Via Alpina 2010: Étape 19, de Balme à Pialpetta

Dimanche 18 juillet

 9h20 : Repos à  Alpe Vasuera sopra

Assise sur une pierre, je fais le plein de soleil qu’une altitude de 1900 mètres rend toujours agréable. Tout en observant deux chapeaux qui grimpent le versant de la montagne dépassant sporadiquement la frange des herbes sèches et se rapprochant lentement sur un chemin invisible. Peut-être même ne sont-ils pas sur un chemin, s’ils ont « faffé » aussi brillamment que moi.

A un degré moindre, notre début de journée était une réminiscence de celui d’hier, après un préambule asphalté jusqu’à Molette censé nous échauffer que nous avons égayé de bavardages. Le véritable départ était marqué par le début du chemin de terre, à l’endroit exact où les voitures ne s’aventurent plus.

Apparition. On sent que le Paradis n’est pas loin !

A ce point, le trio éclata, je pris la tête et après quelques virages et bouquets d’arbres, ne vis plus mes coéquipiers. S’en suivit une alternance de segments de chemins évidents marqués de balises évidentes, de tronçons hasardeux brillant de l’absence de marquage, de hameaux étoilés de multiples traces désordonnées qui ne menaient à rien. Bon an mal an, je réussis toujours assez rapidement à revenir dans le sillon.

La vraie dérive commença à l’altitude 1767 m, au niveau d’une misérable ferme d’estive momentanément désertée par ses propriétaires. Je vis au loin la bergère accompagnée de son chien revenir d’un enclos à moutons situé plus haut. Négligeant ma carte qui m’aurait éclairée, je pris une trace douteuse signalée par deux reliquats de peinture survivant sur des rochers, m’écartant du bon chemin. Les maisons, cent cinquante mètres plus haut, devaient certainement être celles que je cherchais à Alpe Vasuera sopra. Pour m’accueillir, j’eus les honneurs d’une horde de quatre ou cinq chiens furieux jaillissant de la ferme et du pré qui l’entourait. Les aboiements ajoutés au carillon assourdissant des clarines frénétiques créèrent un vacarme effroyable. Décidément, mes précédents affrontements avec ces sentinelles va-t-en-guerre n’ont fait qu’accroître mes terreurs et j’étais pétrifiée à l’idée d’être déchiquetée dans la minute à venir, avec la conscience aigüe de n’avoir aucune ressource pour me défendre à part mes dérisoires bâtons. Et ma bombe défensive que je sortis, pour la première fois depuis que je marche seule. Arme au poing,  j’attendis. Pas longtemps, quelques secondes tout au plus quand je vis apparaître sur le pas de la porte un homme. Il siffla. Les chiens se calmèrent. Mais continuèrent de me tenir à distance par des grognements acrimonieux. Je  lui criai :

  • Buongiorno ! Alpe Vasuera ?

La distance, la langue et le bruit de ses bêtes rendirent sa réponse inaudible. Je dus m’approcher gardant à l’oeil les cerbères tentés de passer à l’attaque mais contraints à l’obéissance. De son discours presque impénétrable, je devinai que j’étais à Piani. A l’écart de la bonne direction. Je n’avais qu’à suivre le sentier qu’il m’indiquait du verbe et de la main pour retrouver Alpe Vasuera sopra où passait le chemin qui grimpait au Colle de Trione.

Comme je la retrouve, ma Via Alpina, s’attardant devant les quelques bâtisses du hameau abandonné d’Alpe Vasuera qui dépérissent tout doucement sur un ressaut de l’alpage. Remise dans le sillon, je m’installe sur une pierre à quelques encablures de ces masures pour attendre Bill et Christine qui montent paisiblement et silencieusement dans ma direction.

Devant Alpe Vasuera, j’observe l’Écosse qui se hisse péniblement vers les sommets

Que peut-on évoquer d’autres que nos faffings depuis ce matin ? Nous confrontons avec amusement nos erreurs, produites au même endroit et nos façons d’y remédier qui furent contraires. La leur incontestablement fut plus directe, mais plus éreintante aussi. Mais le fait que nos errements se localisèrent dans le même secteur nous disculpe une fois de plus et nous autorise à rejeter la faute sur les baliseurs accusés de négligence et sur le bétail qui brouille les pistes.

J’éprouve toujours un double sentiment quand je triomphe d’un embarras. Celui d’être incompétente ou négligente et tenace à la fois. Incompétente, pour ne pas avoir pris en compte certains détails qui auraient dû m’alerter. Négligente pour ne pas avoir consulté plus attentivement la carte qui est une mine de renseignements ou de l’avoir lue trop superficiellement. Ou même encore, tout simplement de ne pas l’avoir sortie du sac à temps par simple par flemme. Cependant tenace pour avoir surmonté une difficulté, ce qui procure toujours une satisfaction personnelle comparable à celle que l’on ressent lorsque l’atteinte d’un sommet ou d’un col délivre un passeport pour de nouveaux horizons à conquérir.

Lago Vasuero, 2237m, entre Alpe Vasuera et Colle di Trione

J’ignore si, depuis que je marche, livrée à mes seules compétences d’autodidacte je me trompe moins qu’au début de mes transhumances solitaires, mais en revanche, je suis sûre d’avoir appris à mieux observer ce qui m’environne sans pour autant prétendre être capable de repérer tous les indices et déjouer tous les pièges. Je ne sais s’il faut déplorer ces flottements, ces tâtonnements, ces fautes de parcours qui obligent à improviser, se presser ou changer ses plans. Le jour où  les chemins seront travaillés aux bulldozers, équipés de panneaux indicateurs qui ne laisseront plus de place au hasard mettant le marcheur sur un rail infaillible, ce jour-là la randonnée aura perdu son âme. Car l’imprévu et la surprise, tant en ce qui concerne les panoramas que les perspectives font le sel de l’itinérance.

22h : Dans mon grand dortoir…

Que dire des heures de marche presque tranquilles qui s’enchaînèrent à cette matinée d’improvisation ? Après Alpe Vasuera, je ne vis Christine et Bill que de loin en loin, les rejoignant lors de nos haltes respectives au cours desquelles nous échangions quelques mots. Le soleil fut un allié fidèle qui illumina une journée certainement belle, mais faisant suite à d’autres qui l’avaient été davantage. Elle ne fut marquée d’aucun événement marquant, de vues exceptionnelles ou de rencontres mémorables à l’exception du col de Trione frontière entre deux vallées où le regard s’enfuyant jusqu’aux confins du Grand Paradis glissait d’abord sur un versant sauvage où dormaient deux lacs bleu de fer. Arriva peu après moi de ce coté-là précisément un randonneur qui voulut que je le prenne en photo dans la posture flatteuse d’un chasseur de fauves, le torse bombé et le pied posé sur une roche comme s’il s’agissait de son trophée.

Laghi di Trione, séparés par le chemin

Ensuite, si le chemin avait renoncé à vouloir m’entraîner dans un jeu de piste, il se vengea un peu en se montrant parfois sournois entre les buissons, hostile dans les cailloux et carrément interminable sous une forêt touffue avant Pialpetta qui ne cessait de reculer devant mon avance.

Chistine et Bill firent leur entrée dans le restaurant peu après moi. La serveuse convoya la petite troupe nomade jusqu’au gîte, à quelques rues de là pour les y installer. Le bâtiment piètrement entretenu semblait avoir été dans sa jeunesse une colonie de vacances. Aujourd’hui nous sommes les seuls occupants, tout un étage pour nous trois, les écossais d’un coté, la française de l’autre, un channel sombre séparant les deux territoires.

Je dispose d’un vaste dortoir envahi de couchettes superposées, avec pour ciel dans le faisceau de ma lampe frontale la voûte grillagée qui boudine le matelas de l’étage supérieur. Je me prends à penser, que si mes journées de randonnée gravent dans mon cerveau des images belles et variées, en revanche les visions de mon univers nocturne se limitent presque invariablement à une enfilade de lits spartiates et à un sommier à claire voie ou métallique flottant à un mètre au dessus de mes yeux.

Je m’apprête à vivre probablement un grand moment. C’est-à-dire une longue nuit hachée d’agaçantes insomnies qui prennent un plaisir pervers à me laisser sur le flanc au moment du réveil. (lire la suite)

Étape Balme – Pialpetta

V19 Balme – Pialpetta

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