Via Alpina 2010: Étape 16, des Granges Monio à Malciaussia

Jeudi 15 juillet

7h : Petit déjeuner

Ce ne sont ni les scrupules ni le petit déjeuner qui vont nous étouffer. Réchaud sous le bras, on migre vers la chambre du berger délestés de ce petit trouble infligé à la bonne conscience que la nuit a enterré, non seulement pour y trouver de la vaisselle mais avec des desseins inavoués plus opaques : pour Igor peut-être une rasade de rouge et pour moi, un peu de sucre et quelques biscuits que j’avais repérés hier soir en auscultant les réserves. Du statut d’emprunteurs on passe à celui de voleurs de poules. Mais il y a une morale à tout cela qui m’interdit de profiter pleinement de mon bien si mal acquis : les gâteaux secs sont humides et assaisonnés au moisi. Avarie qui limite le pillage.

  • Vous allez jusqu’où aujourd’hui ?
  • Je ne sais pas. Je vais d’aborrrd aller jusqu’à Ca’ d’Asti. Je m’arrrêterrrai peut-être là. Et vous ?
  • J’y monte aussi, mais je ne vais pas y rester, j’aimerais avancer. La Via Alpina propose de redescendre ensuite à Riposa. Mais il y a une possibilité d’aller directement à Malciaussia par la Via Alta. C’est un chemin en balcon qui me ferait gagner une demi-journée et qui m’évite pas mal de dénivelée. Mais je ne sais pas s’il est praticable. Entre la carte et le terrain, j’ai déjà eu quelques surprises ! Je demanderai au refuge de Ca’ d’Asti des renseignements sur l’état du parcours et j’aviserai à ce moment-là !
  • Oh, je l’ai déjà vu celle qui est à Ca’d’Asti. On dirrrait que c’est pourrr elle une punition de rester là-haut. Elle est toute pâle et toute maigrrre !

Cette façon de dire maigre la rend encore plus décharnée. J’imagine un squelette à la peau parcheminée et fripée m’attendant derrière un comptoir ou dans le fond d’une cuisine sombre.

  • Elle n’y connait rrrien. Elle n’a prrrobablement jamais marrrché. Elle est là pourrr fairrre la cuisine, c’est tout !
  • Bah, Tant pis, je verrai bien !

Nous sommes tellement seuls ici, dans notre alpage, que je n’imagine pas qu’il puisse y avoir des randonneurs mille deux cents mètres plus haut capables de me donner les renseignements que je cherche.

  • Il faut que je parte, car si je vais jusqu’à Malciaussia, j’ai pas mal de chemin.
  • Parrrtez devant, je n’ai pas encore terrrminé mon sac. On se reverrra plus haut.
Les Granges Monio
Les Granges Monio

Je doute de le revoir, car il marche plus lentement que moi et envisage une étape moins longue. Pourquoi voudrait-il forcer l’allure ?

  • Je vous paie un pot là-haut. Mais si vous n’êtes pas arrivé au moment où je dois repartir je vous laisserai de quoi prendre une bière ou autre chose !
  • D’accorrrd !
  • A toute à l’heure peut-être…

J’endosse mon sac, et je monte en trace directe vers Granges Pendantes. A portée de chaussures, pensai-je. Oui, si l’on veut !  Je n’ai pourtant pas tardé à me noyer dans les rigoles perfides et me faire encercler par des champs d’orties. Dix minutes après le départ, mes chaussures qui n’avaient pas fini de sécher durant la nuit étaient déjà sous perfusion.

Les Granges Pendantes
Les Granges Pendantes

9h30 : Retour sur la Via Alpina

Le hameau était habité. Je me rappelle une paysanne qui ne parlait que l’italien. Maintenant, il m’est impossible de savoir comment nous avons pu nous comprendre. Et pourtant j’ai dû baragouiner quelques phrases rudimentaires pour lui demander de l’eau, du lait qu’elle m’a versé dans un grand bol et qu’elle a refusé que je paie. Elle m’a dit également que son mari était par là. J’en ai déduit que ce devait être lui qui m’observait la veille au soir à la jumelle…

Après Granges Pendantes, il serait très inexact de dire qu’il n’y avait plus de chemin. Il y en avait au contraire beaucoup. Trop. La logique veut qu’on opte pour celui qui réunit tous les atouts : le candidat idéal devait être une vraie trace, s’orientant nord ou nord-ouest en montée. Je me lançai sur celui qui présentait le meilleur profil, avec le net pressentiment, le souvenir aidant, que quel que fût mon choix, j’avais de grandes chances de m’être embarquée dans une impasse. Je fus rapidement récompensée de mes pertinentes spéculations : après deux cents mètres, je pataugeais allègrement dans l’herbe trempée et la boue sur une pente chaotique.

Loin en dessous de moi Igor filait à flanc de montagne, sans me voir.

  • Hé ho ! Igor ! Vous êtes sur un chemin ? hurlai-je
  • Oui, mais ce n’est pas le bon ! Il faudrrrait que je trrrouve à monter. Et, vous, vous en avez trrrouvé un ?
  • Non, c’est merdique ! Y a plus rien ! Tant pis, j’monte comme ça. Alpe Crest ne devrait plus être trop loin !

Inutile de vouloir évaluer la distance, l’altitude et le temps en unités conventionnelles et précises pour rallier un point quand on ne sait pas exactement où l’on se trouve. On adopte le système D qui a pour unité le viron. Et comme toute unité de mesure, le viron doit être déterminé avec un instrument : le pifomètre. Consultation de la carte, d’après mes estimations, d’où je croyais être, Alpe Crest était à huit cents mètres en viron à vol d’oiseau direction nord ce qui devait, compte tenu de l’état du terrain, de la déclivité et de mes tâtonnements inévitables demander trois quarts d’heure en viron.

Délai tenu, après quelques zigzags hasardeux je suis parvenue aux bâtisses d’Alpe Crest. Bonjour, Via Alpina, comme on se retrouve ! Dire que ce ridicule glissement de terrain d’une largeur de sept cents mètres, m’a obligée à un détour de quinze kilomètres… en viron.

J’entends depuis là les experts du GPS se demander en se gaussant comment il se peut que je flotte dans de telles approximations alors que je suis dotée d’un outil technologique qui arriverait à localiser la plus petite aiguille dans une meule de foin ! Eh, bien je vais leur préciser que je n’ai que la trace importée du site de la Via Alpina, qui passe sans état d’âme le couloir problématique.  Pas de fond de carte sur l’écran de mon instrument, le pointillé ténu du trajet ondoie sur un écran jaunâtre uniforme où ne figurent que quelques routes, les localités suffisamment grandes et les frontières. Ici, il n’y a rien de tout cela. Quant à ma carte, elle ne mentionne aucune coordonnée GPS.

Gadget inutile alors, pensez-vous à l’instar de mon voisin de table le premier soir de ma randonnée à Larche qui, très fier de son Victorinox électronique  [téléphone – GPS avec fond de carte – MP3 – appareil photo – ordinateur – internet… et j’en oublie certainement]. Mais la trace même seule est souvent suffisante. Elle donne la direction, la longueur de l’étape, ce qui a été fait et ce qui reste à faire. Et surtout la possibilité de revenir sur ses pas.

11h : Jeu de piste alpestre

 Mais que m’étais-je donc imaginée ? Qu’elle m’attendrait à Alpe Crest, cette Via Alpina, toute pimpante, me tendant un large sillon net comme une tranchée, parée d’un collier de superbes balises ? Intacte, figée dans l’attente tel un Pompéi sous les cendres du Vésuve ? Mais non, un chemin ne vit que par le passage des marcheurs. Depuis un an, ici, ils ont abandonné la partie, faute de pouvoir y arriver. La nature a repris ses droits : la trace, brouillée par la résille de la faune arpenteuse et avalée par la verdure insatiable, les balises ternies par les intempéries.

Les retrouvailles m’ont fait croire à la fin de mes errements, mais très rapidement je suis retombée dans les mêmes hésitations. Quelques prédécesseurs avaient ouvert tant de voies, qu’ils me donnaient l’impression de vouloir perdre les suivants. Les mauvais chemins sont souvent ceux qui sont les plus marqués, ce qui finalement obéit à une logique absolument implacable : en effet, lorsque l’on se fourvoie, on fait une trace à l’aller et une autre quand on revient sur ses pas. Alors que sur le bon chemin, on ne s’en retourne pas et l’on en fait donc qu’une seule. Il faudrait par conséquent, s’engager sur celle qui appelle le moins fort, ce qui semble être un acte contre nature.

Donc, après un bref épisode encourageant, ma progression m’a jetée au pied d’amoncellements de roches. Fallait-il les contourner par-dessus ou par-dessous ? Pas de balises certes, mais semblant être des appels à passer par le haut, des tags défraîchis d’amourettes anciennes exprimant par un art rupestre tous les émois du cœur et du corps : Marina et Paolo emprisonnés dans un même un cœur, Rosa love Giorgio…  Loin de la violence des murs de nos banlieues qui niquent les mères et fuck la police. Autres lieux, autres mœurs, on ne vient pas en montagne pour régler ses comptes, mais pour exulter de bonheur.

Tous ces messages sensuels n’étaient que des leurres et ne menaient à rien (tout au moins dans cette circonstance-là !); il fallait revenir à la réalité, au pragmatisme d’un marquage plus conventionnel en retournant aux dernières traces de peinture rouge et blanche.

Comme le marin cabotant de port en port, je ne quittais une balise que lorsque je discernais la suivante. Toute la matinée j’ai dû m’astreindre à cette même rigueur sous peine de voir s’envoler mes espoirs de rallier Ca’d’Asti, avec néanmoins un soutien non négligeable venu du ciel qui m’a assuré une visibilité irréprochable et un soleil indéfectible.

Cette progression saccadée ravivait ma rogne à chaque arrêt. Je devais parfois avant de redémarrer chercher pendant près de cinq minutes et résister à la tentation d’aller dans la direction logique car l’ennemi de la randonnée en itinéraire mal signalé est la projection rationnelle : il faut aller ici, alors on se dirige dans cette direction, négligeant de regarder ailleurs, plus haut ou plus bas, aveuglé par son apriori ou son instinct. Mais le chemin obéit à une stratégie d’anticipation : pour passer un obstacle à venir, il doit se déhancher, louvoyer, balancer.

A partir du moment où le tracé s’échappe, c’en est fini, il faut se débrouiller sans lui.

A plusieurs reprises quand la vue portait loin derrière, j’ai balayé du regard le versant pour tenter d’apercevoir Igor, mais à aucun moment je ne l’ai revu. J’ai même supposé qu’il avait abandonné et qu’il était redescendu à Novalesa.

12h20 : Terra ! Terra !

Entre les rochers, au milieu de la prairie, j’avançais par sauts de puce, doublant presque le temps prévu pour couvrir une telle distance. Quand enfin tout au dessus de moi, posé sur un désordre colossal de rochers et de falaises, pointant vers le ciel comme un doigt obscène semblant me dire « je t’ai bien eue et ce n’est peut-être pas fini », surgit le refuge. J’abandonnai définitivement mes guides falots et clairsemés, lassée de cette filature fastidieuse.

Je m’essayai à l’escalade dans ce pierrier démesuré, mais je renonçai vite, voyant que j’y perdais en vain toute mon énergie et craignant qu’à l’arrivée une paroi infranchissable invisible de là où j’étais, ne me barre l’accès du refuge. La carte m’indiquait vaguement un autre chemin pour le rejoindre et je décidai donc d’aller le chercher plus loin devant moi.

Fourbue. Je me hisse sur les derniers mètres d’une montée qui s’accroche au portail béant de Ca’ d’Asti, il est près de treize heures.

Quel contraste quand on arrive tout bouillonnant de l’effort physique et des difficultés logistiques et que l’on bascule dans la quiétude et la nonchalance qui règnent parmi les randonneurs allongés sur les bancs, assis devant une bière ou grignotant leur casse-croûte. Etonnante aussi cette concentration de marcheurs que l’on ne trouve jamais sur les sentiers.

13h : Ca’ d’Asti

 C’est vrai qu’elle est maigre la gardienne de Ca’ d’Asti claquemurée au fond de sa cuisine, qui ne communique avec la salle à manger que par un guichet où passent les plats et les canettes. Et grise. Et triste. En plus elle a un mal fou à comprendre ma demande. A croire qu’elle le fait exprès. Elle ne saisit pas un traitre mot de français, d’allemand ou d’anglais, et ce n’est pas faute de voir passer des étrangers. Quant à mon italien, il ne provoque aucune étincelle dans son regard. J’ai pourtant fait de notables progrès. Quand je pense qu’il y a quinze jours, voulant qu’on me serve un sandwich au jambon, j’avais demandé un pannini au pronto au lieu de prosciutto, ce qui ne voulait rien dire car « pronto » signifie « allo »!

Bis repetita. Ça y est, elle a compris ! Combien, j’en veux ? Uno, per favore ! Et de l’acqua, dans ma gourde, si je n’abuse pas de votre gentillesse. Comment ça, elle n’est pas potabilé. Ah, c’est de l’eau de fonte et vous avez de l’eau minérale. Non, non, elle m’ira très bien l’eau non potabilé ma brave dame, ça fait deux semaines que j’en ingurgite à qui mieux-mieux sans avoir sacrifié une seule pastille de désinfectant. D’accord, j’irai la chercher au fond de la cour, près des toilettes. Ça tombe bien, j’ai aussi envie de toilettes.

Évidemment, la suite est sans espoir ! Comment, premièrement lui faire comprendre que je voudrais connaître l’état du sentier qui va directement à Malciaussia par Colle Croce di Ferro (Col de la Croix de Fer, vous voyez, c’est facile l’italien !) et deuxièmement que je souhaiterais laisser quelques euros à l’attention d’Igor pour qu’il éponge sa soif ?

A moins que…

Quand on n’a aucun talent pour les langues, il faut savoir faire naître des vocations d’interprètes autour de soi. Nulle demande n’est nécessaire. Il suffit de rendre l’embrouillamini verbal suffisamment sonore pour qu’une âme charitable se propose de dénouer cette situation cornélienne. Une jeune femme spontanément intervient et traduit mes questions relatives à la Via alta conduisant à Malciaussia. Mais comme me l’avait annoncé Igor, les réponses de la gardienne sont évasives. J’apprendrai néanmoins que deux autrichiens s’y sont lancés il y a une heure environ. La randonneuse traductrice ne me donne pas son avis puisqu’elle ne connaît pas cet itinéraire ; elle est montée au Rocciamelone par la face non enneigée et redescend maintenant au refuge de Riposa. Sentant qu’elle est arrivée au bout de ses compétences et que je ne pourrai pas arriver à me faire comprendre davantage, je renonce à regret à laisser le prix d’une consommation pour Igor.

Igorrr… Jamais, il ne se sera départi de son voussoiement qui, allié à son élocution posée et empreinte de respect lui donnait un air princier un peu mystérieux. Je n’aurai à aucun moment pensé à faire de lui une photo. Igor l’insaisissable, le fantasque, disparaîtra comme il est apparu.

15h : Glissade

Ah, ce chemin en balcon, admirablement balisé, ornant comme des galons l’épaule de la montagne, qu’il était agréable. Ouvert sur l’infini, laissant le regard effleurer un petit bout d’avenir. Et doux au cœur et au souffle, avec de si caressantes inclinaisons. Puis soudain c’est la déchirure. Un escalier de géant qui demande la réflexion et la technique d’un alpiniste pour le négocier. Pas pratique quand on est embarrassé d’un sac, comme le bossu de sa difformité. Par miracle, juste en face un couple providentiel approche. Des allemands. L’homme se fait chevalier servant le temps de ma brève désescalade. Un mot suspendu, un geste à l’appui, pour savoir si  je dois m’attendre à d’autres interludes de cet acabit. Ja, Ja !  me répondent-ils avec une moue me prédisant de nouvelles difficultés.

Et pas plus d’une demi-heure après, une ravine, nichée dans un renfoncement du versant, abrupte, tapissée d’un sable noir parsemé de blocs de pierre surplombant une haute dalle verticale drapée de l’eau d’un torrent. D’emblée le risque me saute aux yeux et la stratégie s’impose : passer suffisamment haut dans le gravier et viser les grosses pierres. Mes premiers pas timorés tâtent le terrain. Je suis confiante mais arrivée au milieu de la crevasse, soudain le sol, sous mes pieds qui s’enfoncent, se dérobe et m’entraîne dans ses écroulements : je glisse irrémédiablement, me mettant à quatre pattes dans l’espoir de m’immobiliser. Rien  n’y fait, chaque tentative de déplacement crée de nouvelles glissades. La falaise se rapproche. Dangereusement. Les roches que j’agrippe à peine enchâssées dans cette arène instable m’accompagnent dans ma descente. Je vois avec effroi la dalle se rapprocher. Me remémorant ce fameux principe de physique qui dit qu’il faut augmenter la surface de contact avec le support fluide pour réduire la pression exercée par un poids et limiter ainsi son déplacement et sa pénétration, je me plaque au sol. Ma course ralentit. S’arrête. A un mètre de l’à-pic. Je respire, crains de bouger sentant que le moindre geste relance la dégringolade. Toujours la même stratégie, attendre et réfléchir. Pas de précipitation. Scruter les alentours avant de décider. Je n’ose pas imaginer ce qui est en dessous de moi. J’esquisse de lents mouvements de reptation pour me rapprocher d’une pierre plus grosse que les autres qui saura peut-être résister à cette aspiration vers le bas. Interminable, cette avancée au ralenti pendant laquelle il ne faut rien brusquer. Ça y est, je la tiens, mais que cette accroche semble précaire ! Prête à se laisser désarçonner par le moindre rudoiement. Je reprends ma pénible progression, ajoutant peu à peu de la distance entre le vide et moi. C’est interminable. Je me traîne, me hisse jusqu’aux premières touffes enracinées… Ouf !

Et toujours ces moments de torpeur qui suivent les grandes frayeurs. Je suis dans un état lamentable, couverte de terre noire jusqu’à l’épaule, les chaussures et les chaussettes pleines de gravillons, les jambes éraflées. Mais je suis contente de m’en tirer à si bon compte.

Je me suis bien demandé la raison de cet accroc sournois qui ne fait l’objet d’aucune mise en garde sur un chemin si plaisant dénué de danger. Il faut probablement chercher le coupable du coté du ciel qui a dû déverser au cours d’orages récents des trombes d’eau dévastatrices.

Ce fut ma deuxième frayeur, après celle du Viso et la dernière de ma randonnée.

17h : Ivresse du chemin

La marche enchaîne des heures qui se suivent et ne se ressemblent pas. Panique à quinze heures, euphorie une heure et demi plus tard. Mais il y eut entre temps le ricovero Ravetto.

Un refuge ouvert aujourd’hui même, tenu par deux seniors rayonnants arrivés hier soir. Quand j’y passai, étaient attablés le couple d’autrichiens qui m’avait devancée depuis Ca’ d’Asti. Nous fûmes les trois premiers clients de la saison.

Col de la Croix de Fer
Col de la Croix de Fer

Une femme seule en pleine montagne suscite des interrogations, surtout aujourd’hui dans l’état de saleté où je me trouvais. J’expliquai la solitude voulue, ajoutai qu’il n’était pas dans mes habitudes de me rouler dans la fange. Les randonneurs me dirent que le café était bon. Bonne occasion de faire une pause. Les gardiens semblaient ravis des visites qui leur assuraient un peu de distraction. Ils s’empressèrent de me préparer un café. Un vrai, avec l’authentique cafetière italienne, qui arriva accompagné d’une bouteille me projetant dans l’univers des « bronzés font du ski ». Dans la fiole de grappa flottait une algue tentaculaire vaguement verdâtre ornée de bourgeons suspects ressemblant à des ganglions. Instantanéité de la pensée : Comment allais-je pouvoir refuser cette mixture douteuse ? Le varech ondulant était de la “ruta”. Tout le monde y alla de ses connaissances botaniques, étymologiques ou lexicographiques pour tenter d’identifier le végétal se trémoussant entre deux eaux, on fit chauffer le traducteur électronique qui déposa les armes après avoir passé en revue toutes les plantes potagères : la ruta1 était intraduisible et resterait peut-être à tout jamais et dans toutes les langues de la “ruta”.

Dans un discours paraissant convaincant, le gardien me fit comprendre qu’un café sans grappa, n’était pas un café, et alla chercher sans attendre ma réponse un petit verre qu’il remplit, complétant par la même occasion ma tasse à ras bord. Prenant mon courage à deux mains et une profonde inspiration, je m’exécutai avec un regard débordant de remerciements. C’était… disons, décapant ! Quarante à cinquante degrés alcooliques au moins ! Le tout pour un dérisoire euro ! Voilà qui était donné pour un petit quatre-heures qui ne laissait pas l’œsophage et les neurones indifférents.

Les Autrichiens s'attardant au col
Les Autrichiens s’attardant au col

Les adieux furent chaleureux et joyeux, le redémarrage sur les chapeaux de roue. Quel coup de fouet ! Les vapeurs éthyliques et la musique alliées à la superbe descente s’échappant du Col de la Croix de Fer où je laisse les autrichiens s’éterniser, me procurent l’allégresse qui me permet d’accéder au domaine des dieux. Tel Pégase au Mont Olympe, je flotte littéralement sur ce magnifique lacet qui pirouette et s’attarde sur les vastes versants, se préparant à plonger sur le lac de Malciaussia. Un chemin semé de pétales de roses, pour faire oublier celui du matin qui me semblait semé d’épines. Je chante à tue-tête, sautille et danse comme une possédée. Recluse dans une bulle en suspens, seule au monde. Tellement seule d’ailleurs que prise d’une envie naturelle soudaine, sans prendre la précaution de me dissimuler, je me soulage, découvrant un peu tard qu’un groupe avance derrière moi sur le même chemin. Prise de fou rire, j’accélère  pour aller me fondre le plus vite possible au peuple des touristes sillonnant le village, cacher ma honte au fond de l’hôtel et changer de tenue, gage d’une nouvelle identité qui me dédouanera de ce comportement bien peu protocolaire.

Lac de Malciaussia
Lac de Malciaussia

21h : Luxe d’un hôtel

Malciaussia, c’est une douzaine de maisons se lançant à l’assaut de la montagne. L’hôtel est encore dans les starting-blocks, au bout du lac. Quelques autochtones, des touristes et randonneurs qui ont garé leur voiture ou camping-car au parking, des ânes pacageant le long de la route qui mendient les restes de pique-niques et deux vieilles biques boiteuses divaguant sur le bitume qui semblent faire la police et régler la circulation.

Ma chambre, belle et proprette, quelle opulence, comparée au bivacco “merrrdique” des Granges Monio ! Un grand lit confortable garni de beaux draps blancs soigneusement repassés. Une salle de bain où l’on aurait envie de rester des heures. De l’eau chaude, en veux-tu en voilà. Pour toute ma tenue de marche fraîchement lavée, des kilomètres d’étendage dans le pré et du vent pour la faire sécher …

Un dîner dans une salle presque vide et une longue soirée à profiter de tout ce confort. (lire la suite)

Cette étape entre Les Granges Monio et Malciaussia ne figure pas sur le site de la Via Alpina, car un glissement de terrain entre Granges Brigard et Alpe Crest, m’a obligé à emprunter un autre chemin. Par ailleurs à Ca’d’Asti j’ai suivi la Via Alta qui conduit à Malciaussia sans passer par le refuge Riposa.

Granges Monio – Malciaussia

.

  1. Ruta: rue en français. Plante herbacée de la famille des Rutacées, à petites fleurs jaunes, qui croît dans la région méditerranéenne, exhalant une forte odeur fétide et dont les feuilles, autrefois étaient utilisées pour leurs vertus antiseptiques []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *