Via Alpina 2010: Étape 21, de Ceresole Reale à San Lorenzo

.Mardi 20 juillet

Gîte de Ceresole Reale sous le soleil matinal

11h30 : Recette pour ne garder aucun souvenir d’un chemin

  • Prenez un sentier parfaitement balisé, c’est-à-dire qui ne provoque aucun ralentissement, aucune hésitation, garantissant une marche limpide, sans accroc, les seules haltes étant les pauses de confort. Traduisons un peu cet anglicisme (expression qui étoffe depuis moins de deux jours mon micro-Harraps cerébral personnel) : une pause confort se traduit dans notre langage gaulois un peu fruste, par un “arrêt-pipi”, ou davantage en cas de rebellions intestinales incontrôlables. L’expression d’outre-manche empreinte d’un raffinement typiquement british, se décline selon l’heure, car la nuit où l’on est censé être allongé dans son lit, la pause confort devient une randonnée de confort. Ce qui n’est souvent pas un vain mot si l’on considère les distances, voire les étages qui séparent les chambres des sanitaires. Bien, fermons cette parenthèse, et revenons à nos moutons, ou plus exactement à notre préparation culinaire à défaut d’être gastronomique.
  • Ajouter y un nuage de grisaille. Juste ce qu’il faut pour délaver l’ensemble et lisser les reliefs sans déclencher pour autant une pluie. Pas de pluie donc, car la pluie est un évènement tristement mémorable qui grave le souvenir de l’étape comme celle d’une journée d’épreuve ou d’une opération commando.
  • Éviter les épices et condiments aux saveurs subtiles ou colorées que sont les magnifiques lacs, les floraisons spectaculaires ou les sommets en passementerie de neige. Renoncer aussi aux rencontres plaisantes qui laisseraient un note sucrée, ou même désagréables comme celles des chiens irascibles qui donneraient un goût aigre.
  • Pas de venaison non plus, un chamois ou un bouquetin rehausseraient de trop la préparation.

Non, il faut que le plat soit suffisamment fade pour ne requérir aucun neurone qui de près ou de loin participerait au processus de la mémorisation.

Entendons nous bien, fade ne veut pas dire affreux. D’ailleurs un chemin particulièrement laid, laisserait une empreinte mnésique, et celui-ci ne l’a pas été, mais après tant de plus beaux tronçons sous un soleil éclatant ou valorisés d’évènements frappants, il paraissait insipide.

Quand le soir venu on veut retisser le fil de l’itinérance, les idées et les images se font rares ou confuses, et après quelques jours, s’effacent pour devenir presque des chimères écrasées du souvenir des suivantes. Même les quelques photos ne réveillent que de rares bribes de mémoire comme si elles sortaient du vide ou avaient été empruntées au voyage de quelqu’un d’autre.

Une demi-heure après on évoluera dans dans la brume

En fin de matinée, quand l’appétit de marcher s’est un peu émoussé, torpillé par des réflexions sur les perspectives d’un après-midi incertain, un soleil goguenard incendie les dernières longueurs de descente.

12h05 : Pique-nique royal et prévisions

Les douze coups fatidiques de midi tombent du clocher de Noasca. Tant pis, c’est raté. A cinq minutes près j’aurais pu trouver l’office du tourisme ouvert. Et tirer des plans sur la comète parce que la deuxième partie de journée est pour le moins aléatoire. Et à contrario de la matinée, risque d’être mémorable. Le plus urgent à présent est peut-être d’aller se ravitailler à la supérette qui peut fermer d’un moment à l’autre.

Au paradis, il y a  des commerces attrayants avec des yaourts, des fruits, du bon pain, du chocolat. A ne plus savoir ou donner de la tête et de l’estomac. Je fais une petite razzia, remplissant presque un sac en plastique de produits frais à consommer immédiatement et d’indispensables réserves.

Adossée contre le mur prolongeant le magasin, confortablement installée sur un petit siège opportun, je me livre à une véritable orgie quand je vois arriver Christine et Bill.

Sans la descente sur Noasca, des ruines comme on en rencontre souvent, preuves de l’exode

 

15h : Arrivée à San Lorenzo

Les informations sur le guide anglo-saxon de la GTA et de la Via Alpina concordaient : entre Noasca et Rosone, plus de chemin. Oublié, envahi, enseveli, probablement un peu de tout cela à la fois.

Comme toujours, négligeant les leçons précédentes, j’avais espéré trouver une échappatoire, une alternative providentielle. J’attendais peut-être la promesse d’un  sauveur local qui nous aurait annoncé “ Mais si, on peut passer ; le chemin a été déblayé récemment ” ou bien “ on peut prendre cet autre parcours ”. Mais le miracle n’eut pas lieu. Car la logique et l’espoir irrationnel sont souvent antinomiques. Il suffisait de regarder la carte pour comprendre : le chemin s’écartait si peu de la route qu’il ne présentait certainement pas un attrait suffisant pour attirer les marcheurs. De plus, il devait en permanence être victime d’éboulis, de glissements de terrain et de chutes d’arbres. Alors, qui aurait eu le courage de le remettre en état ? Et pour qui ?

La marche se trouvait donc frappée d’un coup d’arrêt, et pour régler ce problème, s’offraient à nous quatre solutions.

  1. Parcourir à pied les dix sept kilomètres jusqu’à Rosone refoulés sur le bas coté de macadam,
  2. Faire de l’auto stop, cette possibilité pouvant aisément se combiner à la première.
  3. Chercher un taxi.
  4. Attendre le bus pour Rosone.

La règle du “ tout à pied ” à laquelle je ne voulais pas déroger, me poussait à préférer la première solution. Mais la perspective de m’ennuyer ferme pendant trois longues heures exposée en plus à quelques dangers dans les endroits étroits ou dépourvus d’accotements, balaya progressivement ce restant d’idéalisme qui me faisait croire que je pourrais me passer pour la totalité de ma randonnée du moindre moyen de locomotion motorisé.

Attendre le bus tout l’après-midi pour n’arriver qu’à l’heure du dîner, fut une alternative rapidement écartée, mais néanmoins gardée comme ultime recours.

Restait donc en lice le taxi et le pouce. Pour l’auto-stop, il fallait scinder le trio. Bill et Christine étaient guère favorables à cette option, persuadés qu’à deux ils n’avaient aucune chance. Moi je pensais au contraire que les autochtones habitués à voir des randonneurs encalminés à Noasca devaient se montrer probablement plus serviables encore qu’à leur habitude. Mais il me sembla ridicule de vouloir rester campée sur mes positions, bien que chacun fut libre de son choix. Et nous décidâmes donc d’un commun accord  – Que c’est beau l’entente cordiale ! -, de trouver un taxi.

L’épicière nous vint en aide, et régla notre problème en un coup de téléphone, suspendant sa conversation pour nous demander si le prix de 30€ nous convenait. Tarif que nous acceptâmes sans condition d’un signe de tête, ravis d’être dispensés d’une attente de cinq heures.

Un grand sourire aux lèvres, Bill, conscient de sa réputation, me dit :

  • Naturellement, nous partageons le prix : toi tu paies vingt euros, et nous dix ! Nous sommes écossais, non ?

Après quinze minutes d’attente, se présenta devant nous un monospace qui nous conduisit en autant de temps à San Lorenzo pour nous déposer devant l’auberge.

17h : Les bas-fonds du Paradis

Grattons un peu la couche superficielle, enfonçons nous dans coulisses du paradis. Et nous y trouverons comme partout ailleurs des oubliettes et des culs de basses fosses, des quartiers sordides et des bâtiments insalubres. San Lorenzo était charmant en apparence avec son hôtel campagnard arrimé à un bassin où frétillaient des truites, annonce d’un diner prometteur. Les tenanciers de l’établissement qui se chamaillaient derrière le comptoir à notre arrivée nous dirent d’emblée qu’ils n’avaient plus de chambre. Qu’à cela ne tienne, pour ma part un dortoir dans le gîte me convenait très bien. Nous n’étions pas en mesure d’être difficiles, puisque nous n’avions pas réservé.

Comme s’il conduisait ses bêtes à l’abattoir, l’hôtelier traînant les pieds nous amena à quelques rues de là. D’emblée le bâtiment donna le ton. On gravit un escalier poussiéreux débouchant dans un débarras qui d’après mes déductions devait être le dortoir. Visiblement peu fréquenté et carrément ignoré depuis des temps immémoriaux de la moindre femme de ménage. Des lits superposés d’un autre âge et sur l’un d’eux, une tempête de couvertures et oreillers qui ne devaient pas voir passer beaucoup de randonneurs. Des colonies de punaises peut-être. Nous restâmes sans voix presque hypnotisés devant ce spectacle déprimant. Grand Dieu, n’avez-vous pas l’impression d’avoir un peu négligé les recoins de votre paradis ?

Je vis soudain Christine dans ce qui me semblait être pour elle un moment de profond abattement gémir avec un hochement de tête :

  • No, je ne peux pas dormir ici !

En dehors des situations périlleuses ou celles qui pourraient  m’obliger à renoncer, j’ai pris le parti de m’accommoder de ces contretemps avec philosophie et d’en rire. Ces surprises restent dans ma mémoire comme des évènements cocasses qui ne ternissent jamais le souvenir que j’ai d’une randonnée.

Mais aujourd’hui par solidarité et en toute objectivité,  je ne pouvais qu’abonder dans le sens de  Christine. Je demandai alors, dans l’espoir de voir la salle de bain et WC racheter le reste :

  • Toilette ?  Doccia ?

Comme s’il ne percevait pas le moins du monde notre désappointement, il nous emmena visiter les sanitaires avec le même détachement apparent. Les sanitaires, ou tout au moins ce qui tenait lieu de sanitaires. La chasse d’eau crachotait une eau brunâtre dans la cuvette maculée. Quant à la douche et à l’eau potable, il n’y en avait pas, il fallait aller les chercher à l’hôtel. Ce qui ne fit que renforcer notre jugement. Christine de plus en plus décomposée ne put se résoudre à passer la nuit dans ce gourbi et aidée de Bill, ils entamèrent les négociations pour obtenir une chambre à l’hôtel. Progressivement l’aubergiste se laissa infléchir.

Je vis en un instant s’éloigner le réconfort d’une compagnie qui aurait rendu cet endroit moins sordide, mais comme je n’avais point négocié, je devais me contenter de ce que l’on me proposait. L’idée de planter ma tente quelque part m’effleura, pensant aller explorer les environs pour trouver un endroit.

Bill m’interpella :

  • Tu ne vas pas dormir là !
  • Il n’y a probablement pas d’autre chambre. Je n’ai pas d’autre solution à moins de faire du camping.

De retour à l’hôtel, d’âpres discussions s’engagèrent entre les tenanciers des lieux. La femme nous dit qu’un groupe allait arriver et que toutes les chambres de l’annexe seraient occupées. Après quelques palabres, elle annonça, comme si elle venait miraculeusement de retrouver la mémoire, qu’une chambre pour quatre personnes était disponible. Qu’elle sera plus chère que le gîte ! Peu importe, le problème n’était pas là.

Je ne voulais pas imposer ma présence à Christine et Bill, mais gentiment ils insistèrent pour que je partage leur chambre et leur pitié m’épargna d’arriver aux dernières extrémités dans un moment de désespoir nocturne ! 😀

Il est dix sept heures, et je suis attablée devant mon journal de voyage. Une bande cosmopolite (d’allemands, belges et canadiens) arrive envahissant la véranda et toute l’annexe de l’hôtel. La belge francophone m’explique que c’est un groupe à la composition fluctuante qui se fait et se défait au fil des étapes et qui suit l’itinéraire de la GTA dans le sens inverse du nôtre. Tous s’accordent à dire que leur étape d’aujourd’hui, celle qui est donc pour nous demain, est mal balisée.

Je discute davantage avec un allemand qui m’avoue dans un français approximatif être déçu de sa randonnée et extrêmement fatigué. Son intention maintenant est d’arrêter au plus vite. Il me prédit pour le lendemain de la neige et des passages dans les falaises.

Toutes ces informations me laissent envisager une étape problématique et riche de faffings.

Mais l’annonce de la neige me surprend. Jusqu’à présent, je n’en ai jamais rencontré en dessous de deux mille six cent mètres, excepté quelques névés et le plus haut col sera à deux mille cent mètres et des poussières. J’insiste :

  • Neige ?… Schnee ?
  • Nein, Nebel !

Ah, Nebel … c’est  le brouillard ! Et moi de continuer pour éclaircir le reste :

  • Falaises ?… Felsen ?
  • Nein, Stein !

Ah, … c’est donc des pierres, des cailloux !

Ces précisions rétrogradent l’étape à venir de quelques degrés sur l’échelle des difficultés.

20h : Une soirée qui efface les déconvenues.

Les truites font la renommée du restaurant ; il semble qu’on y vienne de loin pour les déguster. Pouvait-on passer à coté d’une bonne “trota” grillée. Assurément, non !

Cette fin de journée qui s’était plutôt mal présentée, se terminera agréablement dans le confort d’une chambre convenable avec douche chaude et toilettes à proximité après un repas qui a su nous régaler. (lire la suite)

Étape Ceresole Reale – San Lorenzo

V21 Ceresole – San Lorenzo

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