Via Alpina 2010: Étape 15, du refuge Stellina aux Granges Monio

Mercredi 14 juillet

7h20 : On redescend sur terre

  • C’est l’heure de se lever !

Un grognement pour toute réponse, et un virement de bord de l’occupant du bat-flanc. Retour au point mort. Hier soir Igor voulait savoir à quelle heure je comptais me lever et m’avait demandé de le réveiller. Voilà qui est fait, je n’insiste pas et le laisse prolonger la nuit. Ses projets sont plus qu’évasifs, mais quoi qu’il en soit, il n’a pas d’autre possibilité que de redescendre à Novalesa, n’étant pas équipé pour monter au Rocciamelone.

A l’étage inférieur, presque tout le monde est déjà sur le pied de guerre : l’une des fillettes, le cheveu en bataille et les yeux gonflés de sommeil traîne des genoux de son grand-père à la table en attendant que le petit déjeuner soit prêt.

On mange en famille, on immortalise les derniers instants par une photo, on s’embrasse et je pars sans tarder car cette journée s’annonce problématique et incertaine quant à l’itinéraire et son issue.

Dans le dortoir toujours aucun signe de vie…

Le premier écueil est le passage du troupeau en évitant de me faire déchiqueter, le second la traversée de la coulée de boue. La suite de la journée dépendra donc de la manière dont je me sortirai de ces deux épreuves. Si les cerbères décident de se faire la dent sur moi, ils règleront à ma place de manière définitive la suite de la journée et de la randonnée. En pressant le pas, je pourrais peut-être les prendre de vitesse, car d’après les informations, ils ne sortent de l’enclos que vers huit heures trente. Ensuite, direction tronçon interdit que j’envisage de franchir. En cas de victoire sur les deux tableaux, à treize ou quatorze heures au mieux, j’arriverai à Ca’ d’Asti, et dans la foulée je redescendrai au refuge Riposa. Si je ne peux pas venir à bout de cette partie récalcitrante, je n’aurai pas d’autre solution que de descendre à Novalesa. La suite relèvera de mon courage.

10h : Au bord de la coulée

Pleine d’enthousiasme au départ : les éléments conjugués m’étaient favorables : un temps merveilleux, le silence de l’alpage témoignant que le troupeau dormait encore, un chemin sans ambigüité, une rencontre amicale à Granges Brigard avec un sympathique quintette de baudets qui trouvèrent en moi un leader qu’ils ne voulaient pas lâcher. Heureusement qu’une clôture mit fin à cette relation imprévisible et encombrante.

Le sentier fût assez bien visible encore pendant un certain temps, mais progressivement il se laissa gagner par une végétation envahissante qui reprenait ses droits profitant de la désertion du parcours. Je dus me contorsionner pour passer sous des branches, contourner des troncs à terre, chercher le sillon enfoui sous les touffes d’herbes hautes.

Je fis même plusieurs fausses routes malgré le reliquat de quelques marques écaillées et ternes qui finissaient de s’effacer sur des troncs ou des pierres.

Me voici maintenant arrivée sur la lèvre surélevée de l’épanchement. Plantée là, à confronter la réalité aux prédictions et évaluer mes chances de pouvoir passer ce corridor de désolation. Dans un lit de terre et de gravier, des blocs de roches de toute taille, des ilots de pelouse, des squelettes d’arbres figés dans des postures instables, comme en suspens. On les dirait prêt à reprendre leur course dévastatrice. Par delà ce ravage, la forêt interrompue renoue avec le versant paisible. Je scrute pour trouver, ne serait-ce qu’une trace dans ce saccage, mais personne ne s’est aventuré. Et sur l’autre rive, pas la moindre trouée qui signalerait le prolongement de l’ancien chemin. Le rideau d’arbres est dense, du haut en bas de la coulée sans le plus petit interstice évocateur. J’hésite, piétine, reprends la carte, reviens sur mes pas avant de me raviser. Je pourrais par exemple tenter la traversée en faisant ma trace, le glissement de terrain n’étant finalement pas si large en dépit des distances trompeuses et remonter sur l’autre bord jusqu’à retrouver le départ du sentier. Mais si je ne trouve rien, pas question de s’enfoncer comme cela dans la forêt, ma déconvenue d’Eclause était suffisamment manifeste pour ne pas récidiver. Il me faudra alors dans ce cas rebrousser chemin et aller jusqu’à la dernière bifurcation à Granges Prapiano. Ce qui veut dire, deux voire trois heures de perdues !

Les décisions sont des moments ennuyeux, car on croit toujours délaisser la solution la plus judicieuse avec le sentiment de devoir la regretter après.

Mais le temps vient à bout de mes hésitations. Les premières nuées sourdent de la vallée, noyant le pied de la montagne. Se dilatent, montent, délayent le versant en marées successives.

Volte-face, reddition, résignation, déception, …

Second aparté avec mes copains les mulets qui m’escortent entre deux barrières nullement surpris de me voir passer dans l’autre sens, retour à l’intersection des Granges Prapiano et direction Novalesa. Encore mille mètres à descendre, la rage au cœur dans une chaleur étouffante avant d’entamer une ascension démesurée. A moins que…

13h : Novalesa

A vrai dire, je n’ai aucune idée de ce que je veux faire maintenant. Monter à Ca’d’Asti c’est deux mille mètres de dénivelée soit six heures de montée sans faiblir ni se tromper. Risqué ! Dormir ici, c’est un après-midi d’ennui. Pas très exaltant ! Reste à grimper aux Granges Monio. Pourquoi pas, mais il me faudrait un peu de ravitaillement, et à cette heure j’ai peu de chance de trouver un commerce ouvert. La solution peut venir d’une auberge ou d’un bistrot qui pourra éventuellement me dépanner.

Ah, le voilà donc cet extraordinaire restaurant pour lequel Igor ne tarissait pas d’éloges ! Immédiatement, me sautent aux yeux, calés contre le battant de la porte un sac à dos bleu défraîchi et une paire de bâtons dont l’un a perdu sa rondelle. Je reconnais cet équipement entre mille, c’est celui d’Igor. Par mimiques, je demande au barman où est le propriétaire de ce matériel. D’un geste, il m’indique la salle de restaurant à l’arrière.

Galerie de photos

VA15 Stellina - Granges Monio
 

Nappes blanches et bouquets de fleurs, la salle animée est remplie de groupes de clients tirés à quatre épingles, discutant gaiment et mangeant avec élégance. Des serveuses prestes s’activent entre les tables, chargées de plats ou de bouteilles, interrompues dans leur course par des requêtes et des ordres qui se relaient en stéréo. Il n’y a curieusement que des tablées de français en ce jour de fête nationale.

Indubitablement Igor, installé seul à une table fait tache au milieu de cette assistance endimanchée, avec son tee-shirt auréolé, son short déchiré et ses cheveux gominés de sueur. Il ne me vient même pas à l’esprit que je dois donner une impression similaire ayant de surcroît encore le sac sur le dos, le chapeau sur la tête et les bâtons en mains. Au registre de la transpiration, je peux sans conteste rivaliser avec lui.

Il ne semble pas surpris de me voir et m’invite à m’assoir à sa table. Il a devant lui une assiette de lasagnes à la Bolognaise et une bouteille de vin déjà entamée.

  • Mais d’où venez-vous ? Vous êtes parrrtie bien avant moi !

Et moi de lui expliquer tous mes errements et reculades.

  • J’ai vraiment perdu beaucoup de temps et d’énergie. Je n’ai plus le courage de monter jusqu’à Ca’ d’Asti aujourd’hui. Et vous, vous avez finalement fait le même chemin qu’hier, mais en sens inverse.
  • Non, ce n’était pas le même chemin carrr j’ai chanté des chansons différrrentes !

La serveuse, presque sans ménagement entre deux allers et retours, nous interrompt pour me demander ce que je veux manger. Prise de court, je lui demande de m’apporter des lasagnes.

  • Et vous faites quoi après ? demandé-je à Igor
  • Je ne sais pas, je vais peut-être monter aux Grrranges Monio.
  • Mais c’est quoi exactement les Granges Monio ? Je ne comprends pas. C’est un village… il y a du monde ?

Il prend une profonde inspiration, avant de me répondre par une explication qu’il formule sur un ton docte parlant plus lentement encore qu’à son habitude :

  • Je vous demanderrrais de vous concentrrrer… Je vais vous rrré-expliquer le bivacco des Grrranges Monio…( Petite lampée de vin rouge)… Le bivacco des Grrranges Monio, c’est un bivacco merrrdique !… Personne n’y habite… C’est un hameau déserrrt… En pleine montagne. Vous pouvez imaginer ça ?

Secouée d’un grand rire, je le questionne.

  • C’est quoi un bivacco merdique ?
  • C’est une vieille barrraque. Seulement un dorrrtoir avec des lits, c’est tout. Il y a aussi une chapelle, je crrrois.

Il avait décidément grand faim : après la copieuse entrée, qui me suffira largement, lui, se voit apporter une belle escalope milanaise escortée de frites et de cœurs d’artichauts qu’il n’oublie pas d’escorter de généreuses rasades de “rosso”.  Et de concert on s’accorde, pour le point d’orgue de cette petite note de luxe dans une journée « merrrdique », sur les harmonies toniques d’un délectable expresso italien.

  • Il conto per favore ! lance un théâtral Igor à l’attention du coup de vent chargé d’assiettes sales qui file vers les cuisines.

La note se résume à un “ça fera 15 Euros”. Une réponse expéditive, qui n’est pas même le résultat d’un calcul, une réponse qui ressemble à une aumône qu’on jette à un pauvre. On pourrait presque y voir du dédain, pour ces clients pas comme les autres, qui ne cadrent pas avec le standing de la maison, mais soyons pragmatique : nous avons réalisé une bonne opération financière qui de plus nous autorise à repartir sans attendre une addition qu’il faut souvent réclamer plusieurs fois.

22h30 : Aux Granges Monio

Un rapide coup d’œil sur la carte au départ de Novalesa : Le chemin semblait simple, en théorie. Il suffisait de continuer vers Santa Anna, monter à Granges Traverse, puis Granges Monio. Huit cents mètres, deux heures à deux heures et demi, si tout va bien.

Sacré Igor ! Il m’a fait un démarrage à un train d’enfer. Était-ce son allure habituelle ou voulait-il m’épater ? J’ai relevé le défi, en partie par fierté mais également parce que je n’avais pas vraiment le choix. Étant donné que le bivacco n’était pas indiqué sur la carte, je craignais que le chemin ne fût pas balisé jusqu’au bout.

Mais notre coursier fatigua rapidement, ralentit la cadence et se laissa distancer à Santa Anna.

  • Ahhhh ! Vous marrrchez plus vite que moi !

Oh, le macho, pensais-je amusée, comme ça il voulait m’en mettre plein la vue ! Je l’attendis à chaque bifurcation car le marquage était pour le moins aléatoire. Quitte à faire, autant se soutenir. Mais bientôt, de grossières inscriptions “bivacco” peintes en jaune fleurirent parcimonieusement sur des rochers.

  • Vous voyez me dit-il, le bivacco est indiqué. Continuez, je voudrrrais aller me baigner dans le torrrent.
  • Bonne trempette. Moi, J’y vais. A tout à l’heure !

Les fameuses Granges Monio ! Deux bâtisses perdues au milieu de l’alpage. Pas aussi sordides qu’Igor voulait bien le laisser entendre. Et même du bas du pré, on pouvait dire qu’elles avaient de l’allure, ces baraques à la blancheur immaculée protégées d’une sentinelle d’arbres, sur fond de verdure et ciel de plomb, contrairement aux sinistres Granges Traverse, s’effondrant sous le poids de l’abandon, rongées d’humidité et suppliciées par les orties et la friche.

Elles ont de quoi faire illusion, avec le ravalement de façade qu’elles se sont vu offrir il y a peu. Le peintre avait la gâchette facile et ne s’est point préoccupé des dégâts collatéraux. Les dalles de la terrasse, l’herbe et les fleurs mouchetées gardent les séquelles d’un bombardement de peinture perdue. L’un des bâtiments est une ancienne étable dont le rez-de-chaussée a été aménagé en salle à manger et le grenier en dortoir. Dans une pièce attenante, qui devait être autrefois le logis, des effets personnels semblent attendre un occupant habituel et le troupeau qui campe tout près me fait dire que ce doit être un berger.

Il fallait y regarder de près pour s’apercevoir que l’édifice juste au dessus était une chapelle. Au sommet d’une volée de marches, une porte me demanda un bon coup d’épaule pour qu’elle consentît à s’ouvrir et dévoiler un autel et des murs asphyxiés sous une multitude de portraits, ex-voto et plaques commémoratives de reconnaissance résumant en deux dates les lisières de vies éteintes.

Le tintamarre des clarines sabotait la quiétude, envahissait tout l’espace, ne laissait plus aucune place aux chants d’oiseaux et au froufrou du vent dans les branches.

Je me suis assise sur le muret devant le gîte avec cette curieuse sensation d’être déphasée, car je n’avais rien à faire. En fin de journée le corps réclame toujours le repos, et dès qu’il s’arrête, il est embarrassé de son trop plein d’hormones euphorisantes qui l’empêchent d’apprécier immédiatement cette inaction.

Pas de lessive ni de toilette, il n’y a pas d’eau ici, ou si peu qu’il faut la garder comme un trésor de vie. Pas envie de lire ni dehors où il y avait du vent, ni dedans où il y fait humide et sombre.

Sur un ressaut du versant, entre les nuages, émergeait sporadiquement le hameau du dessus : Granges Pendantes. Un homme accompagné d’un chien semblait observer à la jumelle ce qui se passait ici. Les visites ne doivent pas être fréquentes.

Je vis soudain Igor apparaître tranquillement en bas du pré.

  • Je crois qu’on va avoir un problème d’eau lui dis-je dès son arrivée. Il y a un robinet extérieur, mais c’est un goutte à goutte !

Elle avait peut-être un faible débit, mais n’était pas dépourvue de courant. On dut caler une bouteille sous le tuyau pour espérer en une demi-heure récupérer un petit demi-litre. Mais la clôture électrique était si près qu’il fallait se contorsionner pour atteindre la maigre source et, affairés à repositionner le récipient qui avait la fâcheuse tendance à glisser, nous nous prîmes régulièrement des secousses.

Pour le dîner, Igor fournit le matériel et les ingrédients, c’est çà dire un réchaud, des nouilles précuites, et moi la main d’œuvre, n’ayant pas grand-chose d’autre à proposer à part un peu de fromage un bout de pain rassis. Une fourchette pour deux, et en guise d’assiette, sa gamelle.

  • On aurait dû piquer l’argenterie à midi… Je propose qu’on aille emprunter un peu de vaisselle dans le local du berger.
  • Vous pensez que c’est corrrect ?
  • On ne lui fera pas de tord si on lave et on range ce qu’on prend. Quel mal y a-t-il ? Ce n’est pas du vol ! Ou alors on mange à tour de rôle dans la gamelle…
  • Non, non !
  • Bon, ben, moi j’y vais. En plus ça m’étonnerait, qu’il arrive maintenant !

Igor me suivit. En pénétrant dans la cuisine du berger et en fouillant dans son buffet, j’avais l’impression de commettre un cambriolage. Je me retournai, et que vis-je ? Igor se saisir de la bouteille entamée qui trônait sur la table et s’octroyer quelques généreux gorgeons de vin.

  • Eh ben, on oublie ses principes, lui dis-je entre deux rires. Vous pensez que c’est correct ?

Le repas fut infâme, expédié à la vitesse mach deux. La vaisselle a demandé trois fois plus de temps, pour un résultat tout aussi minable.

On ne tarda guère à se hisser dans le dortoir pour trouver un lit au milieu d’une palette de modèles tous différents tant en ce qui concerne le style que le confort. Il fallut en plus observer attentivement chaque matelas, car une auréole indiquait qu’il était sous un point faible du toit. Autant ne pas se tromper, car il commençait justement à pleuvoir.

  • Je suis assez loin de vous ?  me questionna Igor planté à l’autre extrémité du dortoir devant le choix de ses rêves.

Je dois préciser qu’hier soir, à Stellina, je lui avais dit que si je venais en montagne et particulièrement dans des lieux déserts, je tenais à profiter de cet espace, non seulement le jour, mais également la nuit pour prendre mes aises et je ne voyais pas pourquoi, on devrait concentrer nos deux personnes dans un même périmètre. Le message avait été plutôt bien reçu. Il en a peut-être déduit que j’étais lesbienne. Mais après tout, chacun est libre de ses interprétations.

  • Oui, je pense que ça ira…

Quelle sensation délicieuse que de se délecter d’un livre qui vous pousse dans une autre vie, amollie par la chaleur de trois couvertures remontées jusqu’au menton, bercée par l’apaisant bruissement d’une pluie légère sur le toit. Avec de temps à autre une clarine noctambule qui trouble le silence comme une horloge capricieuse. (lire la suite)

Cette étape entre le refuge Stellina et les Granges Monio ne figure pas sur le site de la Via Alpina, puisqu’en raison de l’interruption du tracé suite à un glissement de terrain entre Granges Brigard et Alpe Crest, j’ai dû emprunter un autre chemin.

V15 Stellina-les Granges Monio

 

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