Via Alpina 2010: Étape 12, du refuge D. Arlaud au refuge Levi-Molinari

Dimanche 11 juillet

8h30 : Incontournable faille

J’y suis. Tombée dans la large entaille qui ressemble sur ma carte au creux du bras d’un écorché, avec son artère rouge, épaisse et rectiligne, autoroute qui draine jusqu’au tunnel du Fréjus un flot de véhicules comme des globules, sauf qu’ici, ils circulent en double sens. Avec sa veine ramifiée, la rivière Doria Riparia qui serpente hésitante, rebondissant sur l’un et l’autre des versants. Avec son canal de lymphe jaune, route nationale irriguant tous les ilots habités de la vallée. Avec son faisceau de nerfs pour ligne de chemin de fer. Et puis une résille de petits chemins comme autant de capillaires, quelques ponts, grandes bâtisses et usines comme des ganglions, un petit lac tel un sinus inondé. Bordant cette gigantesque rainure où se coulent toutes les voies de communication, les montagnes pareilles à des muscles hypertrophiés.

Salbertrant, petite bourgade triste presque déserte en ce dimanche gris. Seul lieu de ralliement à cette heure, la supérette où l’on vient autant pour les derniers potins que pour un morceau de focaccia. Après une volée de cloches, l’église prendra le relai, avant de céder au bistrot (qui semble être aussi l’hôtel dont on m’avait vaguement parlé) quelques paroissiens qui referont  le monde jusqu’à l’heure du déjeuner en famille.

Il n’y a pas de quoi s’éterniser. Les sommaires achats indispensables emballés, je me remets en route sans tarder après avoir cédé à un rituel qui consiste à manger deux ou trois fruits sitôt les avoir achetés, pour leur éviter une fâcheuse et salissante décomposition dans le sac.

11h : Cartomenterie : Les cartes ne détiennent pas la vérité.

A peine trois quart d’heure plus tôt, à Eclause, je pensais : “Je ne vais pas le contredire. Il ne sait probablement pas de quoi il parle, à l’âge que je lui donne, ce n’est plus un randonneur. Je vais écouter son conseil, par politesse, par gentillesse aussi car il est sympathique. J’acquiescerai et après, j’en ferai à ma guise”.

Là-dessus, son fils ou un voisin se joignit à nous et confirma les dires du vieil homme : «Le sentier dans la forêt n’existe plus, renchérit-il. Il est complètement envahi. En plus de ça, pour monter au col de Chabrière, ça monte rudement ! J’y suis allé l’année dernière ou il y a deux ans, j’ai trouvé le chemin, mais ce n’était pas facile».

Mes certitudes vacillent. Il faut peser le pour et le contre. D’un coté, on ne peut pas nier qu’ils vivent ici et connaissent les lieux, mais d’un autre, ils n’ont ni l’un ni l’autre l’air de marcheurs. Je hasarde une dernière question sur le sujet :

  • Et les randonneurs, ils prennent quel chemin ?
  • Ah, il n’y en a pas beaucoup qui passent par là. Et ceux qui vont au refuge Levi Molinari remontent la route jusqu’aux Granges della Valle.

C’est vrai que des randonneurs, ça ne semble pas courir les chemins par ici. Il n’y a qu’à voir l’état des raccourcis noyés sous l’herbe drue et la décrépitude des balises !

Oui, ben la route, je n’en ai pas envie…

Après mes questions, ce fut le tour de leurs récriminations. Le plus vieux se lamenta sur la mort du village, m’indiquant d’un geste large toutes les maisons abandonnées, en ruine ou à vendre, l’absence de subventions, le manque d’initiatives des élus et le désintérêt de la région pour les communes de montagne. J’ai lancé des “ah, oui” et des “je comprends” empathiques à défaut de trouver des mots optimistes.

Mes informations se contrariaient : et comme toujours en pareil cas, on fait le bilan et on hiérarchise : On accorde subjectivement plus de crédit à certaines sources qu’à d’autres ce qui m’a conduite à croire, alors que je quittais le village, que je trouverais ce chemin : j’en avais pour preuve, l’itinéraire dessiné sur ma carte récente et la trace dans mon GPS. Ma petite expérience des parcours parfois incertains jugeait les renseignements des villageois un peu infondés ou exagérés.

D’ailleurs, je n’ai pas tardé à trouver ce que je cherchais : un petit sentier s’enfonçant dans la forêt signalé par une veille balise s’écaillant sur un muret mangé de mousse. Je tenais là ma victoire. Puis une deuxième et … dernière, car à la patte d’oie suivante, plus rien. Le désaccord de la carte et du GPS me laissait le choix. Je me suis engagée sur la sente la plus large, mais en une centaine de mètres, elle rétrécit, succomba étouffée sous la végétation. Je revins sur mes pas, pour prendre l’autre option, qui m’offrit le même néant. J’insistai, me convaincant que tous les semblants d’empreintes et de piétinements de touffes d’herbes étaient autant de témoignages de l’existence d’un chemin. Je montai dans un sillon de plus en plus improbable, entrecoupé de marécages, rampant  sous un lacis de branches basses.

Galerie de photos

VA12 Ref. D. Arlaud - ref. Levi Molinari
 

Longtemps j’ai voulu croire que je ne poursuivais pas des traces animales et pourtant mes seules rencontres étaient des biches qui me narguaient de leur légèreté alors que je m’engluais dans la boue et la friche.

Il est maintenant près de 11h et le temps qui s’écoule me jette à la figure mon aveuglement, mon absurdité à vouloir écouter ce que je croyais être une vérité gravée dans le marbre et à faire fi du bon sens des gens du cru.

A cette allure, je mettrai un temps infini à arriver au col. Mais renoncer est un crève-cœur. Tiraillée entre l’envie de me battre contre cette ascension plus qu’incertaine et la triste perspective de prendre une route sans risques. Qu’est-ce que je cherche au juste ? La gloire personnelle d’avoir lutté contre les éléments. Me prouver, ou prouver aux autres que je suis arrivée là où ils ont renoncé ? Mais ce soir, il me restera probablement aussi, mêlée à cette vaine fierté le souvenir d’une galère interminable dans une forêt touffue.

Allez, il est temps d’être raisonnable et modeste. GPS en mode “trackback”, retour … et même cette opération si simple qui consiste à revenir sur ses pas, me réclamera encore autant de temps pour rejoindre la route.

13h : Pause à Grange della Valle.

Je n’ai pas envie de gâcher ce capital soleil en arrivant top tôt au refuge où je devrai déployer des trésors d’ingéniosité pour occuper une longue fin d’après midi. Mon livre est achevé et je n’aurai aucune possibilité certainement de pouvoir lui trouver un remplaçant.  Je tente une visite au petit village de Grange della Valle où suis accueillie par un énorme chien libre de terroriser tout promeneur qui se hasarde dans les ruelles. Je hais ces chiens inutiles, qui n’ont pas même la circonstance atténuante d’exercer le métier de berger et qui ne semblent vivre que pour aboyer et montrer les crocs. Je hais ces propriétaires de chiens, qui sont sourds et aveugles aux agissements belliqueux de leur fauve et qui attendent tapis dans l’ombre que la confrontation soit suffisamment tapageuse pour intervenir mollement, sans exprimer un mot d’excuse.

Ce village devait être beau, il me laissera le souvenir d’avoir été une arène.

Je pars m’installer au pied de la paisible petite chapelle pour y manger et faire la sieste. Contrairement à mon habitude, je m’ endors, bercée par les babillages en sourdine d’une famille italienne venue pique-niquer à proximité.

.17h : Assise à la terrasse du refuge Levi Molinari

Assurément le refuge rachète cette étape escamotée, tronquée et en définitive assez fade qui n’aura pas même su me fatiguer un peu.

Qu’il est beau ce refuge ! C’est le cliché du chalet de montagne blotti au fond d’une prairie bombardée d’énormes rochers, protégé d’une garde rapprochée de pins et de mélèzes et se rafraîchissant d’un torrent impétueux.  Il semble si fragile sous cette montagne imposante qui le domine de son inaccessible col de Chabrière.

.Une foule de promeneurs se presse dans les environs, sur les sentiers ou le long de l’eau comme dans un haut lieu touristique. Le parking à proximité doit fournir à lui seul les trois quart de la clientèle.

Saisie de craintes dès que j’arrive : la terrasse est aussi peuplée qu’un jardin public le jour d’une fête de Pentecôte ensoleillée. Pour tous la stratégie semble la même : On arrive, on cherche une place à une table ou sur un transat, on s’y installe pour une bonne partie de l’après-midi sirotant une bière, un café ou grignotant une pâtisserie tout en discutant. La montagne et la marche ne sont qu’un prétexte à une journée de farniente. Je découvre même à cette occasion pour la première fois, les matelas pliables munis de bretelles qu’on transporte comme des sacs à dos. Ils sont encombrants et incommodes, prévus pour un court trajet et surtout pour une longue sieste.

La patronne me rassure : Tout ce monde squatte le refuge la journée, mais laissera la place ce soir, comme il en est ainsi tous les samedis et dimanches d’été quand il fait beau. Il n’y a d’ailleurs aucune réservation pour la nuit.

Les tâches quotidiennes expédiées je m’installe à l’ombre des parasols équipée de ma carte.

Comme je le fais presque quotidiennement, du doigt je répète le parcours en suivant le filet rouge de ma route depuis mes premiers pas de la matinée. Et soudain, ce pointillé rampant platement entre les plages blanches ou vertes et les courbes de niveau prend vie, s’exhibe en trois dimensions. Ses contorsions qui me semblaient si énigmatiques et inutiles, éclairé à présent du souvenir de la configuration des lieux, frappent de leur évidence. Comme si j’y étais, je vois le chemin descendre sous les arbres, tomber dans les vallées, enjamber les rivières, courir le long des versants, ondoyer dans les prairies, pénétrer les villages. Quelques passages m’échappent, parce que mon attention aura été captée à ce moment-là par autre chose. Chaque courbe, chaque ligne droite s’associe à un tableau, évoque un souvenir, rappelle une émotion, communique une impression. La grisaille à cet endroit, un rayon de soleil à cet autre ; un groupe de randonneurs ici, un troupeau sonore là. Tour à tour, une rencontre, un étonnement, un plaisir, une lassitude… Inconsistant et anonyme avant mon départ, ce chemin prend une nouvelle dimension, gagne en épaisseur et en personnalité : Toutes les images qu’il me lègue lui donnent droit à une identité. Cette lecture rétrospective est l’acte ultime de reconnaissance pour qu’il devienne mien.

Tuer le temps avant le repas devient une gageure depuis quelques jours, mon livre n’étant plus qu’un souvenir de trois cents grammes casé dans le fond du mon sac. J’en suis réduite à me contenter de ceux que je trouve dans les refuges. Et aujourd’hui j’atteins des sommets de la littérature avec le “Picsou magazine” en italien du gamin du refuge. Cette bande dessinée a au moins l’avantage d’enrichir mon vocabulaire de quelques mots du langage courant et de m’attirer les sourires de sympathie de son propriétaire.

19h : Mariannina et Magda

De tout temps, les questions sans réponse m’ont titillé, même quand elles avaient une importance toute relative. Je devais être la gamine agaçante qui embêtait les adultes de mes interrogations. “Comment c’était maman quand tu étais petite et que tu habitais dans une hutte avec les gaulois ?” ou “ C’est vrai que Napoléon était premier en calcul ?”ou encore “ Pourquoi le père Noël n’amène-t-il pas de cadeaux aux enfants pauvres ?”…

Je ne saisissais guère les explications entrecoupées de rires concernant l’échelle du temps ou la différence entre consul et calcul. Quant à la méchanceté du Père Noël, il ne m’a pas fallu très longtemps pour la comprendre.

Mes interrogations concernent maintenant les refuges. Ils sont tous baptisés. Pas de mystère quand ils portent les noms de sommets ou de lieux éponymes. Refuge du Viso, refuge Vallanta… Mais quand ils s’emparent de patronymes inconnus, j’ai envie de connaître ce parrain de l’ombre. Hier soir, j’étais l’invitée de Danièle Arlaud, qui, m’avait-on répondu, était la fondatrice du parc régional du Gran Bosco. Il y a quelques jours, je suis passée au refuge Willy Jervis, alpiniste résistant fusillé par les allemands.

  • Qui est ce Levi Molinari ? demandé-je à la gérante du refuge.
  • Ce n’est pas un homme, mais deux femmes. Deux alpinistes. Mariannina Levi et Magda Molinari. Ce refuge est assez vieux, et avant la guerre il s’appelait Refuge Mariannina Levi. Mais sous la dictature de Mussolini, ce n’était pas un nom politiquement correct. Il a été débaptisé et on lui a donné le nom d’une autre femme plus conforme à l’air du temps : Magda Molinari, une alpiniste, elle aussi. En 1945, on n’a pas voulu nuire à la mémoire de l’une ou l’autre et raviver les rancœurs, on a alors associé les deux noms.
  • Belle histoire. Les voilà unies pour l’éternité.(lire la suite)

 

Étape entre le refuge Danièle Arlaud et Le refuge Levi-Molinari

V11 Usseaux -Ref. Daniele Arlaud

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