Via Alpina 2010: Étape 8, du Roux à Ghigo Prali

Mercredi 7 juillet

21h : Rétrospective d’une journée de solitude

 C’était une étape que l’on devait mener seul. A deux peut-être si l’on reste silencieux et attentifs et que l’on est en parfait accord. Mais pas en groupe. Parce que la marche troupeau, n’a rien à voir avec la marche solo. Ensemble, la randonnée s’aborde dans les grandes lignes, en solitaire, on accède à sa finesse. Le groupe, c’est une bulle avec des limites à la fois abstraites et réelles. Par son bruit et la promiscuité dans lesquels elle confine, elle crée contre de supposés dangers une protection qui abolit les peurs. Peur de s’égarer, de se blesser, peur du silence ou l’ennui. Mais ces murs que l’on se construit, c’est aussi une barrière étanche qui ne laisse filtrer les images, les évènements extérieurs, les musiques que s’ils sont suffisamment éminents, spectaculaires ou surprenants. Les détails discrets, les situations fugaces, ne peuvent être sentis que si l’on est à l’écoute, disponible, sans devoir en permanence s’extraire de conversations continuelles. La solitude aiguillonne les sens et démultiplie la perception.

La compagnie c’est aussi une façon de fuir les décisions. Un leader conduit, les autres suivent et si ce n’est pas le cas, très rapidement, les discussions tournent aux tiraillements, et les tiraillements itératifs aux conflits qui apparaissent le plus souvent pour le choix de tel ou tel itinéraire, ou l’endroit de la pause.

Je suis réellement comblée d’avoir été seule, car cette journée magnifique était la synergie d’un enchaînement de menus bonheurs, de brèves surprises, de minimes improvisations spontanées et de  rencontres éphémères. Tant de petites choses qui m’auraient échappées si j’avais été prise dans le tourbillon de paroles et sous l’emprise de coéquipiers.

A sept heures trente, prête à partir j’évoque avec mon hôte les difficultés à trouver des distributeurs automatiques pour les retraits d’argent. Est-ce parce que je suis seule, parce que nous avons un peu sympathisé, est-ce parce qu’il veut partager sa joie d’être papa depuis deux jours, quoiqu’il en soit, spontanément il me propose de me conduire en voiture à Abriés pour retirer de l’argent et faire quelques achats.

Huit heures, je le quitte, le laissant à son bonheur… Direction col Saint Martin. Et moi de penser que si j’avais été embrigadée dans une équipe, les discussions interminables auraient débuté sans tarder pour savoir quel chemin nous allions prendre : Le raidillon casse-pattes, parcours officiel de la Via Alpina, ou le sentier plus tranquille par la chapelle de la Montette. Pour avoir déjà pratiqué la marche à plusieurs, j’ai appris que le groupe est une entité monolithique. Comme une cordée d’alpinistes. Impossible de s’évader, il y en a toujours au moins un pour brandir l’article premier du code pénal de la randonnée grégaire : “Il est interdit de sortir du rang, même pour quelques dizaines de minutes.” Ce sont d’ailleurs souvent ces garants de la loi qui sont fréquemment fatigués, qui portent un sac lourd, qui ont chaud, froid ou faim.

Neuf heures et demie. Un petit torrent à passer. Une femme assise médite sur l’autre rive, ses chaussures à coté d’elle. Son compagnon musarde un peu plus haut en l’attendant. Salutations, mots de complaisance anodine. Avec un peu d’habileté, je pourrais passer ce gué sans me déchausser, mais je ne résiste pas  à l’imiter pour goûter à la fraîcheur de ce pédiluve opportun. C’est froid, saisissant. Mais après, quel plaisir de lézarder sur une pierre chauffée par un soleil encore bienveillant, les pieds à l’air qui savourent la volupté d’un délassement si rare. Le pied, quoi !

Onze heures, j’arrive au col Saint Martin après une ascension magnifique. Le couple me talonne. Le scénario habituel se met en place, parce que l’on ne reste pas à trois au sommet d’un col désert pour se regarder en chien de faïence. Ils énumèrent leurs promenades dans le coin qu’ils connaissent bien puisqu’ils viennent en vacances ici chaque année. Nous parlons de la Via Alpina, dont ils découvrent apparemment le nom. Je n’en suis pas surprise, depuis le début de ma randonnée, j’ai l’impression d’être la seule à connaître son existence.

Un petit raccourci s’offre à moi ; Une tentative, et puis non, le névé à traverser est trop abrupt et sans traces, le souvenir de mes récentes frayeurs me rappelle à l’ordre. Je remonte, partage un petit bout de crête avec eux ; Nous envisageons éphémèrement l’idée de pousser jusqu’au refuge de Lago Verde pour prendre ensemble un café et prolonger notre conversation. Mais c’est un détour pour chacun de nous, alors on se quitte là, eux retournant au Roux et moi glissant sur le versant italien.

Midi. Le temps est merveilleux, à peine quelques nuages qui fleurissent à l’horizon.

Et je m’enivre de la liberté de faire “du n’importe quoi”. Sans devoir rendre des comptes ou négocier. Sans être obligée de convaincre qu’aller ici est plus raisonnable ou plus rapide que d’aller là. Trajectoire désordonnée et improvisée, pour m’éviter la montée au refuge de Lago Verde, pour couper à travers les champs de neige et retrouver un chemin qui se dirige dans la bonne direction. Glissades sans danger sur une pente faible et une neige molle. Escalade de quelques chaos de roches. Traversées d’herbages gorgés de l’eau de la fonte. Le GPS sans le moindre sens des réalités me dicte un chemin tortueux qui disparaît assez longuement sous des champs de neige. Finalement, comme n’importe quelle compagnie, aujourd’hui il ne m’est pas utile.

Treize heures, il faudrait que je songe à manger. Ou plus exactement à m’asseoir bien que la fatigue et la faim ne se manifestent pas précisément. Mais il fait si beau qu’il serait dommage d’arriver trop tôt. J’ai assez essuyé d’orages les jours précédents pour bouder les bienfaits du ciel quand ils s’offrent sur un plateau. De plus, il est préférable de ne pas attendre d’être arrivée en bas pour m’arrêter, la chaleur y est trop étouffante. Je suis au poulailler pour assister à la paresseuse promenade de la Germanasca qui se coule devant moi dans le creux d’une vallée où se terre derrière les plis de ses versants, Ghigo le terme de l’étape.

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Galerie de photos

VA etape 8 Roux -Ghigo
 

Vers quatorze heures, une pétarade commence à poindre au loin, enfle ; annoncé par deux chiens qui me croisent dans une course effrénée sans même me jeter un œil, l’engin approche mais reste encore longtemps caché derrière les arbres. Mais où peut-on vouloir aller sur un chemin qui ne mène nulle part sinon aux alpages et au col. Au détour d’un virage, il apparaît chevauchant sa moto enduro.

« Non, il ne portait ni culotte, ni bottes de moto,

N’avait pas de blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos… »

L’homme est un authentique papy qui doit bien accuser les soixante quinze ans, chapeau champêtre chevillé à la tête, chemise de flanelle bleue et sac à dos. C’est visiblement un berger qui va soigner ses troupeaux, ou vérifier ses clôtures. Ce spectacle a quelque chose de singulier. Anachronique ou décalé. Mais pourquoi le fait qu’il soit sur une telle machine soulève mon étonnement ? Parce qu’il est vieux ou parce qu’il est berger, un métier qui ne s’accorde pas d’une image moderne. Les deux à la fois, sans aucun doute.

Quinze heures. La Germanasca, avant d’arriver à Ghigo, n’est pas si tranquille qu’elle semblait l’avouer quelques heures plus tôt quand je l’admirais de mon promontoire. A tel point d’ailleurs qu’avant Pomieri, elle a emporté le pont. A moins peut-être qu’il n’y en ait jamais eu et que de tout temps, il ait fallu se trouver un passage. Je scrute le lit encombré de bans de cailloux pour trouver un couloir où je ne baignerai pas jusqu’à la cuisse.

Pour la deuxième fois de la journée j’enlève mes chaussures, les lie et les suspends par les lacets à mon cou, et agrippée à mes bâtons comme à des béquilles, j’avance pas à pas, enroulant mes orteils autour des petits galets glissants. Je dois lutter contre le courant prêt à m’entraîner malgré la faible profondeur. C’est terriblement froid, mais après quelques mètres, c’est plutôt agréable. Et délicieux à la sortie. Les pieds sont frais et reposés, comme s’ils n’avaient pas même fait un seul kilomètre aujourd’hui.

Alors que je me rechausse, j’entends des cris couverts par le tumulte du torrent. Un groupe sur l’autre berge me fait signe, gesticule et s’égosille. Je ne comprends pas s’ils veulent traverser ou s’ils m’indiquent un passage. Par des mimiques significatives, je leur fais comprendre que je renonce à poursuivre ce dialogue de sourds qui ne mène à rien.

.Je longerai ensuite ce fougueux cours d’eau qui s’engouffre entre les falaises meulées par la force du courant et sous des avancées de neige salie. Le flanc raide de la montagne qui borde l’autre rive est un cimetière d’arbres arrachés par de récentes avalanches, où les troncs, semblent soigneusement disposés, parallèles entre eux, comme couchés par un terrible souffle.

Quinze heures cinquante: Alors que je rêvasse à Malzat en attendant l’ouverture de la superette, je vois déferler le groupe sur la place. Ils m’expliquent ce qu’ils voulaient me dire une heure plus tôt : ils n’avaient pas osé traverser le torrent et croyaient que je cherchais à rejoindre la route qui était de leur coté et qu’ils se sont résolus à prendre.

Dix neuf heures trente, repas en bonne compagnie. Jamais je n’aurais imaginé que j’allais diner avec Balzac,  Maupassant,  Zola et … Graziella. Assurément une belle brochette. Au posto Tappa, nous sommes deux, à manger à des tables différentes. Les plats arrivent au compte-gouttes et pour meubler l’attente, tout naturellement je lance un mot. Et la femme de me répondre dans un français impeccable, en termes choisis même. De sujets quelconques, nous passons à la raison pour laquelle chacune est ici ce soir. Elle a fui la canicule de Turin, étouffante, qu’elle ne supporte pas. Est venue avec son ordinateur pour travailler. Profite de ses après-midis pour se promener. Elle me dit être traductrice pour une édition italienne spécialisée dans les publications ayant principalement trait au voyage. Elle a rédigé déjà quelques guides pour des visites insolites de capitales européennes : Londres, Paris et d’autres. Elle connaît bien la littérature française et porte ses choix sur des œuvres qui n’ont jamais encore été traduites en italien. Voilà comment on peut, au soir d’une étape alpine en terre italienne, être amené à évoquer Boule de Suif, le Père Goriot, la bête humaine et d’autres.

Les propos glissent, passent de la littérature à la langue et la gastronomie de nos deux pays, qui présentent quelques similitudes. Interpellée par les repas pantagruéliques qu’on nous présente très souvent je lui dis :

  • Si les italiens mangent autant chez eux, ils devraient être très gros.
  • Il est vrai qu’ils y a des pâtes à tous les repas, mais ils ne mangent certainement pas autant à la maison que dans les restaurants. Et ils sont plus gros que les français  (ce qui à mon avis reste à prouver !). Et d’un air malicieux elle ajoute : mais vos compatriotes ont pour cela une explication. Ils prétendent qu’ils dépensent beaucoup de calories à pratiquer certains sports, …enfin, vous voyez ce que je veux dire !

Oui, je saisis parfaitement l’allusion, mais j’ignorais que nous avions cette réputation de ce coté-là des Alpes. Et, à mon avis si cette allégation est vraie, on a du souci à se faire, parce que le surpoids gagne du terrain dans l’hexagone ! (lire la suite)

Etapes du Roux à Lago Verde et deLago Verde à Ghigo Prali

Du Roux a Ghigo Prali

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