Via Alpina 2010: Étape 17, de Malciaussia à Usseglio

Vendredi 16 juillet

8h : Le staccato de l’hélico

Tacatacatacata… C’est le signal encore lointain que la représentation va bientôt commencer. On sort à la hâte pour aller se poster aux premières loges comme pour un défilé : les mamans entourés d’enfants excités, les vieux, les touristes dont je fais partie et les deux chèvres indifférentes à l’évènement qui se prépare. C’est un spectacle à ne pas rater, car il n’a lieu qu’une fois ou deux l’an. Les camions sont déjà arrivés et se sont délestés de leurs énormes filets qu’ils ont alignés sur le parking.

Tacatacatacata… Elle approche. Le crépitement de son moteur et le sifflement de ses pales s’amplifient, la libellule arrive : c’est elle qui va aller ravitailler le refuge Ravetto qui m’a tant égayée hier et le refuge Tazetti. Des provisions pour un ou deux mois, difficiles à acheminer par voie terrestre. A deux heures cinquante de marche d’ici, l’hélicoptère ne mettra pas plus de cinq minutes pour faire les deux repérages et revenir.  Le gros insecte vrombissant descend, s’immobilise à quelques dizaines de mètres au dessus de ses proies, créant une tornade. Sécrète un fil auquel on accroche une nasse ventrue. Comme un dompteur, un aiguilleur du ciel gesticule pour obliger l’animal à se cabrer avant de s’élever dans les airs soulevant sa charge comme une énorme goutte. Pendule aérien au nonchalant balancement, il monte, rétrécit jusqu’à se fondre dans la pente de la montagne et disparaître avec son bruit dans une autre vallée.

Je pars, laissant le public dans l’attente et j’aurai couvert à peine cinq cents mètres que déjà j’entendrai son retour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13h : Carpe diem

Assise au milieu d’un peuple de vacanciers indolent et jaseur, à l’ombre d’un parasol, c’est toute la “dolce” Italie en rondeur et en amertume qui fond et fume devant moi sur la table de la terrasse de l’“Albergo Grand’Usseglio”. Trois boules de glace vanille chocolat rencognées au fond d’une coupe et un noir expresso dans un creuset de faïence blanche. Pour le moment, ne pensons à rien d’autre que de leur faire honneur et repoussons à plus tard les réflexions et les regrets. Dans la fraîcheur relative, confortablement calée dans un fauteuil de jardin, un peu reposée, le cerveau fonctionne autrement que dans l’adversité et le choix qui s’imposait à moi une heure plus tôt semble maintenant ne pas avoir été assez audacieux.

Margone, entre Malciaussia et Usseglio

Car une heure auparavant, c’était sommairement installée sur une pierre saillante que j’évaluais mes chances de boucler le programme fixé pour la journée. Au départ, j’avais prévu de rallier Balme, une étape et demie pour rattraper le temps perdu des jours derniers. Mon calendrier se dessine progressivement, et ma décision est prise de terminer ma première saison de Via Alpina vers le quatre août avec l’objectif d’aller au moins jusqu’en Suisse. Je dois avec cette cible en ligne de mire, ambitionner des étapes suffisamment conséquentes. Le calcul ce matin était simple : deux heures de Malciaussia à Usseglio et six heures jusqu’à la Balme. Evaluation minimaliste calculée en temps réel de marche. Il fallait y rajouter les différents arrêts. Néanmoins, le projet semblait viable.

Vers onze heures, après avoir effectué le ravitaillement à Usseglio, je me suis donc attaquée à la suite du parcours. Premières erreurs, trente minutes pour retrouver le bon chemin. Contrariée, mais encore confiante. La suite, une montée sur une berge bétonnée d’un torrent dans une chaleur assommante. Pas un soupçon de vent, un soleil qui faisait fondre le reste d’énergie que la descente de Malcaussia avait épargnée. Fin de la digue, les traces se perdaient dans l’enclave dévastée du cours d’eau. Je patrouillai, dans un sens et dans l’autre, me battis avec des branches griffues, enjambai des ronces et hautes herbes, trouvant des traces discontinues de passage à peine ébauchées et même sur l’autre rive le soupçon d’anciennes balises rouges et blanches. Je m’acharnai ne voyant pas sur le terrain d’alternative et la carte trop imprécise n’indiquait pas clairement d’autre voie. Mais à ce petit jeu de colin-maillard, je ne gagnai pas. Je dus rebrousser chemin : s’il y eut auparavant un passage possible d’où j’étais, la fureur des flots et des avalanches avait évincé depuis longtemps cette possibilité.

Il y avait un chemin, c’était certain, mais combien de temps encore allais-je devoir le chercher ?

Je me révoltai contre la croûte que je me révélais être. Avais la vexante sensation d’être la seule à avoir régulièrement des peaux de saucissons devant les yeux et à chercher à toute occasion mon chemin. J’en ai lu des récits de randonneurs, et jamais ils ne mentionnaient de ces récidivantes recherches qui font perdre un temps précieux, gaspillent l’énergie et substituent à la sérénité l’exaspération. Après des milliers de kilomètres solitaires, il me semblait que je n’avais rien acquis, que j’aurais pu concourir avec des malvoyants sans les dépasser de beaucoup !

Il était midi ; déjà midi ! Il me fallait réfléchir et reconsidérer le problème en prenant en compte tous les paramètres et variables : Six heures annoncées au bas mot par mon topoguide sans compter les prospections pour retrouver le sentier, les arrêts et les erreurs, ce qui devait m’amener à Balme vers dix neuf heures ou plus. Car des erreurs, je ne pouvais imaginer qu’il ne pût y en avoir d’autres au vu ce que je vivais actuellement. La fatigue extrême que je ressentais m’obligeait à prolonger ma pause retardant d’autant l’heure d’arrivée et me poussait au plus profond découragement pour affronter les mille deux cents mètres de dénivelée à venir sous la canicule. De surcroît, mauvais signe, les premiers nuages commençaient à subtiliser les sommets. Tous ces obstacles cumulés me semblèrent soudain insurmontables et l’issue de l’étape trop aléatoire. Je n’avais nulle envie, sous prétexte d’avancer, de devoir passer la nuit dehors en pleine montagne.

Le temps du sandwich fut également le temps de la résilience.

Au moment de me remettre en route, l’entrée d’un petit tunnel se révéla parmi le feuillage, aussi caché qu’un passage secret. J’y entrai. Le sillon réapparut comme par un tour de passe-passe, sobre, net, sans l’ombre d’un doute. Pas une trace sauvage et brouillonne, non, un vrai sentier de randonnée. Une centaine de mètres plus loin, une magnifique balise me défia, mais ne réussit pas à me faire changer d’avis. Ma décision était prise, je redescendais à Usseglio, sachant par avance que le choix d’arrêter si tôt m’assaillirait rapidement de repentirs.

Cloître d’Usseglio

20h : Un ilot de randonneurs au milieu d’un océan de touristes.

Seule à ma table pour dîner dans une salle envahie de vacanciers. J’ai rempli mon après-midi de lectures, de prises de notes, et de petites allées et venues dans le village non dénué de charme avec son église romane et son cloître. A coté de moi, un couple discret, vétérans de la randonnée chuchote presque. Je ne me souviens plus comment ils étaient vêtus ce soir-là et quelle impression ils m’ont faite, mais si je devais retenir un seul détail d’eux, j’opterais pour  les superbes bretelles rouges de l’homme et  la chevelure immaculée coupée à la garçonne de sa compagne. Une discussion timide s’instaure entre nous en français. Leur accent m’incite à leur demander :

  • Vous êtes anglais ?
  • Non, écossais.

Je me retiens de leur répondre “ Oh, c’est pareil !”, me rappelant une bévue de ce genre au cours de ma traversée des Alpes françaises, à laquelle une femme écossaise à qui j’avais adressé cette réponse m’avait fait remarquer sur un air contrarié cette différence de taille qui n’était pour moi qu’une nuance.

Mes interlocuteurs, ici me semblent d’emblée avoir plus d’humour et de tolérance pour l’amalgame que font les hexagonaux à leur égard. Notre discussion se prolonge dans le respect d’un rituel tacite établi entre randonneurs qui consiste à évoquer son parcours : la GTA1 pour eux, la Via Alpina pour moi. Demain, ils vont à Balme, moi aussi, notre étape sera commune, et cette rencontre se ne révèlera peut-être pas si éphémère. (lire la suite)

Étape (Riposa) Malciaussia – Usseglio

Malciaussia -Usseglio

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  1. Grande Traversée des Alpes []

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