’âme, ses déboires et surtout ses anecdotes dans un mixage linguistique désordonné. Je suis au supplice quand mon voisin anglais de droite me pose une question. Il parle si mal le français que je ne comprends rien à ses demandes. Après deux répétitions, je me creuse la cervelle pour trouver dans son charabia atroce une accroche, une association de mots qui pourrait avoir un sens afin que je puisse lui servir une réponse. De retour au gîte, Christine me dira qu’elles avaient été parfois hors sujet.

Quand sa femme intercepte nos propos, elle vient à la rescousse à mon grand soulagement car contrairement à lui, elle parle bien le français.

Evoquant leur randonnée, elle dit : « Nous sommes sur le Sentiero italia. Chaque année nous en faisons un petit bout. Dans le désordre. Ça fait onze ans que nous avons commencé et à l’allure où on avance j’ai compté que nous terminerons à l’âge de 140 ans ! »

Edith est française, son compagnon hambourgeois et l’homme qui les accompagne est le père de ce dernier. Je ne sais pas ce qu’ils avaient envisagé de faire mais comprends qu’ils durent modifier leur programme car le père ne pouvait pas suivre.

Edith est vive, gaie, imite à la perfection la restauratrice avec une pointe de cruauté. Polyglotte, elle traduit ses saillies en anglais et en allemand.

Elle et moi discutons en aparté quelques instants car quoi qu’on en dise, se retrouver avec des compatriotes délie la langue. Elle ne peut pas comprendre comment je peux vivre cette marche en solitaire. Ses arguments sont le stéréotype des réflexions de tous les randonneurs qui ne marchent qu’en groupe, qui pensent que la solitude est une punition cantonnant à un monde de silence et d’ennui. Mais les conversations sérieuses et philosophiques ne sont pas de mise ce soir. Nos raisonnements balayés par le brouhaha des conversations et les éclats de rire.

Le repas est plus que copieux, il est pantagruélique. La restauratrice n’a fait aucune apparition, le service est laissé à une jeune femme discrète et souriante. Malgré les calories brûlées pendant la journée, je ne parviens pas à terminer le dessert.

La pluie battante hâtera notre retour au gîte. Il nous faudra le tiers du temps de celui qu’il nous fallut quand nous arrivâmes avec notre guide étonnante. (lire la suite)

Etape San Lorenzo – Talosio

V22 San Lorenzo – Talosio

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