Via Alpina 2010: Étape 18, d’Usseglio à Balme

Samedi 17 juillet

 7h30 : Breakfast  dans une ambiance écossaise

La salle à manger d’un premier abord est presque déserte. Sombre et silencieuse. Mais à y regarder de plus près, elle n’est peut-être pas aussi vide. Les deux écossais sont déjà installés à la place qu’ils occupaient hier. Je m’assieds discrètement à la table d’à coté. A part nous, aucune parcelle de vie. Les serveurs, évaporés, mais presque toutes les tables sont garnies de tasses, assiettes, cuillers et couteaux, serviettes, corbeilles remplies de capsules de confiture et de miel. Il ne fait donc aucun doute que nous déjeunons dans une pièce hantée d’un bataillon de fantômes muets qui se restaurent en même temps que nous. Je salue mes commensaux, ceux qui sont en chair et en os, en italien, en anglais ou peut-être en français, je ne me souviens plus, prologue d’une conversation pleine de convenances et de retenues. Un accord tacite tenant compte de mes handicaps linguistiques et de leurs talents de polyglotte décide que l’essentiel des dialogues se déroulera en français. De mon coté je ferai l’effort de chasser de mon langage les mots familiers, les grivoiseries franchouillardes pour ne pas mettre dans l’embarras ces très certainement distingués sujets de sa gracieuse majesté qui pourraient s’en offusquer.

J’apprends qu’ils s’appellent Bill et Christine, ou plutôt Ch’istine, puisque que contrairement à Igorrr, les b’itanniques enroulent leur langue autour des “R” avant des les avaler. My name is Mâ’tine, autant m’y habituer tout de suite puisqu’un rapide comparatif de nos itinéraires nous amène à la conclusion que nous allons cohabiter pendant cinq ou six étapes. Je leur fais part de ma capitulation de la veille peu après Usseglio au pied de la montée du col di Costa Fiorita, et leur explique, puisqu’ils semblent prêts à partir avant moi, où trouver le passage secret en lisière de forêt, à la fin de la digue. On se salue en lançant un “à plus tard ”. Mais “le plus tard” ne se fera guère attendre, car je les dépasserai précisément au checkpoint sylvestre, leur épargnant de longues minutes de confusion.

 9h30 : Entente cordiale devant l’adversité

  •  Nous arrêtons, c’est trop difficile pour nous, nous retournons à Usseglio, me lance Bill découragé.
  • Mais qu’allez-vous faire ? Stopper définitivement la randonnée ?
  • Non… Je pense que nous devons chercher un taxi pour aller à Balme.

Cette réflexion me fait un peu l’effet d’une bombe, car j’ai cru comprendre à travers les quelques échanges que nous avons eus qu’ils n’étaient pas des néophytes. Leur jugement est obligatoirement chargé du poids de leur expérience. Comment moi, puis-je prétendre déjouer seule les embûches, retrouver ce chemin qui ne cesse de m’échapper, alors qu’eux décident de renoncer. Je ne suis certainement pas plus maligne qu’eux !

Galerie de photos
usseglio- balme
 

Il faut bien dire que nous n’avons pas beaucoup progressé depuis ce matin. Après l’entrée dans la forêt, je les ai semés, marchant un peu plus rapidement. Le sentier convenablement dessiné ne posait aucun problème. Et soudain quittant l’ombre des arbres mais montant toujours, il s’enfonça dans une végétation anarchique de fougères et de ronces, se rapprochant progressivement du torrent. Longtemps cependant l’ornière resta distincte. Certes les balises étaient invisibles, mais elles n’avaient jamais été très fréquentes depuis notre départ. Et  n’y avait-il pas sur des rochers de rares inscriptions à la peinture qui indiquaient que l’on était sur des traces de marcheurs ? J’allai jusqu’au bout de ce qui m’apparaissait être un sentier, mais je dus me rendre à l’évidence quand je commençai à tournicoter entre les branchages arrachés et les roches amoncelées : je m’étais trompée. Revenant sur mes pas, je vis arriver, sur la même sente Christine et Bill. On se concerta. Pouvait-on être trois à se laisser abuser au même endroit ? Ils consultèrent en vain les explications de leur topoguide de la GTA et on se convainquit que je n’avais probablement pas bien cherché la suite. Nous y retournâmes en rang, pour finalement constater que nous étions bel et bien dans une impasse. Leur impuissance à découvrir la suite du parcours me rassura presque puisqu’elle semblait trouver à mes piétinements et cafouillages des circonstances atténuantes. S’ils ne voyaient pas mieux que moi ce que l’on cherchait, c’était parce qu’il y avait un réel déficit de marquage.

Mais redescendre à Usseglio, prendre un taxi pour Balme comme ils l’envisagent, moi, je n’y suis pas prête. J’ai déjà éprouvé assez de frustration hier à devoir renoncer pour ne pas gommer purement et simplement cette étape aujourd’hui. Ce serait un échec cuisant. Une question me taraude, une question à laquelle nous n’avons pas suffisamment réfléchi : en effet, pourquoi, ni le topoguide de la GTA, ni les informations fournies sur le site de la Via Alpina, ne mentionnent un passage équivoque ou envahi dans la montée du col ? C’est tout simplement, parce qu’il n’existe pas. Ce que nous cherchons n’est pas ici. Nous avons donc vraisemblablement franchi sans la voir une bifurcation. Je repars en tête avec l’idée de trouver le passage, et eux certainement celle de retourner à la case départ pour trouver un moyen de transport.

On abandonne la broussaille pour retrouver la forêt et peu après, une intersection passée inaperçue dans l’autre sens, me saute aux yeux. Il faut avouer, à notre décharge, qu’il nous aurait fallu être particulièrement aux aguets ou prévenu pour la repérer. Sur cette nouvelle option, il n’y a pas davantage de balises, mais j’ai la certitude que je suis sur la bonne piste : la terre est tassée, la largeur régulière, la végétation disciplinée. Je m’y engage et après deux virages,  je la vois, s’écaillant sur la roche suintante. Je crie victorieuse à mes poursuivants que je discerne derrière moi à l’intersection fatidique :

  • Voilà ! J’ai trouvé ! Y a une balise, ici. Il faut monter !

La vision de ce petit rectangle rouge chapeauté de blanc me fait faire un pas de géant sur le chemin et écarte d’un coup la perspective d’un retour à Usseglio. La machine est relancée pour une montée, qu’on espère sans accroc. On a perdu déjà tellement de temps.

L’écriture est un formidable outil de précision pour dépeindre les paysages, exprimer les sensations, les difficultés, les états d’âme et les états d’esprit, mais en revanche ses capacités à rendre compte de la durée des évènements sont bien restreintes. Glisser sur une racine mouillée et tomber prend une seconde, monter mille mètres dans un paysage uniforme prend près de trois heures soit dix mille huit cents secondes. Sur le papier la chute peut faire deux pages et l’ascension à peine quelques lignes. Comme la puissante loupe déforme l’image, l’écriture produit des distorsions du temps.

Ainsi, nos tergiversations et erreurs ont occupé une bonne partie de la matinée et absorbé par la même occasion quantité d’énergie et de confiance en soi. On restera sur le qui-vive et prudent dans nos prévisions de terminer sans erreur supplémentaire l’étape du jour.

Ce premier “ faffing ”1 franco-britannique inaugure une série que nous partagerons six jours durant. Et dont nous sortirons chaque fois vainqueurs grâce à nos efforts conjugués.

14h30 : Après Le Bivacco Gandolfo et les lacs verts, un chemin gravé dans la pierre

Un soleil éclatant accompagna notre début de matinée hasardeuse, la grisaille s’installa en fin d’ascension du Colleto di Costa Fiorita et un brouillard volatil émoussa le Passo Paschiet. Maintenant il pleuvine, est-ce le préambule d’une dégradation imminente ? Et un pierrier s’annonce. Démesuré. Je suis seule car en dehors des erreurs et des pauses, nous ne restons pas ensemble. Nous n’avons pas exactement le même rythme, avancer à l’unisson serait nous contraindre à une vitesse qui ne conviendrait à personne. De toute manière, les quelques moments où nous avons marché de concert, nous sommes restés silencieux, si bien que je les distançais sans même m’en apercevoir.

Je n’aime pas beaucoup les chemins qui se jettent dans les pierriers car trop souvent ils s’y perdent, renvoyant le randonneur à ses improvisations. Ils font invariablement resurgir des souvenirs : la Baisse de Basto dans le Mercantour, titanesque clapier sauvage, qui ne semblait jamais garder aucune empreinte et noyait les minuscules balises dans un océan déchaîné de caillasses. Et un autre dans les Pyrénées où il fallait chercher au-delà de l’interminable amoncellement la suite du sentier pour savoir où passer.

Et il faut y rajouter aujourd’hui la possibilité d’un orage. Les pierres et la foudre font trop bon ménage, et gare à ceux qui s’interposent. Mieux vaut ne pas s’éterniser dans cet univers infernal.

Ah, mais j’imagine le pire, et c’est le meilleur qui s’offre à moi : le chemin est presque une allée nivelée, les interstices entre les blocs comblés par de plus petits cailloux ou de la terre. Le tracé est net, les marques de peinture visibles. Comparés à tous ceux que j’ai déjà traversés, c’est une avenue. En moins de temps qu’il faut pour le dire, je suis au bout de ce chaos, délivrée de mes craintes, prête à descendre dans la vallée de Balme. Et la pluie n’aura été finalement qu’une petite suée du ciel.

16h30 : Que la fête commence…

Je n’attendais pas tant honneur. D’accord, ça fait dix huit jours que je marche, mais il ne faut rien exagérer ; je ne suis tout de même pas sur la route de la soie ou dans la traversée du pôle nord. Mais enfin, ça fait malgré tout drôlement chaud au cœur de voir toute cette foule massée sur le bord de la route pour accueillir la “Brava Signora”. On a sorti les fauteuils de jardin, on se tient serré sur les balcons, on a envahi les terrasses des bistrots. Et moi je remonte, victorieuse la rue principale de Balme comme César entrant à Rome après avoir infligé la déculottée que l’on connaît à nos ancêtres dans la campagne d’Alésia. Bon, ce public pourrait tout de même faire montre d’un peu plus d’attention et de liesse, lancer quelques ovations. Parmi cette foule, un seul spectateur m’aura applaudie et encore n’ai-je pas cru y déceler dans son regard un brin d’amusement !  Ah, tiens mais qu’entends-je derrière moi ? Des klaxons stridents qui hurlent des jingles d’ambulance ou des cucarachas et le mugissement de motos qui enfle. Tout cela n’était donc pas pour moi ! Brusquement obligée de me rabattre sur le trottoir, reléguée dans l’anonymat des aficionados sans quoi ces engins m’écrabouilleraient. La route leur est acquise. Le public aussi. Les conversations cessent, les cous se tendent,  les regards convergent vers le point où ils vont incessamment apparaître. Et soudain derrière la caravane tonitruante, encadrés de voitures exposant sur leur toit des vélos de secours comme des madones de procession, une poignée de coureurs cyclistes aux tenues criardes et moulantes apparaissent dansant comme des équilibristes sur leur frêle monture qui oscille au rythme des coups de pédales. Ils génèrent une ola accompagnée d’un déchaînement d’acclamations et une houle de bravos crépitants.

Après cette échappée, suivent par salves de plus en plus espacées, tout le reste du peloton. Et c’est sous les encouragements de quelques spectateurs compatissants, que les valeureuses lanternes rouges s’épuisent entre les rangs d’une assistance qui reprend ses jacasseries et plaisanteries en comité restreint.

17h20 :… et qu’elle continue !

L’hôtel aussi est en fête. Apparemment sans rapport avec la compétition cycliste. Une escouade de voitures garées dans la cour, des invités sur leur trente et un qui se pressent dans le hall et la grande salle, le verre à la main, debout par grappes comme des pingouins sur la banquise. Quelques bambins slaloment entre les îlots de convives. Vernissage, mariage ou congrès ? Impossible de savoir, mais c’est très gai. Un bandonéon, une vielle et une guitare, couvrant le brouhaha des conversations donnent à cette petite cérémonie des accents sympathiques de fête folklorique. Une brigade dans une arrière-salle s’active comme dans une ruche pour renouveler les amuse-gueules qui disparaissent emportés sur des plateaux. On n’a gère le temps de s’occuper de la randonneuse française qui arrive sans avoir annoncé sa venue. Il faut attendre la patronne qui fera le nécessaire. Une glace et un rafraîchissement la feront patienter.

17h45 : Et le carrosse se transforma en citrouille !

Me voilà à l’entrée de … comment dire ? Je cherche dans le répertoire de mes représentions cérébrales ce qui s’apparente le plus à ce que j’ai devant moi. Je pourrai avancer le mot de “chambre” si je considère que les éléments essentiels et  presque uniques qui meublent cette pièce sont deux lits. Mais les termes “cellule carcérale ”, “galetas”, “bouge”, “piaule”  ou “squat”  lui disputent immédiatement sa primauté eu égard à son état de décrépitude causant un bref mouvement de recul quand on n’y est point préparé.

Mais j’ai déjà vu tant de gîtes de toutes sortes depuis que je marche que je ne m’en formalise pas. La griserie générée par une journée au grand air et le besoin de me  reposer me rendent très philosophe face à ce genre de revers. Je n’y vois même que les avantages : à cette heure, plus personne n’arrivera et je pourrai profiter seule de mon petit éden.

Dans un mauvais français la patronne me demande si ça me convient. Sur un ton neutre je lui réponds un oui qui se veut convaincant, ai presque envie de rajouter qu’il  faudrait peut-être procéder à l’état des lieux car je ne voudrais pas être accusée en partant d’avoir volé le lavabo, le miroir, la robinetterie et la cuisinière. En effet, sur le coté du lit, jaillissent du sol sur une hauteur d’un mètre deux anciennes canalisations d’eau, un siphon béant et les stigmates d’un lavabo. A la tête du lit, ce sont d’inquiétantes conduites que j’identifie comme des branchements pour tuyaux de gaz. Et pour couronner ce paysage de désolation pendouillent sur le haut des murs, les fils électriques poussiéreux comme des guirlandes oubliées.

😀   😀   😀

.Je ne dormirai pourtant ni plus mal, ni mieux qu’ailleurs et cette cambuse peu amène aura même la générosité de m’offrir quelques prises électriques fonctionnelles dont je profiterai sans devoir partager pour recharger GPS, mp3 et téléphone. Et le repas agréable avec mes compagnons de faffing, qui ont opté pour la version “ chambre d’hôtel ” saura racheter cette insuffisance qui fournira même un sujet de conversation très comique. (lire la suite)

Étape Usseglio -Balme

V18 Usseglio-Balme

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  1. faffing : tourner en rond []

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