Via Alpina 2010: Étape 11, d’Usseaux au Refuge Daniele Arlaud

Samedi 10 juillet

 

8h : Balboutet, à la recherche du temps perdu

 

Ô temps suspends ton vol au mur des maisons…

Le temps s’est accroché, partout sur les murs de Balboutet. Lequel, le temps qu’il fait ou le temps qui passe ? Celui de Lamartine et de Proust ou celui des ingénieurs de la météo qui le prédisent avec tant d’imprécision ? En vérité depuis la nuit des temps, l’un et l’autre furent intimement liés, car pour mesurer l’un, il fallait que l’autre soit beau. Autrement dit, pour connaître l’heure ou le jour exact de l’année, le soleil devait briller puisque, hormis quelques inventions qui utilisaient l’écoulement d’un fluide comme l’eau ou le sable fin, la majorité des procédés pour se situer dans le temps était basée sur la grandeur et la position de l’ombre portée d’un objet. Sans soleil, pas de calendrier, pas d’heure.

Stonehenge, les temples Mayas, les pyramides n’étaient ni plus ni moins que les premiers calendriers. Les cadrans solaires, un fil d’obscurité qui glissait sur les graduations d’une peinture pavoisant au sommet d’un mur ou d’un clocher, horloges primitives qui rythmaient les activités du jour. Détrônées par le quartz et le numérique, elles ont dû se trouver d’autres talents et non des moindres : poètes et philosophes qui parlent mieux que personne de la vie et du temps qui passe. Balboutet, s’en est fait une spécialité.

Les engouements collectifs me paraissent toujours un peu curieux, même s’ils sont attrayants comme ici et sans conséquences. Inquiétants quand ils sont idéologiques. A croire que les villages rassemblent des habitants qui ont les mêmes aspirations : Ici, ce sont les cadrans solaires, à Usseaux les murale. Il m’était arrivé une fois de traverser un village où la plupart des boites aux lettres étaient décorées. Les raisons de ce mimétisme sont certainement multiples, et on peut imaginer que chacun veuille se couler dans le moule, pour donner l’illusion d’une conscience collective, pour afficher sa volonté d’être un rouage d’une belle initiative. Tout cela n’est peut-être pas dénué d’un esprit mercantile, les innovations attirent toujours le chaland.

Mais le temps passe et celui qui est perdu ne se rattrape pas. En avant, mauvaise troupe, nous avons devant nous presque mille mètres de montée jusqu’au Col Assiette, sous une chaleur qui ne tardera pas à nous anéantir, une fois de plus.

Mais quelle heure peut-il être ? Si ces simplissimes horloges n’ont pas demandé beaucoup d’ingéniosité à ceux qui les ont inventées, en revanche, elles en exigeaient davantage à ceux qui les utilisaient, pour connaître l’heure exacte, selon les saisons. A l’inverse d’aujourd’hui où lire l’heure est à la portée d’un enfant. Ce qui fait oublier tous les progrès technologiques qui ont abouti à ce petit bijou d’exactitude ! 8:09, une précision qui, ici et pour ce que je fais, est bien superfétatoire !

10h30 : Ferme de l’Alpe Assietta : A boire et à manger

Mon arrivée semble être l’intrusion d’un loup dans la bergerie ! Les gardiens organisent la défense par une stratégie d’encerclement dans une fureur d’aboiements. Les chèvres, proies effarouchées se sauvent devant moi, dispersant le carillon fiévreux de leurs sonnailles sur les talus. Des poulets déplumés zigzaguent frénétiquement pour trouver à se cacher derrière un mur ou des outils abandonnés. Même les vaches stagnant devant l’étable qui semblaient si paisibles se montrent nerveuses. Un tel tapage ne pouvait pas manquer de tirer hors du logis les occupants de la ferme.

Galerie de photos

VA11 Usseaux-Rifugio Daniele Arlaud
 

Depuis Balboutet, j’avais pris de la hauteur, grimpant jusqu’à Cerogne, qui me semblait la lisière d’un monde habité. Au-delà, le chemin de plus en plus ténu, biaisant dans les pâturages m’éloignait de la civilisation et voulait me faire croire à une fin d’ascension sauvage et solitaire dans des alpages fleuris. Mais soudain, le silence se troubla du timbre des clarines lointaines et du ronronnement d’un moteur. Affleurant l’herbe, un long toit de lauze dans un champ de terre pétri des sabots d’un troupeau apparut au dessus de moi. Un petit point sur ma carte, que je croyais être une grange abandonnée, comme c’est si souvent le cas. Mais non,  il y avait de la vie là-haut et plus de tumulte qu’un jour de foire !

Une grosse femme apparaît entre les bâtiments. Mes salutations, couvertes par cette explosion de décibels ne lui parviennent que par bribes. D’un geste d’agacement, elle somme les chiens de se taire, tout en s’approchant de moi. Sa figure s’illumine d’un large sourire édenté. Elle me dit quelque chose que je ne comprends pas.

  • Buongiorno ; Vous parlez français ?
  • Un peu.
  • Tant mieux, ce sera plus facile pour moi… Est-ce que vous vendez du fromage ?
  • Si, si.

Elle me fait signe de la suivre, m’invite à entrer dans une petite pièce claire où se fabriquent les fromages. Derrière, séparées par un rideau, deux caves d’affinage où sont entreposées en rang sur des étagères, des tommes, rouelles de bois clair farinées de moisissures. Des petites, des grandes, qui se vendent entières ou à la coupe.

  • Il ne m’en faudrait qu’un petit morceau. Je ne peux pas le conserver longtemps.

Elle inspecte, soupèse avant d’en choisir une suffisamment ferme pour supporter un voyage éprouvant, qu’elle ampute d’un coin qui sera méticuleusement pesé.

  • Vous vendez du lait aussi ?
  • Si !
  • Super… ah, mais je n’ai rien pour le mettre !

Elle ne tarde pas à me trouver ce qu’il me faut et remplit d’un geste adroit une bouteille d’eau minérale qui achèvera son existence convertie en bidon de lait. Une bien noble destinée.

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Elle me dit sa vie, ici en été avec son fils qui s’occupe de la traite. Me parle de la vente des fromages dans la vallée. Comment montent-ils jusque là ? Mais en voiture, naturellement. La piste venant du col se tortille jusqu’à eux. D’où je venais, je ne pouvais pas la voir.

Après des salutations d’adieu, un signe de la main, et la nique aux chiens plus forts en gueule qu’en méchanceté, je me remets en marche, dans un pré jaune de pollen en direction du Col Assietta. Je n’ai de cesse de goûter à ce lait encore tiède qui clapote dans la bouteille. Rien qu’une lampée …

Je ferme les yeux, et c’est tout un pâturage sucré de nectar, au goût de serpolet et à cette odeur de foin coupé parfumant les chaudes soirées d’été qui emplit ma bouche et coule dans ma gorge.

Encore une petite goulée, et puis une dernière pour la fin de la montée… Quand j’arriverai au col, il ne restera plus au fond de ma bouteille que le souvenir d’un bouquet de saveurs ensoleillées.

17h : A Montagne Seu

Est-ce bien le refuge Danièle Arlaud, qui a pris ces allures de kermesse ? Je suis plongée dans un tourbillon de dentelles et de frous-frous, de strass et de paillettes, de chemises blanches et de tenues de soirée. Un monde qui discute debout gaiment, haut et fort, par petits groupes, le verre à la main dans des volutes de fumée de tabac. Tout près du gîte, dans une courette cernée de hauts murs, vestiges d’une ancienne grange, un trio de musiciens installé derrière les tables largement occupées, accompagne de valses et de chansons à boire le brouhaha qui explose convulsivement de rires et d’éclats de voix. Des bambins endimanchés, papillonnent au milieu de cette assistance sous l’admiration des aïeux et le regard de fierté des parents alors que des serveurs pressés font le va et vient entre les convives et la cuisine, portant des plateaux chargés de charcuteries et de salades.

Quelques randonneurs et cyclistes, une bouteille de bière ou une canette à la main, poussés à l’écart des festivités ont investi un banc inconfortable, et pour les plus chanceux les quelques chaises longues.

J’interpelle un homme “nœud papillon-costume trois pièces” qui me dit dans un mauvais français ne pas être le responsable du refuge, ce dont je me doutais un peu vu son accoutrement, que cette fiesta est un “matrimonio” (c’est fou ce que l’italien est explicite pour les français !) et que celle que je cherche est dans la cuisine.

C’est un mariage sans mariée, enfin, disons sans robe blanche de satin, ni voile de tulle, ni bouquet de petites roses, ni demoiselles d’honneur. C’est un mariage, comme on les fait maintenant avec des promis fondus dans les invités, vêtus comme eux, et encadrés comme eux d’enfants déjà faits.

Je trouve effectivement la responsable, affairée derrière le comptoir de la cuisine embuée de vapeurs de polenta. Me dit en anglais, seul langage commun, qu’elle n’a plus de place pour ce soir, mais que je pourrai dormir dans le convertible de la salle à manger. Je n’en comprends pas beaucoup plus. J’ignore si c’est la noce qui compte rester là, ou d’autres randonneurs qui doivent arriver. De toute façon, je n’ai pas d’autres solutions, à moins de descendre jusqu’à Salbertrant où il semble, mais rien n’est moins sûr, qu’il y ait un hôtel. Mais Salbertrant, c’est la vallée, la ligne de chemin de fer, la route à quatre voies. Perspective peu alléchante. Mieux vaut un canapé à Montagne Seu qu’un lit dans le grondement des camions et des trains.

Seize heures, le ciel se couvre et l’orage ne tarde pas à précipiter sous l’auvent et dans la salle de restaurant, fêtards et musiciens avant que les réjouissances se noient sous des trombes d’eau.

Je vais me terrer dans un dortoir qui restera presque sourd au tumulte, à l’abri de la foule, de la houle du vent et de la pluie.

Le temps s’écoule, entre le courant des mots de mon livre et de mon carnet de route, entrecoupé des roulements du tonnerre et des échos épars et asphyxiés de l’orchestre persévérant qui veut peut-être justifier son cachet.

Violent orage, giboulées, roulis d’encre dans un ciel de tourmente, pantomimes choréiques des branches prisonnières du carré de la fenêtre.

Rêveries divagantes…

Mariage pluvieux, mariage heureux…

…heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage…

A chacun son bonheur, je dérive, … je m’endors.

Me tirant de ma sieste, la porte s’ouvre sur une bonne nouvelle : le groupe annoncé ne viendra pas ; ce lit sur lequel je somnole m’appartient jusqu’à demain matin.

Vers sept heures, le refuge retombe dans une quiétude ordinaire ; Les derniers invités de la fête s’éclipsent après les ultimes embrassades et congratulations pour ne laisser qu’une clientèle sage et presque silencieuse.

Dîner à la chandelle. Reliefs des agapes feront un menu succulent, même si les petits plats ne sont plus dans les grands : fromages aux herbes, légumes à l’huile d’olive, tourtes, tartes ou quiches, pâtes et pâtés, vin et café. A coté de moi, accompagnés de trois enfants deux hommes qui semblent être des divorcés assumant leur statut pour le week-end de paternel à mi-temps. De l’autre, un couple italien en randonnée pour quatre jours, maîtrisant assez bien le français pour entretenir avec moi une discussion des plus agréables… (lire la suite)

Étape entre Usseaux et le refuge Danièle Arlaud

V11 Usseaux -Ref. Daniele Arlaud

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