Via Alpina 2010: Étape 14, du refuge du petit Mont-Cenis au refuge Stellina

Mardi 13 juillet

9h : Du virtuel au réel

En consultant une carte, on se fait presque toujours de fausses idées sur les paysages que l’on va découvrir. Quand le chemin sur le papier traverse des territoires verts, on croit à des prairies, et quand il frôle, comme aujourd’hui, les étendues blanches ombrées de plis gris on l’imagine frayant dans les caillasses hostiles et flirtant avec les murailles d’âpres rochers nus, chapeautées de neige. L’arc incisif de la digue d’un lac artificiel ne présage qu’un banal plan d’eau. Et un semis de maisons loin de tout ne peut être qu’un charmant petit hameau d’altitude ! Et bien, jusqu’à Gran Scala et même un peu au-delà, c’est tout le contraire de ce que j’avais imaginé. En suis-je déçue, non ! Et même à la réflexion, heureusement que la représentation que l’on se fait est rarement conforme à la réalité, sinon il n’y aurait pas de ces surprises qui rehaussent le plaisir de la marche.

La montagne est douce et veloutée d’alpages. La piste dominée de quelques forteresses1 respire au milieu d’amples espaces où elle semble vouloir prendre le temps de monter et descendre, ou dessiner de larges méandres. Une piste pour un cortège de belles vaches rousses, pour des groupes clairsemés de randonneurs et pour deux ou trois guimbardes de paysans. Parce qu’il devait répondre aux besoins énergétiques de l’homme, j’avais préjugé le lac du Mont-Cenis d’une quelconque médiocrité mais il est impérial, irradiant ses rives d’une grande douceur, nimbé de brumes diaphanes qui émoussent les attaques d’un soleil ardent. Grand Croix si fragile, terré sous la jetée démesurée, a presque l’allure d’un village à l’abandon d’une plaine d’un pays de l’est, avec ses pauvres bâtisses délabrées et son hôtel austère comme un bâtiment administratif qui semble vivre l’été avec détachement.

Il faut quitter la route et cette large allée, pour changer de monde, s’accrocher aux versants avant de s’évader dans les prairies sauvages et se frotter aux pierriers.

15h30 : Arrivée au refuge Stellina

Les derniers kilomètres de montée avant l’arrivée étaient des plus solitaires et farouches. De loin le refuge s’annonçait, petite maisonnette en équilibre sur un éperon rocheux, si chétive qu’un souffle de vent aurait suffi, semblait-il à l’emporter.

Dans cet isolement et à cette altitude, on aurait pu croire qu’il était fermé, mais un détail ne trompe pas, un détail qui rassure : c’est le drapeau italien qui flotte au dessus de tout refuge ouvert et gardé.

Contrairement à la plupart des randonneurs, je l’ai surpris par l’arrière à quelques encablures d’un col inhospitalier, signalé par un sommaire panneau. Aucune vie ne semblait l’animer. Laissés à l’abandon, d’énormes fagots de bois emballés dans des filets encombraient le passage. Je pensais trouver un gardien solitaire, reclus silencieusement dans une salle à manger sombre.  Mais quand je pénétrai dans le couloir, me parvinrent de la pièce fermée, les éclats de vives conversations et de rires généreux. Mon entrée créa la surprise et imposa spontanément le silence.

Mes manoeuvres d’approche sont toujours identiques : dans l’ordre, j’attaque par un « Buongiorno ». Ensuite je fais comprendre que je viens de l’autre coté de la frontière (ce qui est doublement vrai aujourd’hui) et que mon italien est plus que rudimentaire. Il n’est pas rare que dans un groupe l’un ou l’autre parle le français. Ce qui se confirme une fois de plus.

Les questions fusent : d’où je viens ? Où je compte aller ? Où sont les autres ?

Ma réponse « mais je marche toute seule ! » éveille un peu l’étonnement et suscite un  » Brava signora ! »

Et en dix minutes, je suis attablée parmi eux à siroter un café tout en évoquant joyeusement ma randonnée sur la Via Alpina. Si les italiens ont la réputation de parler beaucoup et fort, ils ont aussi un extraordinaire talent d’hospitalité.

Galerie de photos

VA14 Petit Moncenis-Stellina
 

Le groupe se compose du responsable du refuge, de son fils venu avec un copain, d’un couple monté pour la journée et d’un autre plus âgé, accompagné de deux petites filles qui restera pour une semaine. Et j’allais oublier, le chien. Tout le monde est venu hier soir pour réceptionner et ranger le ravitaillement déposé ce matin par hélicoptère.

Alors que je vais prendre ma douche et faire un brin de lessive, l’assistance qui veut encore profiter de la douceur de l’après-midi sort s’installer sur les bancs disposés devant le refuge face au spectacle de la vallée. Et avant que les premiers ne redescendent dans cette vallée précisément, on se doit d’immortaliser ce premier jour de gardiennage par une séance photo : je serai tour à tour photographe de cette petite équipe et photographiée parmi elle, étant la première cliente officiellement répertoriée de la saison. Le refuge, les jours précédents était ouvert, mais non gardé. Les randonneurs dans ces conditions ne sont pas recensés, à moins qu’ils laissent de leur propre initiative trace de leur passage et paient, en général moins souvent qu’à leur tour.

Accoudés à la balustrade, on regarde descendre en grandes traversées le couple qui lance épisodiquement comme des sémaphores des au revoir par de grandes gesticulations. Quand les yeux ne discernent plus rien, les jumelles passant de mains en mains viennent à la rescousse.

Le dernier signal de leur progression sera lancé par les chiens du troupeau qui stagne invisible, loin en dessous du chalet. Des cabots teigneux parait-il !

Penchés sur ma carte, le responsable et moi discutons longuement de l’étape de demain. Les commentaires d’internautes évoquaient sur le site de la Via Alpina une rupture dans le parcours suite à une coulée de boue survenue en août 2009. J’avais espéré avant de partir que depuis, le chemin serait rentré dans le rang, qu’une nouvelle trace se serait dessinée pour assurer la jonction entre les rives de l’éboulement. Au Petit Mont-Cenis, à une étape de là, personne n’était au courant du problème et j’en avais presque déduit qu’il n’était plus d’actualité. Mais, le responsable du refuge ce soir me confirme, que la traversée de cette zone n’est toujours pas permise, bien que le terrain soit stabilisé. Réaménager le sentier est un projet qui ne verra le jour que lorsque l’interdiction municipale sera levée. Ce qui ne semble pas être pour l’immédiat, personne ne voulant endosser la responsabilité d’un accident.

  • On ne peut vraiment pas passer ?
  • Si, mais il faut connaître. En réalité, le couloir n’est pas très large. Ce qui est difficile, c’est de retrouver le chemin après la partie qui a été emportée. Car c’est de la forêt et on ne voit pas où il redémarre.
  • Mais pour rejoindre Ca’ d’Asti, il y a une alternative par le Rocciamelone ? (Rochemelon en français)
  • C’est un parcours en crête et le sommet est à plus de 3500m ! Depuis Stellina c’est très enneigé à l’heure actuelle et il n’y a pas de trace. Je crois que personne n’est encore monté cette année. En ce moment on ne peut pas y aller sans crampons ! Si vous étiez venue dans dix ou quinze jours, je pense que vous auriez pu l’envisager, mais maintenant, ce n’est pas raisonnable, surtout en étant seule.
  • Ah, je suis bien ennuyée, parce que je ne sais pas comment continuer.
  • S’il fait beau, allez jusqu’à l’éboulement et là, essayez de voir si vous pouvez traverser et trouver le chemin de l’autre coté. Mais s’il n’y a pas de visibilité, je vous conseille de ne pas insister. Vous avez la possibilité de descendre à Novalesa et remonter à Ca’ d’Asti après.
  • Waouh ! … ça fait quand même près de 1800m de descente et 2000m de montée !
  • Arrêtez-vous à Novalesa. Vous y trouverez un hôtel !
  • Oui, boof, je vais réfléchir. La nuit porte conseil.

La perspective d’une telle dénivelée ou, si je fractionne l’étape en deux, du retard d’une journée me contrarie et m’incite à tenter la traversée du couloir d’avalanche. J’ai espoir que quelqu’un y sera passé avant moi. Une seule trace me suffirait !

A son tour, le responsable, son fils et le copain redescendent, me laissant avec la chaleureuse petite famille : Nonna (grand-mère), Nonno (grand-père) Elisabeta et Frederica.

Quelle fin d’après-midi paisible entre ces deux enfants jouant aux cartes, lisant ou chahutant gentiment, une grand-mère qui s’affaire aux fourneaux et un grand-père occupé à des travaux extérieurs.

Je découvre un peu l’histoire de ce refuge relatée par les photos anciennes placardées au mur. Contrairement à ce que je croyais, il ne s’appelle pas Stellina (petite étoile) parce qu’il a la tête plantée dans le ciel, mais son nom est un hommage à un réseau de résistance de Novalesa de la seconde guerre mondiale.

18h : Et de deux !

Il y a quelqu’un qui arrive ! Il y a quelqu’un qui arrive ! Les mêmes vivats d’espoir qui massaient les naufragés sur la plage d’une île déserte à la vue d’un navire rédempteur.

Il faut dire que les visites se font rares en ce moment avec le glissement de terrain qui interdit la Via Alpina dans ce secteur et l’enneigement du Rocciamelone. Y venir, c’est faire le voyage exprès, ou ne pas être au courant des obstacles.

Bande annonce lancée par les chiens du troupeau vingt minutes auparavant, passée inaperçue…

Vite, on va chercher les jumelles, pour identifier le petit point qui s’arrache lentement des profondeurs de la pente, on se range le long de la rambarde comme pour l’arrivée d’une course cycliste au dessus d’un col. On encourage silencieusement ce vaillant marcheur qui grandit avec l’ascension, sur ce chemin que les autres ont descendu quelques heures plus tôt.

Casquette, et sac à dos bleu, il monte péniblement, ahanant et suant sous l’effort. Arrivé à portée de voix, il dit quelques mots que je ne comprends pas.

Verdict de Nonna : “C’est un français !”

Enfin, il pose le sac, jette les bâtons dans un geste d’épuisement. Un peu crasseux, les cheveux dégoulinants, le short déchiré.

  • Ahhhh ! Ahhhh ! Que je suis fatigué ! gémit-il avec un curieux accent. Ahhh, que c’est durrr ! Ahhhh ! J’en peux plus ! Et ces chiens… ils sont vrrraiment méchants ! J’ai dû me défendrrre avec ça, rajoute-t-il en brandissant ses bâtons comme des preuves.

Incontestablement le chemin par lequel je suis arrivée était plus facile !

19h : Inénarrrrable Igorrr

Igor, c’est une personnalité. Qui vous frappe au premier instant. Imaginez, un physique à la David Bowie, sans les yeux vairons, le cheveu grisonnant et fourni. La tenue plutôt négligée, même après une douche.

Et surtout cette façon de s’exprimer. Il parle avec lenteur à un rythme régulier et marque une césure entre chaque phrase. Fait crépiter à la slave les “R” de ses mots. Donne une égale importance à toutes les syllabes, même à celles qui ont l’habitude de se laisser gommer du discours et confond dans un même phonème les “en” et les “on”.

De quoi peut-on parler d’autre, dans un premier temps que de notre randonnée. La sienne est à son image. Fantasque. Et décousue.

Il va où son envie le porte, guidé davantage par le hasard et l’attrait ou la présence d’un gîte après une journée raisonnable de marche que par un projet d’itinéraire cohérent. Ou peut-être suit-il le fil de ses rencontres.

Les propos glissent, débordent sur quelques considérations philosophiques un peu nébuleuses, sur nos origines et parcours géographiques, les siens étant comme je m’en étais doutée un peu compliqués : La Pologne, la France, le Maroc, retour en France, Paris depuis longtemps…

  • En rrréalité je m’appelle Yerrroslav, mais comme personne n’arrrive à s’en souvenir, je prrréfèrrre dire que c’est Igorrr !

Je n’en dis pas beaucoup sur moi, n’évoque à aucun moment mon métier, mais je l’entends stupéfaite, me dire sur un ton presque recueilli :

  • Je crrrois que votrrre métier c’est d’êtrrre pédagogue !

C’est presque la première fois que j’éprouve un peu de fierté pour ma profession ; Pédagogue, un mot pour dire enseignant qui met l’accent sur l’aspect noble de la fonction, celle de transmettre un savoir. D’ordinaire, mes interlocuteurs concluent “Vous êtes prof !” comme on dirait vous êtes flic. Ne jamais y voir l’essence même du métier, mais seulement, les vacances démesurées, les soi-disant grèves à répétition, les carences de l’enseignement, le mammouth qu’on ne peut pas dégraisser. Un métier qu’on a choisi avant tout parce qu’on est fainéant. Ou à l’inverse, la compassion pour les insultes et les violences, les épreuves de force, la patience qu’il faut déployer.

Je ne saurai jamais ce qui l’a conduit à cette déduction. Il se contentera d’un “je ne sais pas, je l’ai senti !”. Moi, j’ai beaucoup moins de flair. Il reste vague et se range dans les intermittents du spectacle.

Carte à l’appui, je lui explique le problème qui se pose sur le parcours pour rallier Ca’d’Asti, et mon projet du lendemain qui se dessine un peu mieux depuis ma discussion avec le responsable.

  • Je suis décidée à aller explorer la lisière de la coulée de boue. Et là, j’aviserai en fonction du terrain, des traces éventuelles et de la météo. S’il s’avère impossible de passer l’obstacle, je descendrai à Novalesa. J’essaierai ensuite de retrouver la Via Alpina à Alpe Crest qui se situe après le tronçon interdit pour remonter jusqu’à Ca’d’Asti. Mais ça me paraît démentiel de faire tout cela en une seule journée ! D’un autre coté, je n’ai pas trop envie de dormir à Novalesa et perdre un jour !
  • J’ai dorrrmi à l’hôtel de Novalesa. Il est extrrraordinaire ! Pour quarrrante eurrros en demi-pension, on m’a serrrvi un trrrès bon dîner avec un grrrand plateau de frrruits de merrr,… Ahhh, que c’était bon ! Vous vous rrrendez compte des frrruits de merrr, ici !…  et puis de la viande, un desserrrt et un excellent vin. La chambrrre était très prrroprrre ! Mais si vous ne voulez pas rrrester à Novalesa, rrregarrrdez, ici, me dit-il en montrant de l’index un petit point de la carte, aux Grrranges Monio, il y a un bivacco, ça vous rapprochera de Ca’d’Asti !
  • Ah, mais il n’est pas indiqué.
  • Non, mais je vous garrrantis qu’il existe, j’y suis déjà passé !

Il me donne l’impression de connaître le secteur, ou alors il bluffe. Je ne comprends pas exactement de quoi il s’agit, car les « bivacco »2 sont habituellement signalés sur les cartes, même les plus sommaires. Est-ce un paysan qui dépanne occasionnellement les randonneurs en leur louant une chambre pour arrondir ses fins de mois ?

Distraite par les appels de Nonna qui invite à passer à table, je laisse ses explications partir dans le flou.

21h : Les pieds sur les nuages, la tête dans les étoiles.

 C’est l’heure où on voit des bouquetins, lance Nonno à toute la maisonnée. Allons voir si on a de la visite !

Tous en rang d’oignon sur l’esplanade, accoudés à la balustrade, transportés dans un monde féerique.

Le refuge chevauche une mer de nuages. A cette heure, le soleil a disparu derrière les cimes, irisant encore le ciel de marbrures chatoyantes et grisonnant les petits cumulus d’altitude. Amarrée aux sommets sombres mouchetés de blanc, la couette rosée et houleuse est assez mince pour laisser filtrer les scintillements des réverbères, lucioles de Novalesa tapi dans la fosse ténébreuse de la vallée.

… Je me dédouble, à la fois près de mes hôtes et loin d’eux. J’entends leurs charmants babillages gais et affectueux qui me semblent provenir d’un autre monde. Mon esprit s’évade dans une autre dimension, dans un univers à part. Le mien.

Il existe des moments rares dans la vie où l’harmonie des éléments crée une ambiance si particulière que l’on se sent planer en dehors de soi-même dans un état de béatitude. On voudrait que le temps s’arrête, que cet instant fugace devienne une éternité…

Attiré par le gros sel semé quelques heures plus tôt par Nonno, un bouquetin paisible s’invite à  proximité du refuge. Le silence se fait pour ne pas le déranger.

Le silence,… à peine troublé par les imperceptibles crissements furtifs de ses sabots sur les cailloux. Il flâne un peu, furète ça et là, broute, mais sentant notre présence, il lève la tête pour nous observer quelques instants avant de disparaître sans hâte entre les rochers.

Dans moins d’une demi-heure, cloutant le ciel d’une semence dorée, les premières étoiles apparaîtront, uniquement à ceux qui croisent au-dessus des nues, et prolongeront pour cette acropole bercée entre deux mondes ces instants enchanteurs qui sont un avant-goût du paradis. (lire la suite)

Étape Refuge Petit Mont-Cenis -Refuge Stellina

V35 Petit Montcenis – Stellina

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  1. Forts de Variselle et Pattacreuse []
  2. Les bivacco sont des refuges ou abris sanc onfort et non gardés []

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