Via Alpina 2010: Étape 6, du refuge du Viso au refuge Barbara Lowrie

Lundi 5 juillet

 

8h : Le col

 

Wouahh ! C’était une grimpette payée de retour : Aux premières loges pour assister à un spectacle splendide. Majestueux, pourrait-on dire avec la star : le Viso en personne, au milieu de sa cour, qui crève l’écran. Sous les feux d’un soleil qui règne sans partage dans un ciel de rêve. Il aimante le regarde, éclipse tout le reste du panoramique dont je n’ai aucun souvenir.

Voilà pourquoi j’aime marcher en montagne, plus que partout ailleurs. Parce qu’elle ménage des surprises derrière chaque col et chaque repli de versant. Je sais également pourquoi je préfère les montées aux descentes: le sommet de la cote réserve invariablement un panorama qu’on n’imagine pas avant de basculer de l’autre coté. Je suis toujours curieuse et impatiente de savoir ce qui m’est caché. En revanche la descente dévoile souvent dès le départ ce qu’elle nous prépare en fond de vallée, tuant du même coup le suspens.

J’ai fait quelques randonnées dans le désert : déserts de sable, désert de cailloux. Ergs et regs, comme disent les verbicrucistes. Il faut y être allé pour comprendre comment on peut se laisser envoûter par l’ambiance, la douceur des courbes, la chaleur des tons, la flamboyance des couchers de soleil, la magie des nuits sous les merveilleux ciels constellés. Mais, aussi spectaculaires qu’étaient ces paysages, ils m’ont laissé le souvenir de longues heures de marche où cette beauté s’étirait égale à elle-même, sans diversité et sans fantaisie. Une uniformité qui tuait à la longue l’envie d’avancer. Jamais en montagne, une heure de marche ne ressemble à la précédente et je ne me souviens pas, depuis que je suis partie de Larche avoir fait plus d’un kilomètre rectiligne et horizontal.

Ce matin, une fois n’est pas coutume, j’ai pu me lever et démarrer tôt. Comme tous les autres randonneurs. Vers sept heures, tout le monde était sur le pied de guerre prêt à en découdre avec la montagne. Un contingent s’est lancé en direction du col de Seillière et un autre vers celui de la Traversette. Je faisais partie du deuxième convoi et la dernière à quitter les lieux car il me fallait encore beurrer mes chaussures dans l’espoir de ne pas avoir immédiatement les pieds mouillés.

“Pardon, pardon, pardon…” Voici comment on remonte une colonne compacte de marcheurs qui discutent, qui procèdent encore aux derniers ajustages du sac et des bâtons ou qui tancent des gamins passés maîtres dans l’art de se plaindre. En quelques dizaines de minutes, je colle au peloton de tête, un quatuor sympathique avec lequel j’avais dîné hier soir.

Une demi-heure après le refuge, c’est la neige. Une belle couche, dure, sans échappatoire et même sans traces. Où sont-elles donc passées ? Gommées par l’orage d’hier soir certainement.

La neige c’est à la fois pratique et pas pratique. C’est pratique, car on peut avancer où l’on veut, sans suivre un vrai chemin ; On marche à l’azimut, l’œil rivé à l’échancrure du col quand on le voit. Et aujourd’hui, ça tombe bien, on le voit. Mais l’inconvénient, c’est que sur la neige on dérape, comme chacun sait. Les ascensions sont donc terriblement épuisantes sans crampons. C’est à peu près l’histoire de l’escargot dans le puits qui monte de cinq mètres le jour et glisse de trois la nuit. Combien de temps lui faudra-t-il pour atteindre la margelle, ou le col de La Traversette. Et en plus, si l’escargot ne voit rien pour cause de brouillard, ça tourne vaguement à la galère. Il a intérêt à avoir un GPS. Avec une belle trace dedans.

On est monté en rangs dispersés, comme si chacun croyait avoir trouvé la voie la plus facile et voulait laisser son empreinte, sinon pour l’éternité au moins jusqu’au prochain rayon de soleil qui effacerait tout. A défaut de mener à Rome, tous nos chemins convergèrent au col.

Quelques instants de pause méritée à l’arrivée. Le silence. Le chapeau que l’on cherche dans le sac. Le clignement des yeux pour palier l’insuffisance de lunettes de soleil dépassées par tant de luminosité. La polaire enfilée à cause d’un vent froid qui pousse à repartir.

 

8h 40 :  La frayeur

La neige était dure, mais la pente après le col était douce. Comme il n’y avait pas réellement de trace il a fallu se décider à aller ici ou là et dans cette étendue uniforme, il était difficile de faire le bon choix.

J’avance, adoptant ce qui me semble être le meilleur itinéraire. Après une demi-heure, je me retrouve au sommet d’un raidillon que l’on ne peut négocier qu’en faisant de prudentes traversées. Chaque pas doit être calculé, appuyé, éprouvé avant de faire le suivant. Le vertige me met dans un état de stress terrible.

Après quelques dizaines de mètres de cette progression difficile, j’aperçois en dessous de moi, un replat, bordé d’une petite saillie rocheuse. A partir de ce point, un sillon se dessine sur une pente plus douce jusqu’à atteindre une vaste étendue enneigée.

Je prends alors idée de m’asseoir pour me laisser glisser jusqu’à cet ilot. Mais en une demi-seconde, je me rends compte de ma folie, entraînée par une accélération que je ne peux contrôler. Je n’oublierai jamais l’éclair de mes pensées épouvantées, cet instinct de conservation qui me dictait de me concentrer sur cette dent de pierre que je devais atteindre et qui tout d’un coup m’apparaissait si dérisoire.

Comme l’avion qui arrive à bon port après un voyage où il a essuyé toutes les avaries, mon atterrissage un peu brusque se fait sans encombre. Un miraculeux barbelé affleurant la neige, relique probable d’un garde-fou (ou garde-folle) vient en renfort pour stopper ma course.

Quelques instants de catalepsie où le temps semble suspendu…Le soupir de soulagement…  L’apaisement qui lutte contre l’affolement … Le cœur effrayé qui tente de se calmer. Les jambes tremblantes qui reprennent, mal assurées, une descente plus conciliante.

La vraie frayeur, est rétrospective, quand après un coude du chemin, je constate que ce que je croyais être un petit rocher pris dans une pente de neige était en réalité le sommet d’une falaise verticale de plus de vingt mètres.

Il s’en est fallu de si peu, pour que je m’échappe définitivement de la Via Alpina et que je m’envole directement pour le Grand Paradis.

Ce n’était pas de l’inconscience, mais de l’ignorance. Je n’imaginais pas que sur une distance aussi courte, on puisse prendre autant de vitesse. Cette expérience qui se termine heureusement bien, a été pour moi  le choc nécessaire qui me dictera par la suite la méfiance envers la neige et l’anticipation de ses pièges. Au cours de cette randonnée, j’ai traversé d’autres névés. Je les ai toujours contournés quand je le pouvais ou abordés avec un maximum de précautions dès lors que la pente et la consistance de la neige pouvaient entraîner une glissade.

Mes coéquipiers étaient assez loin derrière pour ne pas être témoins de la scène. Ils m’ont rattrapée après, sur le grand champ de neige à peine incliné. Je ne leur ai rien dit de ma mésaventure, honteuse  peut-être de cette conduite d’amateur inconscient. Il y eut une séance photo. L’un d’eux m’a proposé de faire des clichés de moi posant devant le Viso et je pensais pendant qu’il se contorsionnait pour trouver l’angle idéal : pour peu, ces portraits n’auraient jamais existé !

11h : Le dilemme

Mon numéro de haute voltige a donné à la fin de la descente cette légèreté qui suit les moments de tension ou d’angoisse. Une gaité qui salue le retour à la plénitude d’une randonnée-promenade, d’une randonnée-bonheur.

Une grande vallée nous ouvrait ses bras pour nous ramener à la civilisation. J’ai dévalé, m’étourdissant de paroles, avec l’un ou avec l’autre parce que ce groupe avait une façon particulière et plutôt originale de fonctionner. Chacun marchait à son allure et par le chemin qui lui plaisait, revendiquant ses fantaisies, assumant sa liberté. Aux points stratégiques, ils se retrouvaient avant de repartir.

Arrivée à Pian del Re : le plan du roi. Mes coéquipiers me quittent pour aller tourner autour du Viso, et peut-être en faire l’ascension demain si les conditions météo le permettent.

Pas question à cette heure de rester ici même si l’on peut y manger et y dormir : une belle météo, en montagne ça ne se gâche pas. J’évalue mal le temps qu’il me faudra pour arriver au refuge “Barbara Lowrie”, mais les dénivelées n’étant pas excessives, je crois pouvoir y parvenir sans précipitation; Par prudence, je pourrais raccourcir un peu en évitant le détour par Pian Melze.

Voilà que je commence à enfreindre la loi fixée avant le départ qui était de suivre la Via Alpina envers et contre tout. Penchée sur ma carte, j’analyse le tracé. Les boucles qu’il m’oblige à faire me semblent de la plus grande incohérence. Si je le suivais scrupuleusement, demain je reviendrais presque à un jet de pierre du refuge du Viso. Quel était donc l’objectif des créateurs de cet itinéraire, et quel est le mien ? Assurément pas le même. Ils avaient une logique commerciale en garantissant une clientèle à des refuges délaissés, alors que moi je souhaite un jour ou l’autre boucler la traversée des Alpes. Dans ces conditions, il me faudra parfois savoir faire des concessions pour atteindre mon but.

Réflexion faite, la première transgression, va se produire, ici dans quelques instants. Une toute petite entorse qui me pousse sur un kilomètre de route, m’épargnant une descente immédiatement suivie d’une montée qui me prendrait peut-être une heure. Après quoi je rejoindrai la Via Alpina. Ni vu, ni connu, j’t’embrouille !

Pour une raison qui m’échappe sur le moment, je vois se hisser péniblement en file indienne sur le chemin que j’aurais dû suivre une procession de touristes. Il doit bien y en avoir une soixantaine. Pas des randonneurs. Des vacanciers qui semblent être tombés d’un bus. Ou des pèlerins. L’explication me parviendra ultérieurement quand je lirai tout à fait par hasard, qu’ici se trouve la source du Pô. Le roi (re en italien), ce doit donc être lui !

 17h : Le lien

Assise sur un banc, devant le refuge au nom si étrange de “Barbara Lowrie”. Une enclave britannique en terre italienne, un petit Gibraltar transalpin, pensez-vous. Non, Albion n’a pas été perfide sur ce coup-là, mais généreuse. En hommage à cette marraine sortie du fog britannique qui s’est penchée sur son berceau pour y déverser des brassées de british pounds, on ne pouvait pas faire moins que de le baptiser de son nom.

Sur la table devant moi le panaché et le portable, les deux priorités de l’immédiate aprèsrandonnée. Bien qu’en ce qui concerne la boisson, je ne sois pas monomaniaque et sache faire preuve d’imagination, surtout quand le serveur ne comprend pas ma demande.

Ouverture du clapet, vérification de l’état de la batterie. Ah, tiens il va falloir que je dégotte une prise électrique avant le black-out … Echelle de réception des ondes, néant…Punie de communication, il va falloir trouver autre chose.

Galerie de photos

Viso-B.Lowrie
 

Solution de rechange : Le essémesse. Récapitulatif des opérations :

1)      Finissez tranquillement votre panaché.

2)      Tapez : Menu…Messages… Envoyez un message :

“Bien arriv ref. B. Lowrie. Pas de reso. Bisous. Tel + tar”.

Un minimum de mots, amputés au besoin. Inutile de faire de longues phrases, la prochaine mise en orbite est tout à fait hypothétique. Ça peut même être incompréhensible ou ambigu, l’essentiel est de rassurer vos admirateurs qui se rongent les sangs à la maison ou au boulot au point d’être improductifs. Peut-être.

3)      Partez à la chasse aux ondes, c’est-à-dire quadrillez le secteur en guettant sur l’écran du téléphone l’apparition même fugace d’un barreau de l’échelle, minimum requis pour l’envoi de votre succédané de prose.

4)      Cliquez  frénétiquement, mais de préférence au bon moment, sur “Envoyez ”  jusqu’à ce que vous voyez “message envoyé”. Vous voyez ce que je veux dire !

Cette opération peut prendre parfois jusqu’à plusieurs dizaines de minutes et n’est hélas pas toujours couronnée de succès.

Déconnecter complètement, ou presque. Ne pas se laisser envahir par des événements extérieurs et des problèmes qui ne peuvent se résoudre d’ici et qui piétinent en quelques phrases ravageuses la sérénité que l’on cherche à atteindre. Une marche solitaire est l’accomplissement de la volonté de se soustraire au monde, pendant un temps.

+33 38. .. .. .. ; +33 6. .. .. ..   Les seuls numéros qui me rattachent à mon autre vie, ceux qui me relient au nid.

“Contacts”, oubliés temporairement sauf s’ils prennent l’initiative de donner ou prendre des nouvelles. Je leur réponds avec plaisir, mais que pourrais-je raconter aux autres ? Il est si difficile de traduire la force de ses impressions aux amis et aux proches qui sont animés par d’autres préoccupations et friands d’autres plaisirs.

Ce soir, au comptoir du refuge, je prendrai le temps d’un vrai coup de téléphone, pour une vraie conversation qui me procurera une vraie joie… contrairement à ces textos pianotés à la va-vite ou dans l’énervement dont l’unique vertu est de tranquilliser.  (lire la suite…)

Etapes du Viso à Pian del Re et de Pian del Re au refuge B. Lowrie

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