Via Alpina 2010: Étape 9, de Ghigo à Balsiglia

Jeudi 8 juillet

7h : Matin boudeur qui a ses vapeurs

Étonnamment, novembre s’est invité à la fenêtre de mon dortoir. Un novembre comme chez moi : sombre, triste, un novembre qui barbouille tout de gris et de mélancolie. Contraste saisissant avec les jours précédents qui offraient un vrai été, avec ses violences, ses éclats de soleil ou de tonnerre, ses sanglots subits.

8h : Saunalpin

La canicule des derniers jours a été une ennemie impitoyable, capable de dilapider plus d’énergie qu’une montée de mille mètres. Quel paradoxe, la lutte contre la chaleur se paie en calories ! J’avais espéré derrière mon carreau que je pourrais tirer un petit avantage de cette situation. Un peu de fraîcheur en contrepartie d’une étape borgne. Mais non, c’est la double peine : Touffeur et cécité.

Il ne me faut guère de temps pour crever le plafond bas, et pénétrer dans un bain de vapeur tropical. La montée m’enfièvre et nourrit des filets de sueur qui me brûlent les yeux et ruissellent le long de mes joues avant de s’égrener dans un goutte-à-goutte sur mon tee-shirt trempé.

La forêt… une armée de spectres noirs, immobiles et muets qui se diluent dans le brouillard comme des soldats hagards en déroute errant dans les fumées des dernières canonnades. Et de temps à autre, comme des lueurs d’espoir, des cytises penchées sur les bords du chemin déversent avec une joie opiniâtre, leurs grappes de pépites comme autant de miettes de soleil.

Pas un souffle d’air, pas un bruit, à part celui de mon pas. Les gazouillis étouffés dans le nid. Le temps semble suspendu, la vie anéantie.

Les passages sur les cols aujourd’hui très modestes font surnager des brumes et les descentes replongent sous la grisaille.

Le mauvais temps détient le triste penchant de tout niveler, de faire disparaître la spécificité des paysages. Les forêts, les prairies, les villages, enlisés dans la crasse sont ici pareils qu’ailleurs.

11h40 : Stratégie commerciale

A Didiero, un peu d’animation rompt la morosité : un groupe d’enfants arpente la rue, encadré de monitrices. Un guide tonitruant, leur donne, ou plus exactement leur crie des explications sur l’histoire du village quand, me voyant passer il suspend brutalement son discours et m’interpelle en italien.

  • Non comprendo ! lui répondé-je.
  • Vous allez au Posto Tappa de Balsiglia ?
  • Oui.
  • Là bas, on ne peut pas manger. Il n’y a personne !
  • Ah, oui ?
  • Arrêtez-vous ici à l’auberge ! Vous pouvez même y dormir. Après on peut vous conduire en voiture à Balsiglia, c’est presque uniquement de la route goudronnée !

Cette exhortation soudaine et insistante ne me tente pas. Il est encore très tôt, je ne veux pas m’ennuyer ici le reste de la journée. Quant à me faire conduire en voiture, il n’en est pas question, j’ai encore à l’esprit le concept d’une traversée des alpes exclusivement à pied. Ce dernier bastion d’idéalisme tombera hélas, quelques jours plus tard.

  • Boof, non, je verrai bien. De toute manière pour l’instant je n’ai pas faim.

Je sais qu’avant la fin de l’étape, il y a un hôtel à Massello, et lui aussi. Si le gîte de Balsiglia est fermé, j’aurai grandement le temps d’y revenir. Il me reste dans mon sac encore l’équivalent d’un frugal repas dont je pourrai me contenter ce soir, faute de mieux.

Mon refus le renfrogne et sans un salut, il revient à son jeune public.

15h : Une armée pour vaincre l’ennui du bitume

Cette route fade et lisse, comprimée entre une pente sombre et un torrent grondant dans des profondeurs inaccessibles me barbe prodigieusement. Quelques hameaux sans charme sonorisés par des cabots furieux peinent à faire diversion.

S’invitent alors pour faire face à cet ennui qui me gagne, les uns après les autres, des musiciens et des chanteurs grossissant les rangs d’une improbable fanfare cosmopolite qui avance à mes cotés : Et voici mon chemin secoué du spasme des rythmes maliens1 ou sénégalais2 , illuminé des arpèges d’une diva grecque, enchaîné à la complainte d’un aborigène australien aveugle3 ou porté par les accords d’un accordéon basque4.

Galerie de photos

VA9 Ghigo-Basiglia
 

 

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La musique donne des ailes et rend le pied léger : la marche devient une danse.

La solitude est la complice de ma vue. Les deux se complètent. Mais s’il n’y a rien à voir, cette solitude se sent bien seule. Alors je la trompe parfois avec ce petit outil magique qui distille dans mes oreilles les images qui font défaut à mes yeux.

Il m’est arrivé aussi de l’écouter, parfaitement comblée par ce que je voyais pour ajouter au moment que je vivais un ersatz de paradis illicite.

Je sais que je vais faire rugir les détracteurs du mp3, mais ceux que j’ai entendu hurler au loup étaient rarement des solitaires.

15h : Museo Valdese & Posto Tappa

Balsiglia, c’est des maisons entassées qui s’étagent sur le pan de la montagne en deux paquets distincts tels des clans ennemis au bout d’une route cul-de-sac comme une fin du monde. Balsiglia, c’est des ruelles inutiles qui courent entre les façades aux volets clos. C’est un désert où se distille un soupçon de vie qui s’accroche aux balustrades repeintes et aux toitures entretenues par une présence humaine sporadique. Des nouveaux propriétaires peut-être ou les héritiers qui viennent ici pour quelques jours de vacances.

Je rencontre une femme occupée à biner son jardin. Elle me dit être la seule à habiter encore ici et me montre le gîte qui domine l’autre partie du village.

L’école, devenue sans objet s’est vu offrir une seconde carrière et s’est découvert de nouvelles compétences : Musée de l’église Vaudoise au rez-de-chaussée, gîte d’étape au premier étage.

Personne à l’accueil, conformément à la prédiction du guide de Didiero. Une affichette annonce que la responsable passera vers dix sept heures. En attendant je vais laver pieds et chaussettes à la fontaine avant de paresser et lire sur un banc en grignotant un peu.

21h : Morne soirée

Eh bien, il a fallu se débrouiller seul, pas plus de responsable que de beurre en branche : la clé du paradis était sur la porte, mais je ne l’ai découverte qu’à 17h20 quand, lasse d’attendre je suis revenue à l’entrée avec l’espoir de trouver des informations qui auraient pu m’échapper, comme un numéro de téléphone à joindre par exemple.

Le paradis est froid, humide et sombre. En résumé il est sinistre, en parfait accord avec la météo du jour. En revanche, il dispose d’un four à micro-ondes et de quelques victuailles déposées dans le frigo, de quoi tenir une soirée sans être obligé d’aller chaparder des œufs dans le poulailler de l’unique villageoise.

Un couple d’allemands est arrivé en fin d’après-midi. Des munichois, mais pas de ceux qui s’éclatent à la fête de la bière. Pas très loquaces ou peut-être timides, chuchotant entre eux comme si je pouvais surprendre quelques secrets et ne parlant pas un mot de français ou d’anglais, ce qui n’a pas contribué à doper les échanges franco-germaniques. Pas très dégourdis non plus, j’ai eu l’impression qu’ils découvraient pour la première fois ce qu’était un four à micro-ondes et qu’ils redoutaient qu’il pût exploser s’ils touchaient à un bouton.

Ils investirent le banc de la cour pour diner, réchauffant leur pitance et leur thé sur leur réchaud de camping, alors que je m’installai à la cuisine pour engloutir, seule face à mon assiette et une documentation hétéroclite que j’avais trouvée dans le gîte, une colossale platée de spaghettis complétée de deux, -ô combien !-  succulents œufs au plat. (lire la suite…)

Etape de Ghigo Prali à Balsiglia

Ghigo-Balsiglia

  1. Ali Farka Touré []
  2. Habib Koïté []
  3. Geoffrey Gurrumul Yunupingu []
  4. Ester Formosa et Adolfo Osta []

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