Via Alpina 2010: Étape 7, du refuge Barbara Lowrie au Roux

Mardi 6 juillet

 

8h10 : Deuxième entorse !

Si l’on hésite quelques temps pour la première insubordination, la deuxième et les suivantes suscitent beaucoup moins de questionnement. On pourrait appeler cela la banalisation de l’acte. Il se produit dans le cerveau une évolution des conceptions, un murissement du projet. L’objectif change, ce qui était essentiel devient secondaire. En l’occurrence dans mon cas, le but initial était de suivre la Via Alpina coûte que coûte. Maintenant, c’est davantage l’idée d’une continuité qui m’intéresse, pour arriver au bout de la route. Je conçois de faire un détour, une ascension pour découvrir une curiosité ou un lieu mythique, admirer un panorama fantastique, mais tourner, revenir presque en arrière pour des raisons mystérieuses, c’est contraire à ma philosophie. Je veux aller de l’avant.

Et la boucle proposée aujourd’hui, c’est des kilomètres supplémentaires. Superflus.

En trente secondes la décision est arrêtée, je prendrai par le Colletto de Barant, chemin le plus court pour gagner le refuge Willy Jervis où je ne ferai qu’une pause.

13h30 : La rencontre

Je le vois de loin venir à ma rencontre. Tout de beige vêtu, il a l’allure d’un berger. Il disparaît brusquement, avalé par une ravine avant de réapparaitre à quelques dizaines de mètres devant moi. Trente cinq, quarante ans peut-être. Je remarque immédiatement sur le sac quelques rafistolages et aménagements à points grossiers qui ne sont visiblement pas l’œuvre de petites mains de la haute couture.

Larges sourires de part et d’autre. Je sonde par un « Bonjour » le pays d’origine. Test d’identité nationale réussi, il est français. Immigré, comme moi.

Et la discussion s’amorce, s’emballe comme un feu d’artifice. D’où l’on vient, où l’on va, quel itinéraire on s’est choisi.

Il porte sur son visage radieux et dans le flot de ses paroles un bonheur contagieux : Semble vivre sa randonnée avec une exaltation extraordinaire. S’enflamme à me raconter ses bivouacs dans des endroits merveilleux, ses feux de camp, ses soirées sous les étoiles… ou sous l’orage comme hier soir.

Nous philosophons sur nos solitudes qui nous accordent cette liberté sans limite que l’on vient chercher sur ces chemins.

On discute ainsi plus de vingt minutes. Des mots de connivence qui rebondissent, se bousculent, joyeux, dans une partie de pingpong verbal enjouée. Je me sens bien, là, à deviser ainsi. Voudrais m’attarder à poursuivre cette conversation. Lui aussi, je le sens. Alors il me propose :

  • Je n’ai pas encore mangé ; J’ai un couscous. On va le partager.

Choix cornélien. Envie contre scrupules et obligation. Je voudrais tant dire oui à ces instants bénis pour qu’ils se prolongent un peu mais il me faut être raisonnable. Il est en autonomie, je n’ai pas le droit de le priver de sa nourriture et n’ai pas grand-chose à mettre sur la table. Pour moi, c’est si facile. Un repas et un petit déjeuner au refuge qui me prépare si je le souhaite un sandwich pour midi. Pour lui, c’est la recherche d’une épicerie, comme la quête du Graal.

Je dois penser aussi qu’il me reste encore beaucoup de chemin avant d’arriver au gîte et prendre en compte les aléas possibles. Je n’ai pas vraiment le loisir de m’attarder de trop.

Il me faut lutter pour lui répondre :

  • J’aimerais tellement, mais j’ai encore un col à passer avant de redescendre au Roux. En plus, je n’ai pas réservé. Je me méfie, le Queyras c’est fréquenté. Si c’est complet, je devrai continuer jusqu’à Abriés.

Je l’abandonne à regret, me remettant en route sur le sentier qu’il a descendu. M’engouffre dans l’entaille du versant, lui lance ensuite un dernier salut, avant de repartir sans plus me retourner.

Galerie de photos

VA B.Lowrie - Le Roux
 

14h45 : Homo sapiens variété ovis

Cette combe qui monte au col, c’est une balafre profonde dans la peau de la montagne, faite d’un geste précis par un gigantesque scalpel laissant à vif les chairs meurtries. Au fond du sillon, un flux écumant de lymphe entravé de troncs et des branchages comme autant d’échardes, se fraie un passage tumultueux entre des barricades de terre noire mêlée au gravier, aux touffes d’herbe pourrie et aux caillasses arrachées aux lèvres de la plaie. Des névés souillés de boue, tapis dans le creux des ravines latérales suintent comme des sanies. Remontant cette blessure infectée, je ne me sens guère plus grande qu’un microbe.

Peu avant le col, le chemin disparait sous un névé pentu, plus grands que les autres. Un peloton morcelé arrivé avant moi en sens contraire semble figé. Des montagnards occasionnels. Quelques adolescents, des garçons chahuteurs et des filles à la moue boudeuse qui affichent ostensiblement leur lassitude, ont déjà fait la traversée, laissant derrière eux un beau labour confortable. Au milieu de la plaque, un équipage de quatre adultes et un enfant, encalminé sur la trace, et de l’autre coté, le restant du groupe attendant de s’aventurer.

Caracolant dans tous les sens comme un chamois pour faire montre d’une aisance censée provoquer l’admiration, un jeune guide lance conseils et recommandations à ses clients empruntés. Soudain, pour une raison inexpliquée, il se pique de vouloir changer d’itinéraire du reste du groupe. Il contraint une femme parvenue à mi-chemin, à quitter la trace et descendre face à la pente en lui expliquant comment on doit projeter le talon pour creuser une encoche. Elle rechigne, discute, mais finalement obéit, tremblante, mal assurée, littéralement tétanisée de peur. Elle n’a pas de bâtons. Son pas est mou et hésitant, tout le contraire de ce qu’il faut pour s’ancrer correctement dans la neige. Sa progression est d’une lenteur infinie. J’observe ce spectacle, médusée. Comment, sous prétexte qu’il est le chef, ils obéissent en dépit de leurs craintes et du danger, parce qu’assurément, il y a danger. Je suis bien placée pour le savoir depuis hier. Qu’elle tombe, et elle glissera jusqu’à s’arrêter sur les rochers pour s’y briser les os. Elle pouvait refuser, qu’est-ce qui l’empêchait de résister à ce freluquet inconscient.

Si je dois laisser passer tout le monde, à cette vitesse, je n’ai pas fini d’attendre. Je m’engage à contre courant, sur les marques laissées par les jeunes. Arrivée près du groupe en transit, un homme m’apostrophe :

  • On voit que vous avez l’habitude de marcher dans la neige, vous avancez vite !
  • Je n’ai pas tellement l’habitude mais je reste dans les traces, c’est plus facile et je prends des bâtons. Ce qu’il vous fait faire est dangereux.

Et j’ai envie de leur crier, mais réagissez, refusez ! Vous n’êtes pas des moutons ! Ce n’est pas parce que vous le payez qu’il a raison ! Le pouvoir ne donne pas tous les droits, ni le discernement d’ailleurs.

  • Il veut peut-être nous apprendre une technique nouvelle.
  • J’espère pour vous et pour lui que tout le monde apprenne du premier coup !

À les voir observer celle qui est au supplice, on sent pointer l’inquiétude comme s’ils allaient au casse-pipe. Le gamin du groupe crie alors à l’attention du guide :

  • On est obligé de descendre, on ne peut pas continuer tout droit ?

Pas de réponse. C’est dur de voir son autorité remise en question.

  • ON EST OBLIGE DE DESCENDRE, ON NE PEUT PAS CONTINUER TOUT DROIT ? répète-t-il en haussant encore la voix.

Je reprends ma traversée. Derrière moi, j’entends le signal de la désobéissance, le cri du bon sens.

  • Bon, ben moi, je continue sur la trace.

Seul ce gamin de douze ans aura eu le front de braver cet ordre imbécile, probablement plus par impatience que par conscience des risques.

15h 30 : Envolées lyriques

Peut-on rester insensible à la magie de certaines appellations. Indéniablement, il existe une poésie alpine qui peut surprendre et dont le charme échappe probablement à beaucoup. Par exemple, maintenant, j’arrive au Col d’Urine, frontière franco-italienne, chapeautée d’une couche de neige qui déborde sur les pentes comme un revers de pot de chambre.  Col d’urine …Immédiatement, son évocation propulse dans le rêve, on imagine, euh, on imagine…. on sent, … comment dire… on sent…euh… La poésie, c’est ineffable, ça ne s’explique pas, ça se ressent.

J’avais déjà une fois été saisie par cet enchantement des toponymes, toujours dans le Queyras, où j’avais longé la cascade de la Pisse et vers Abondance le Chalet des Crottes… Quelles sublimes représentations, si ensorcelantes, tellement chargées de fantasmagories et d’émotions. Jamais les italiens ne pourront rivaliser de talent et d’imagination ! Malgré mes recherches intensives, je n’ai pas trouvé sur tout mon parcours, passé ou à venir le moindre Colletto de Pipi ou Alpe di Pupu. (lire la suite…)

Etapes du ref. B. Lowrie au ref. W. Jervis et du ref. W.Jervis au Roux

Ref B.Lowrie-Le Roux

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