Via Alpina 2010: Étape 13, du refuge Levi-Molinari au refuge du Petit Mont-Cenis

Lundi 12 juillet

10h : Entre Clopaca et Vaccarone

Mais pour qui sont ces magnifiques chemins ? Depuis ce matin, je n’ai vu personne. A croire que ce sont des génies de la montagne qui les entretiennent car les marques existent sans l’ombre d’un doute. Deux randonneurs au départ, immédiatement évaporés je ne sais où. Vingt minutes plus tard, je dépassais une ferme où comme de coutume une escouade de chiens a tenté l’intimidation. S’en est suivie une montée en accordéon de neuf cents mètres sans la moindre fausse note, le long d’un versant dénudé jusqu’au Passo de Clopaca où je fus accueillie par un vent frais et une grange solitaire en démolition. Le refuge Levi Molinari, enfoui dans l’ombre de la vallée ressemblait à une maison de poupée. Tout au loin à l’ouest, en équilibre sur la crête qui festonne l’horizon le bivacco W. Blais plus rouge qu’un gyrophare. Ils étaient les signes uniques de l’empreinte humaine. Partout ailleurs, le désert absolu, le vide d’êtres animés et de sons. Un désert entièrement dédié à la roche et la pierraille à peine adoucies d’une maigre couche de terre, substrat avare pour des fleurs minuscules courtes sur tige et de la pelouse rase, brûlée par la neige. Je flotte sur cet ample monde farouche où aucune falaise immédiate ne  s’interpose et qui me donne la sensation étrange d’être la dernière survivante sur terre.

Jusqu’à Vaccarone, j’avais le choix entre une descente de près de sept cents mètres qui me plongeait dans un coin d’ombre suivie d’une ascension tout aussi longue ou continuer à flanc de montagne sur un sentier en balcon. Rester en haut, au soleil, sur une variante facile paradant devant moi et m’offrant un ticket sur tant de beauté, balaya en un souffle toutes mes hésitations. Une petite trahison de la “Via Alpina”, pour un peu de griserie sur la “Via Alta di Valle di Suza”1.

Quel moment magique : Je n’ai qu’à me laisser porter par un chemin qui navigue sous un ciel démesuré à près de 2700m d’altitude et qui ne requiert presque aucun effort. Il faut seulement de temps à autre un peu d’attention pour repérer les balises quand les névés, les auges d’eau claire et les rigoles rendent le sillon insaisissable.

 11h : Au ciel à Vaccarone

 Il est bien triste ce refuge, posé sur son rocher, complètement fermé, aveugle au grandiose se dressant vers le ciel comme s’il lui adressait une prière. On se demande si c’est une relique qui se meurt de solitude ou une ébauche qui peine à prendre vie. Le temps est suspendu. Sur les rochers, des traits de peinture jaunes délimitant une aire d’atterrissage semblent attendre un hélicoptère illusoire. Visiblement, on a voulu le réhabiliter. Il reste à proximité les témoignages de travaux entrepris et stoppés dans leur élan. Comme déserté par des ouvriers qui n’auraient pas cru à sa renaissance. Un téléphone incongru, logé dans une caisse bancale se camoufle à l’arrière du bâtiment. Comme des toilettes, un local d’hiver en tôle poussé sur le bord de cette petite esplanade offre un abri de secours pour les randonneurs qui croyaient trouver asile ici.

11h45 : Un accroc sur un chemin si facile.

Je suis maintenant dans la descente qui suit le refuge de Vaccarone. Une horreur. Certainement pas pour le panorama, que de toute façon je n’ai pas le loisir d’admirer dans l’immédiat, mais pour la topographie des lieux. Un raidillon accidenté, truffé de cailloux instables, coupé d’escaliers géants, rythmé de virages serrés, qui s’accroche dans la falaise2. Tant qu’il y a la corde à nœuds pour s’accrocher, c’est à peu près rassurant. Mais après, privée de cette main secourable qui ne sait plus où s’ancrer et chargée de ce sac pesant qui attend le moindre faux pas pour me précipiter dans la pente, c’est un festival de poussée d’adrénaline, de flambées de vertige, de flageolements de jambes. Le cocktail parfait pour faire tomber le trouillomètre à zéro et rendre la progression quasi-géostationnaire.

Galerie de photos

VA13 refuge levi Molinari-Petit Montcenis
 

Au fil de mes itinérances émaillées d’un certain nombre de paniques et situations inconfortables, ma stratégie s’est un peu affinée. La première chose à faire est de s’arrêter. Prendre le temps de se calmer. Se calmer pour évacuer l’obsession du danger qui gangrène le raisonnement. La solution est toujours la même : ne jamais se presser ni regarder le vide, assurer chaque pas, adopter des postures efficaces qui rassurent, fussent-elles grotesques. Ne pas consulter la montre ni le road-book qui indique que cette portion se fait en une demi-heure. Et tant pis, si l’on y met une heure, mieux vaut arriver tard que de ne pas arriver du tout. Mais il me faut être objective : le danger n’est peut-être pas démesuré, mais le vertige s’emploie à l’amplifier.

La suite du chemin serpentant dans des paysages à couper le souffle sera un retour à la quiétude, à la facilité et après le lac de Savine, à la civilisation. Des bonjours lancés avec conviction, mollissent et se raréfient comme toujours avec l’affluence à l’approche du col du Petit Montcenis.

17h : Médaille d’argent.

 Mince, coiffée au poteau. Il est arrivé avant moi. Doit être en train de s’en jeter un derrière la cravate. Et à la couleur de son éléphant qui l’attend à l’entrée du refuge, il a dépassé depuis longtemps le taux d’alcoolémie justifiant un retrait de 12 points sur son permis de cornac.  Car le pachyderme est d’un beau rose, tendance délirium. Vous l’avez sans aucun doute deviné, il s’agit d’Hannibal. Pas Hannibal Lecter, celui qui égorge les agneaux silencieux, non, le vrai Hannibal, le phénicien de Carthage, celui qui, pour arriver en Italie afin de soumettre Rome est passé par l’Espagne, les Pyrénées, la France et les Alpes. Avec tout ça, il peut se vanter d’être le promoteur de la grande randonnée.

Pour être tout à fait franche, mais ici la vérité se chuchote en catimini, il n’est pas tout à fait sûr qu’il soit passé par le Col du Clapier et du petit Montcenis. On l’aurait vu au Col de Larche, au petit Saint Bernard et à Montgenèvre. Les informations divergent, pourtant une armée de 30 000 hommes selon la police et 60 000 selon les syndicats, qui plus est accompagnée d’animaux de bât des plus exotiques ne devrait pas passer inaperçue. Mais il faut comprendre que tous les cols veulent se draper d’un peu de gloire.

Je tiens à dire, pour éviter toutes les querelles d’historiens une fois que je serai morte, que je suis passée à Larche trois fois, à Montgenèvre deux fois, au petit Montcenis et au petit Saint Bernard une seule fois. Voilà qui est dit. Ça n’intéresse peut-être et même surement absolument personne mais au moins ça, c’est la vérité.

Les groupes rassemblés dans la cour ou attablés à la terrasse me laissent imaginer sans aucune certitude -les clients du jour fuyant souvent à la tombée de la nuit- que le refuge soit complet ce soir. Ça ne me m’inquiète guère car je sais que s’il n’y a pas de place, mon statut de marcheuse sans moyen de locomotion me met en position de force pour négocier dès lors qu’il n’y a pas dans les parages d’autre hébergement. Ce qui est le cas ici. Le problème revient au responsable du gîte qui décemment ne peut pas me jeter dehors.

Je trouve rapidement la gérante qui me confirme que le refuge est complet. Mes réponses commencent à être bien rodées :

  • Jusqu’à maintenant, j’ai toujours trouvé de la place. Souvent j’ai même été seule, alors je ne pensais pas qu’il fallait avertir.

Et moi de penser : heureusement que je n’ai pas prévenu, car je n’aurais pu invoquer aucune excuse.

  • C’est assez exceptionnel, mais ce soir nous avons un groupe d’enfants… Bon… je vais pouvoir les rassembler dans un seul dortoir et vous trouver un lit dans une chambre.
  • Merci beaucoup, c’est gentil ! Je suis Martine Keller. La poste a dû livrer quelque chose pour moi !
  • Ah, oui, attendez, je vais vous chercher ça !

Le temps qu’elle disparaisse dans la cuisine, j’ai tout le loisir de mesurer le climat qui m’attend pour la soirée : une ambiance de colonie de vacances avec ses cris, ses cavalcades, ses chahuts, ses bagarres, le tout ponctué de coup de semonces de monitrices qui tentent de contenir autour d’une table et d’intéresser tout un petit monde agité à un jeu de mimes.

  • Tenez ! me dit-elle en me tendant ce m’attendait sagement depuis quelques jours. Vous faites le pèlerinage d’Assise ?
  • Le pèlerinage d’Assise ?

J’ai presque envie de rajouter, ce n’est pas le genre de la maison, mais je me contente de lui répondre :

  • Ah non, je ne connais pas. C’est comme Compostelle, j’imagine ?
  • Oui. Mais il se termine à Assise en Italie et les pèlerins font étape ici. Chaque année, nous en avons un peu plus. Il commence à être connu.

Décidément le bon Dieu fait plus et mieux que toutes les associations et fédérations qui encouragent la randonnée. Si la foi n’est plus assez forte pour déplacer les montagnes, elle sert d’alibi pour déplacer tous ces pseudo-pèlerins dans les montagnes.

  • Je suis sur la Via Alpina et je viens du refuge Levi Molinari. Vous devez bien avoir des randonneurs qui effectuent ce parcours ?
  • Oui, mais pas beaucoup.

Je me refugie dans ma chambre, impatiente de découvrir mes trésors que j’étale sur mon lit : les cartes pour la suite du parcours et de la lecture pour meubler enfin mes heures creuses et insomnies.

19h30 : Hannibal, le retour ?

Un dîner comme je ne les aime pas. Seule et silencieuse, installée à une table au milieu de groupes bruyants dans une salle qui résonne. Je suis la convive caméléon sur laquelle les regards glissent comme sur l’homme invisible dépouillé de ses bandages. Dehors, soudain un spectacle insolite fait diversion, attirant tous les clients à la porte d’entrée. Déferlant, l’arme au point, un commando en tenue de camouflage et sans renfort pachidermique, avance jusqu’au le refuge comme s’il voulait l’encercler, mais sur un ordre laconique lancé par un Hannibal des temps modernes, la troupe stoppe sa progression et se regroupe. Tous posent le sac avant d’aller remplir leur gourde à la fontaine. Le chef semble ensuite énoncer des consignes et distribuer les rôles. Les soldats reprennent leur marche, s’éparpillent par petits groupes autour du bâtiment avant de monter à l’assaut de la montagne en rangs dispersés sous une pluie qui commence à tomber dru.

Je ferme les écoutilles pour m’extraire des exclamations et des rires et me concentrer sur ce que vois : Au-delà de ce spectacle incongru , une autre image s’impose. Je suis soudain une irakienne, palestinienne, ou afghane, sur le seuil de ma maison. Voilà mon horizon, et mes visions. Des troupes armées jusqu’aux dents qui me rappelle chaque jour une guerre sournoise qui sévit, la terreur et la mort qui se terrent au bout de ma rue.

En dix minutes, la compagnie s’évanouit dans la nature, comme si elle n’avait été qu’un mirage.

On se remet à table.Les discussions interrompues reprennent de plus belle. Je n’ai qu’une hâte : terminer mon repas, pour aller me plonger dans mes livres et mes cartes. (lire la suite)

Étapes Refuge Levi-Molinari-Refuge Vaccarone et Refuge Vaccarone-Refuge du Petit Montcenis

V13 Refuge Levi Molinari-Petit Montcenis

 

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  1. cet itinéraire superbe est néanmoins une variante proposée sur le site de la Via Alpina []
  2. Une variante plus douce part du refuge Vaccarone, direction est, rejoint la Via Alta di Valle di Suza au ricovero del Glas []

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