Via Alpina 2010: Étape 10, de Balsiglia à Usseaux

Vendredi 9 juillet

7h : Lever monacal

Ce matin, le village frissonnant se réveille sous l’ombre bleue des versants qui attend pour s’évaporer l’ardeur d’un soleil prometteur se levant à peine. Préparatifs et petit déjeuner rapides à peine troublés de propos réduits à l’essentiel qui s’évanouissent dans le silence. Je m’éclipse presque comme une voleuse de cette maison plus austère qu’un couvent décochant sur le pas de la porte un “Auf Wiedersehen”sonore. Un adieu sans appel, plutôt qu’un au revoir puisqu’ils partiront dès qu’ils seront prêts dans le sens inverse du mien.

11h : Moremut

C’était une montée copieuse : mille quatre cent mètres d’une traite, sur un sentier sauvage, fendant sans une hésitation un hameau abandonné, louvoyant dans les alpages, tressautant sur les cailloux, au milieu de panoramas qui accrochaient le regard. Des paysages qui ont souffert des dernières avalanches avec des versants où gisent les arbres arrachés, pareillement à des morts d’un champ de bataille en attente de sépulture. Mais, de cette image n’émane aucune tristesse car sous ces géants couchés dans l’herbe grasse, commencent à poindre les jeunes pousses vigoureuses garantes de ce perpétuel recommencement.

Cette ascension était ponctuée de deux arrêts : Un immense cairn à mi-chemin, temple solaire ou citadelle, halte incontournable des randonneurs, check point à la frontière de la vallée d’où je viens et d’un vaste cirque horizonné de crêtes qui me fait face.

Plus haut, agonise le ricovero de Moremut, triste carcasse, relique d’un passé douloureux de guerres et de massacres qui a vu au fil des alliances et des revirements de souverains, l’exode et le retour des vaudois installés ici. La masure est dans un état de délabrement épouvantable, et il faudrait pour y passer la nuit, n’avoir aucune autre solution. On voit cependant aux papiers et bouteilles qui jonchent le sol, que des passagers de la pluie, s’y sont arrêtés le temps d’un repas ou d’un orage. L’entrée est barrée d’un plastique en loque qui claque au vent comme l’étendard d’une armée en déroute.

Il fait partie d’une série de casernements qui devaient protéger la vallée des troupes françaises, ou autres, je ne sais pas. L’histoire du lieu est si complexe. Elle se tisse entre les guerres de religions et les guerres d’annexion. Hier soir, j’ai tenté de la déchiffrer au travers d’un livre en français resté sur une étagère du gîte et qui retraçait l’épopée des Vaudois. Non pas les Suisses du canton de Vaud, mais les adeptes de Valdès ou Valdo, un riche commerçant lyonnais qui a fait des émules en prônant le renouveau d’une religion qu’il trouvait pervertie. Comme une tache d’huile, cette doctrine, s’est répandue chez les pauvres, a gagné du terrain, partout dans le sud de la France, en Lombardie et dans les vallées alpines aujourd’hui devenues italiennes. Mais l’inquisition veillait, et comme pour les cathares, elle a organisé la chasse à l’hérétique, forçant les populations à abjurer ou s’expatrier dans des territoires qui voulaient bien les accueillir. Mais on part souvent pour mieux revenir. Car le souvenir de la mère patrie hante toujours l’esprit des exilés et leur fait oublier les massacres passés. Ils revinrent, les armes à la main, livrant de terribles combats, laissant derrière eux des centaines de morts sur les chemins. Ce sanglant retour au bercail restera dans les livres d’histoire « La glorieuse rentrée ».

11h30 : Colle d’Albergian ou le cimetière des innocents

Impossible de s’imaginer sous ce soleil torride, puisque contrairement à tous les cols de cette altitude (2713m) il n’y a pas un souffle d’air, qu’il y a plus trois cents ans, au soir d’un certain vingt cinq décembre se déroulait ici l’un des plus tragiques épisodes de l’histoire des vaudois de la vallée. Poussés par les troupes du Duc de Savoie, hommes, femmes, enfants et vieillards, durent quitter Balsiglia pour échapper au massacre. Une fuite pour un sursis ; la montée devait être terrible. Le froid plus encore. Je vois ces mères monter en sabots dans la neige et le blizzard serrant leurs bébés sous leurs fines hardes et traînant à bout de bras des gamins transis,  avec l’espoir fou de leur épargner la mort. Je vois ces vieux s’éteindre sur le bord du chemin sans qu’aucun ne puisse leur venir en aide. Je vois ces hommes chargés de ce qu’ils ont pu sauver, exhortant cette armée des ombres à avancer plus vite. Dieu, n’était décidément pas de leur coté. Arrivés au col, le froid, exécuteur des basses œuvres, acheva la besogne : il donna le coup de grâce. Là, où je mange tranquillement assise sur une pierre chaude, dans ce monde rude et sec cependant si paisible qui flotte au dessus de l’intolérance et de la bêtise humaine, sont morts de froid en une seule nuit des centaines d’hommes qui n’avaient eu que le tord de vouloir vivre libres.

Galerie de photos

VA10 Balsiglia-Usseaux
 

12h39 : Enfin, je la tiens !

Non, c’est pas vrai ! C’est bien elle. Attends que je m’approche, parce qu’elle est discrète la bougresse. D’ailleurs, pourquoi dis-je « une ». Je devrais dire « un ». Mais le masculin lui va si mal !

Combien de milliers de kilomètres à pied ai-je fait pour la rencontrer ? Je désespérais un jour de la voir se pavaner chez elle et j’ai un peu à présent l’impression d’avoir atteint un but. Et pourquoi la voulais-je tant. Elle n’est pas plus belle que les autres, je me demande même si elle ne fait pas partie des plus ternes. Jusqu’à présent je ne l’ai vu qu’à deux reprises : La première fois, c’était dans un monastère au pied du Grand Saint Bernard où elle poussait confinée dans un pot et arrosé à l’eau bénite. Domestiquée de cette façon, elle m’apparaissait sans attrait et me faisait penser à un oiseau en cage. La deuxième fois, j’étais aux prises avec le vertige après une erreur de parcours qui m’avait conduite dans une pente sauvage et verticale près de Tignes. A ce moment-là, mes priorités n’étaient pas de l’admirer.

Il n’y en pas une, mais des dizaines, des centaines, tapies dans l’herbe maigre et entre les cailloux, le long du chemin. Petit napperons argentés où sont piqués des bouquets d’étoiles duveteuses : les edelweiss.

Sa renommée ne repose certainement pas sur sa beauté. C’est plus un symbole, un mythe. L’image de la haute montagne. C’est la fleur que seuls ceux qui font l’effort de monter peuvent découvrir. Sa rareté lui a valu d’être protégée, mais il y en a tant ici, que j’enfreins la règle, j’en prélève une qui périra peut-être plus vite que les autres mais à qui j’offre une sépulture digne de sa renommée et une gloire posthume.

.17h : Usseaux : Art pariétal.

Les fins d’étape sont toujours assez perverses. On évalue les distances jusqu’au village qui se profile au loin en contrebas, et soudain un torrent si discret qu’on ne l’avait même pas vu sur la carte vient tout d’un coup contrecarrer les plans. Parce que forcément le pont, est plus bas que l’endroit où l’on doit arriver et oblige le chemin à un grand détour pour passer le courant, allongeant le parcours et le gratifiant d’une montée ultime. Pour s’éviter de nouvelles déconvenues, on se penche alors sur la carte que l’on étudie consciencieusement.

Usseaux est un beau petit village. Typique. Un village d’artistes. Il a suffi d’un pionnier, pour que d’autres habitants se trouvent également des talents cachés de peintre. Leurs spécialités sont les “murale” (prononcer muralé) qui sont des fresques exécutées sur la façade des maisons, dans un style d’une naïveté charmante. Des scènes champêtres ou villageoises, des paysages de montagne, des représentations de la faune et de la flore alpines, des motifs religieux, c’est selon l’inspiration ou la conviction.

Le gardien du gîte est un homme truculent, qui sait non seulement manier le pinceau mais aussi le ciseau à bois. On entre au gîte par une boutique de boissellerie gardée par une petite dame, mère de ce dernier, occupée à trier des feuilles séchées. Avec fierté, elle m’explique “C’est mon fils qui a eu l’idée de peindre le premier murale et tout le monde l’a imité. C’est une curiosité, maintenant on vient visiter Usseaux pour cela.” Tout en dissertant et vantant les mérites de son petit (qui n’est tout de même plus de la première jeunesse) elle effeuille machinalement de la mauve qui lui servira à confectionner des infusions pour calmer ses rhumatismes.

Je passe un moment agréable à discuter avec elle, car ici on parle bien le français. Ce mystère doit trouver son explication dans un passé peut-être récent: l’alternance des rattachements aux deux pays limitrophes, le retour à la terre natale des immigrants ramenant dans leur bagages la langue d’outre-frontière. A ma connaissance, seule la vallée d’Aoste était francophone, apparemment ce n’est pas le cas, comme en témoignent les toponymes locaux : Usseaux, Balboutet, Laux…

Des français, il y en a au gîte, mais comme la plupart des randonneurs en groupe ils restent fermés sur eux-mêmes, ne s’intéressant qu’à leurs problèmes, sont aveugles aux autres. Une cécité temporaire le plus souvent, parce que le repas communautaire est l’occasion des premiers échanges, en même temps que la corbeille de pain ou la salière. Il y a également deux italiens rencontrés ce matin sur le chemin avec lesquels j’avais péniblement discuté faute de compatibilité linguistique. Ils étaient arrivés en voiture à Balsiglia, car, m’avaient-ils dit, nous avons dormi à Didiero. Tiens, tiens, en voilà deux qui se sont laissés convaincre ! Nous nous sommes découvert des points communs : je trouvais en eux après dix jours de marche les premiers “Via Alpinistes” de ma randonnée ! Partis de Vintimille, ils envisagent d’aller jusqu’à Trieste.

Les habitudes ont la vie dure. Vers dix huit heures, en guise de bénédicité, le ciel nous servira notre orage quotidien.(lire la suite)

Étape entre Basiglia et Usseaux

10 Basiglia-Usseaux

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