Via Alpina 2010: Étape 20, de Pialpetta à Ceresole Reale

  Lundi 19 juillet

D’un monde à l’autre

 11h18 :  » On ira tous au paradis, même moi…  »

Debout aux aurores, pleine d’enthousiasme et d’énergie malgré cette nuit grise. Je dis grise ne voulant pas dire blanche, pour ne pas noircir à outrance le tableau, attendu que le rapport sommeil /éveil était à peu près du fifty-fifty.

Notre trio abandonna le gîte à sa solitude au petit matin, cherchant à s’extraire d’un  Pialpetta labyrinthique dans une entente cordiale qui se traduisit par l’interprétation fantaisiste et joyeuse d’une treizième et inédite variation de l’œuvre K265 du regretté Wolfgang Amadeus :1

Bill donna le “ la ” entamant avec des inflexions gaéliques : “Quand t’ois poules vont au champ”…

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Et la chorale de reprendre à l’unisson :

“La p’emière va devant,
La seconde suit la p’emiè’e,
La t’oisième vient la de’niè’e…”

Nous aussi, nous sommes des experts de la variation : les recettes sont les mêmes pour la musique et la randonnée. Il suffit de broder autour d’un thème et terminer au bon moment et au bon endroit, c’est-à-dire retomber sur le chemin qu’on n’aurait jamais dû perdre. Mes expériences de clarinettiste d’orchestre m’ont appris cela. Quand quelques mesures d’un morceau s’avèrent un peu trop compliquées à exécuter ou que vous avez perdu le fil du morceau parce que votre voisin de pupitre vient de vous raconter sa dernière blague, il suffit de placer quelques notes dans la tonalité, jamais dans les silences – shame on you, sous peine de voir tous les regards converger sur vous ! -, faire du playback pour dissimuler les carences et feindre de terminer en même temps que tout le reste de la formation. Ne pas poser l’instrument avant !

Ce n’est pas la peine de me regarder avec ces yeux accusateurs, tous les musiciens amateurs font ça ! Tra la la.

Donc, après une petite heure à broder autour d’un sentier qui jouait à cache-cache entre les lacets d’une route, vers Crest enfin, nous entrâmes dans le vif du sujet qui prit forme sous l’aspect d’un sentier décidé à ne plus autoriser de fugues, de contre-fugues ou d’impromptus.

Sans m’en rendre compte, je pris la tête de ce convoi de gallinacées, qui se scinda assez rapidement. Entente cordiale n’est pas fusion totale.

Je ne suis pas croyante.

Je sais, je devrais. Ça aide parfois, surtout quand on a de grands projets d’avenir. Mais bon, la volonté ne vient pas à bout de toutes les réticences et la croyance est un peu un caractère inné mâtiné d’acquis. Et finalement, est-ce bien nécessaire de forcer la nature car…

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“On ira tous au paradis, mêm’ moi2
Qu’on croie en Dieu ou qu’on n’y croie pas, on ira
Avec les chrétiens, avec les païens…”

Mais je soupçonne le ciel d’avoir voulu m’influencer en faisant de cette journée la démonstration qu’il y avait un au-delà. Info ou intox ?

Tout s’est déroulé comme dans l’imaginaire de ceux qui prétendent que la mort est l’entrée dans une autre vie. Qui serait meilleure, soit dit en passant, sinon quel enfer serait leur existence terrestre s’ils pensaient que celle qui suit est encore pire. Du reste, à bien y réfléchir, je me demande bien s’ils sont si persuadés qu’elle soit à ce point merveilleuse pour qu’ils aient aussi peur de passer l’arme à gauche que les mécréants.

Pour atteindre le paradis, il y a pour nous, pauvres pécheurs, une étape incontournable qui vise à expier nos fautes : c’est le purgatoire. Le purgatoire commença par une solide montée sous la grisaille. Et la grisaille ça gâche quelque peu les paysages, mais je m’en accommodai aussi longtemps qu’il ne plut pas ou que je ne fus pas punie de cécité. Mais la route était longue et pénible. Progressivement, elle s’enfonça dans les brumes. Plus denses que du coton.

Montée presque aveugle entre rochers et étangs imprévisibles

Écran qui dispersait la lumière en une clarté limbique. Bulle de verre dépoli qui me retenait  prisonnière. Il n’y avait plus d’avant et un après si virtuel qu’il aurait pu faire douter le plus fervent des croyants. Plus de son, plus d’image. Je montai à grand peine foulant le néant. De temps à autre, surgissaient la croupe de quelques rochers, des étangs immobiles entre des pelouses rases. A un moment je perçus des sonnailles étouffées et surpris deux moutons farouches d’une laideur effarante. Affublés de longues oreilles pendantes comme des gants de toilette mouillés et d’un museau démesuré, j’avais à deux pas de moi, le spectacle qui illustrait parfaitement la définition de l’expression “avoir l’air con”. Ah, je comprends que le berger soit allé les planquer là-haut dans le brouillard ! Mais cette infirmité qui leur valait peut-être l’exil ne les privait pas pour autant d’une éternité radieuse.

“Tout’ les brebis et tous les bandits
On ira tous au paradis… ”

L’absence de visibilité fausse la notion de temps et de distance : la seule indication de ma progression était comme toujours en pareil cas, l’altimètre. Efficace, pour ne pas dire infaillible, mais frustrant. La lecture d’un nombre sur un écran reste une information à la froideur technologique qui contraint à une avancée mécanique sans repère spatial et privée d’intérêt alors que la vue d’un col est au contraire stimulante et concrétise l’effort qui reste à fournir pour y arriver.

L’entrée du paradis s’annonça discrètement par des signes avant coureurs : la nébulosité qui commença tout doucement à s’alléger avant de se désagréger pour laisser apparaître par poussées des couleurs ravivées, le tranchant des arêtes, une croix de fer qui s’imprimait dans un lavis d’azur.

Mirage ou miracle ? Le gotha céleste émanant des brumes sur le fil entre ciel et terre était à l’accueil. Saint Pierre et le bon Dieu en personne, une scène à convertir un mécréant. Mais l’approche les rétrograda cruellement au rang de simples mortels, des marcheurs arrivés avant moi qui semblaient se remettre de leurs peines par les grâces d’une nourriture tirée du sac à dos qui n’avait rien de spirituelle.

Encore vingt pas, dix, cinq … Ultimes efforts, respiration appuyée… et puis, et puis…   à onze heures et dix huit minutes exactement, je mets le pied sur le seuil du Grand Paradis (Gran Paradiso), au Colle della Crocetta.

Que tout le monde se rassure car je peux dire puisque je l’ai sous les yeux : le Paradis existe, il est beau, magnifique même, foi de marcheuse.

Au seuil du Grand Paradis

Stoppée la crasse sur le pas de la porte de l’au-delà comme si une frontière lui en interdisait l’accès ; à peine s’échappe-t-il quelques voiles aériens s’enroulant autour de lointains sommets argentés veinés d’une résille blanche. Devant moi, c’est le grand bleu et à mes pieds sous une coulée émeraude de sapins et de feuillus une vallée profonde verdoyante enserrant l’éclat turquoise liseré de blanc du Lago di Ceresole Reale.

Une quinzaine de minutes après moi, s’arrachant du flou comme de la génération spontanée…

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…La seconde suit la première,
La troisième vient la dernière…”

C et B au septième ciel

C et B au septième ciel

Ma pomme : Pink Lady

Ma pomme : Pink Lady

 

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14h : Fantasme du tueur en série.

Depuis le temps que l’on me le promet, eh bien le voici. Le messie ? Non, plutôt Lucifer sous les traits d’un serial killer. Mais évidemment, comment  pouvait-il en être autrement puisqu’…

On ira tous au paradis, mêm’ moi
Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira
Avec les saints et les assassins…

Rêveuse, je descends paisiblement quand soudain je perçois une foulée qui se rapproche dans mon dos. Un homme, sortant de je ne sais où avance énergiquement, comme s’il voulait me rattraper.

Il me paraît curieux. Suspect. La soixantaine, torse nu et vêtu d’un large bermuda criard qu’on met habituellement pour se baigner. Porte un sac à dos multicolore comme ceux qui ont la préférence des enfants d’où pointe un grand bâton ou plutôt une solide canne en bois. Et dans la main gauche une grosse pierre, à la géométrie presque parfaite d’un pavé. Inquiétant. Tout ce qu’il représente éveille des fantasmes enchâssés dans mon subconscient torpillant la pensée rationnelle comme des programmes espions infiltrés dans un ordinateur.

Un bâton, un gros caillou, pour quoi faire, sinon pour massacrer ?

Je m’écarte largement pour le laisser me dépasser, susurrant un bref et discret “Buongiorno” évitant le dialogue, ralentis notablement pour mettre entre nous une distance rassurante. Mais cinq minutes plus tard, je le vois quitter le chemin pour descendre s’abreuver au torrent tout proche, passer une chemise et fourrager longuement dans son sac. J’ai beau ralentir, il prend son temps. Je ne peux pas m’éterniser, je décide alors de continuer accélérant la cadence comme si j’avais le diable à mes trousses. C’est fou ce que l’inquiétude donne des ailes. Le temps qu’il se remette en route, j’avais déjà avalé plusieurs coudes de sentier.

Jetant des regards à la dérobée, je constate qu’il continue sa descente, paisiblement, apparemment sans chercher à gagner du terrain. Le spectre de l’enfer s’évanouit…

Je le perds de vue, et termine songeuse mon étape, interpellée par mes peurs alimentées des rubriques journalistiques de faits divers sordides, de mises en garde angoissantes de randonneuses angoissées, d’images cathodiques qui invitent à faire entrer l’accusé. Tout cela amalgamé pour faire galoper une imagination et se forger une intime conviction qui pousse à accuser du délit pour sale gueule tous ceux qui ne correspondent pas au cliché normatif.

Sapin, mon alter ego

21h : “ Le confort matériel n’est pas toujours le meilleur moyen de trouver le bonheur…” ( Esther Freud, fille de Lucian, petite-fille de Sigmund)  …  mais ça permet de mieux dormir, ce n’est déjà pas si mal. (MK, fille de Roger et petit-fille de César)

Depuis deux jours j’annonçais à qui voulait l’entendre (c’est-à-dire aux seuls britanniques, étant donné que depuis Igor, je n’ai rencontré aucun autre randonneur à qui j’ai pu adresser plus qu’un salut et quelques phrases convenues !)  mon intention de me livrer à une expérience d’une audace folle qui m’aurait sans aucun doute permis de figurer en bonne place dans le livre Guinness des records. Il fallait pour cela qu’une série de conditions soient réunies : un espace idoine et une météo clémente. D’après mes informations, la conjoncture aujourd’hui semblait idéale pour me lancer dans une

“Tentative de passer une nuit dans mon tarp”

 

Tarp fabrication artisanale

Définition du tarp à l’attention des étrangers au concept du randonner léger : un  tarp, de l’anglais tarpaulin, est une sorte de bâche constituant un abri léger de fortune ou habituel pour les adeptes de conditions spartiates.

Avant de partir, j’avais mis dans mon sac ce petit équipement d’appoint que j’avais confectionné avec de la toile imperméable ultralégère destinée à la fabrication des spinackers uniquement dans l’optique de ne l’utiliser qu’en cas d’imprévu m’obligeant à dormir en pleine montagne. L’épreuve préalable d’efficacité avant mon départ s’était limitée à une petite ondée artificielle de quelques secondes au tuyau d’arrosage. L’occasion était trop belle aujourd’hui pour passer au test grandeur nature, puisqu’un camping figurait sur la carte à Ceresole Reale et que la pluie n’était pas au programme pour cette nuit.

Mais les bonnes résolutions sont comme les anguilles : faciles à attraper et difficiles à tenir. Si à huit heures du matin, j’étais décidée, à midi mes certitudes commençaient à prendre de la gîte en imaginant la nuit blanche et les maux de dos que cette expérience me réservait. Quand je fus arrivée au fond de la vallée, mes conditions avaient été revues à la hausse et exigeaient que le terrain de camping se montrât particulièrement accueillant pour me convaincre. Et quand je le vis, je n’hésitais pas plus d’une minute : loin d’être un espace paradisiaque, c’était un enclos grillagé, sans bureau d’accueil où semblaient rester à l’année des mobil-homes et des caravanes. Aucune tente, et visiblement pas de vacanciers. Immédiatement appâtée par la perspective d’un lit douillet et d’un agréable repas en compagnie de mes acolytes écossais au Posto Tappa de Fonti, ma résilience fut facile.

Bill et Christine arrivèrent une demi-heure après moi environ. Installés paresseusement dans des transats, tout en jacassant nous attendîmes la tenancière du gîte qui arriva vers dix sept heures.

Déroutée, elle ne sut pas s’il fallait parler français ou anglais et nous logea dans la même chambre croyant que nous randonnions ensemble comme trois poules qui vont au champ.

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Au paradis, les gîtes d’étape ont des chambres confortables, sont équipés de sanitaires fonctionnels et propres. Des sources coule une eau ferrugineuse pétillante et des distributeurs automatiques des euros sonnants et trébuchants comme je n’en avais plus vu depuis longtemps.  Mais tout cela n’est peut-être que de la poudre aux yeux pour attirer le chaland.

Et ce soir j’ai envie de fredonner une dernière petite variation :

On est tous là au paradis, mêm’ moi
Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on est là
Toutes les poules qui vont aux champs
Et puis les moutons qui ont l’air con
Et puis l’ serial killer qui m’a fait peur
On est tous là au paradis
Surtout moi…

(lire la suite)

 

 

Étape -Pialpetta- Ceresole Reale

V20 Pialpetta-Ceresole Reale

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  1. Mozart a utilisé le thème de la comptine enfantine “Ah, vous dirais-je Maman” ou ”Quand trois poules vont aux champs” qu’il a décliné en 12 variations dans l’œuvre K265 []
  2. On ira tous au paradis” Paroles J.L. Dabadie ; Musique et interprétation Michel Polnareff []

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