Via Alpina 2010: Étape 5, de Pontechianale au refuge du Viso

Dimanche 4 juillet

 

18h : Dialogue intérieur pour occuper l’esprit le temps d’un exercice de rafistolage sur la terrasse du refuge du Viso

Et alors cette journée ?

  • Je n’ai rien à dire.

Je te sens grognon.

  • Oui, ben je suis occupée…

Qu’est-ce que tu fais ?

  • Ça ne se voit pas ? Je suis en train de réparer ma godasse ! Regarde cette paire : elle m’a couté les yeux de la tête, “de la qualité germanique” disait le vendeur ! Elles ont fait les Pyrénées, deux ou trois petits tours dans les Vosges, quatre étapes de la Via Alpina, et encore ! Ça doit faire un moment qu’il y a cette voie d’eau. Je ne m’en suis aperçu que cet après-midi. Ce n’est pas commode sans poinçon, il faut vraiment que je vise les trous de la couture qui a lâché. Regarde un peu comme l’aiguille est tordue et ça fait une demi-heure que je m’échine à ce raccommodage. Bon, on va y arriver ! Le résultat n’est pas très chouette, mais ça devrait tenir un moment. Et puis là, le caoutchouc et le cuir cisaillés à la pliure. Je comprends pourquoi mon pied gauche était toujours trempé. Demain matin je vais piquer un peu de beurre pour imperméabiliser tous les raccords, ce qui va peut être résoudre en partie mon problème.

A part ça ?

  • Rien.

Comment ça “rien”, ce n’était pas une belle étape ?

  • Si, magnifique, l’une des plus belles depuis le début, peut-être même la plus belle !

Et alors ?

  • Alors, rien. J’avais décidé de ne plus décrire les panoramas. Exprimer par les mots ce que voient mes yeux, ras le bol ! C’est toujours les mêmes termes, les mêmes phrases, les mêmes qualificatifs dithyrambiques. Le plus important ce n’est pas ce que l’on voit, mais c’est ce qu’on vit !

Un petit aperçu quand même.

  • Bon, bon d’accord… Départ Pontechaniale, après on longe un lac par un chemin genre balade pour troisième âge, et au bout Castillo. Ensuite on remonte une superbe vallée le long d’un torrent assourdissant ; les alpages jusqu’au refuge Vallanta, le col avec de la neige et pour finir une belle descente jusqu’ici. Voilà.

Comme les jours précédents, quoi !

  • Ah, non ! Là on aborde la haute montagne. Rude, dépouillée, sans concession. Le col de Vallanta est tout de même à plus de deux mille huit cents mètres ! A part le Sautron, les autres cols n’ont jamais dépassé deux mille trois cents mètres et à cette altitude, il y a encore beaucoup de végétation et pas de neige.

Du monde ?

  • Mouais… jusqu’au refuge Vallanta. On est dimanche et il faisait beau, alors il y avait surtout des italiens. Après, plus personne.

Comment tu étais ?

  • Bien.

On ne dirait pas !

  • Si, si. Superbement bien. Comment veux-tu que je te le dise ?

Je ne sais pas, en y mettant un peu plus d’enthousiasme.

  • Pour le moment je suis occupée à faire le cordonnier et ça m’énerve  ! Mais après si tu veux je te copierai cent fois “C’était une superbe étape et je me sentais merveilleusement bien ; C’était une superbe étape et je me sentais merveilleusement bien, C’était une superbe étape …”.

Non, à l’allure où tu apprends le métier ça sera l’heure d’aller manger quand tu auras terminé.

  • Je voudrais t’y voir avec le matériel que j’ai !

C’est vrai que tu n’es pas bien outillée…et pour les galères, c’était comme hier ?

  • Ah, non, rien à voir ! Pas un soupçon d’erreur, à peine quelques hésitations insignifiantes.

Pas une ombre au tableau…

  • Euh…Une toute petite quand même lorsque j’ai entamé l’ascension du col après le refuge Vallanta.

A cause de la neige ?

  • Non, je ne savais même pas qu’il y en avait. Je craignais plutôt l’orage. Le ciel s’est brusquement couvert. Finalement il s’est retenu, mais je crois qu’il ne va pas tarder à se soulager.

Pas trop difficile la neige sans crampons ?

  • Un peu quand il y a de la montée, mais ce n’était pas très long. En revanche dans la descente c’était vraiment jouissif : la neige molle et la pente assez faible. Il suffit de talonner et se laisser aller.

Un plaisir total cette journée, en définitive !

    • Ça tu peux le dire, et c’est justement parce je ne trouve rien à redire à cette journée, que je n’ai rien à dire ce soir.
Galerie de photos

VA étape 5 Pontechanale-Viso
 

22h : L’art et la manière de s’épargner de quelques minutes de ménage.

L’économie d’énergie est une spécialité des refuges français, qui fort heureusement ne fait pas que des adeptes. Elle se pratique à tous les niveaux : économie d’électricité, économie de téléphone que l’on prête avec la plus grande réticence aux randonneurs qui demandent à rassurer leur proches alors qu’il n’y a pas de réseau pour le portable, économie d’eau chaude. Et surtout économie de travail. Au cours de mes différentes itinérances, j’ai souvent été amenée à constater dans les refuges voire dans les gites d’étape ce penchant qui consiste à parquer les randonneurs dans un minimum de dortoirs afin de réduire la corvée de ménage. Je tiens à préciser à ceux qui n’ont pas l’habitude de fréquenter ce genre d’hébergement que dans la plupart des cas, il n’y a que des lits ou des bat-flancs équipés seulement d’une ou deux couvertures et d’un oreiller. Faire le ménage, ne consiste donc qu’à passer un coup de balai (ce qui à mon avis n’est même pas fait dans un certain nombre de cas) et remettre en ordre les couvertures des lits utilisés le cas échéant. Comme on ne rentre pas dans les dortoirs avec les chaussures de marche, on n’y trouve pas des tonnes de terre.

S’il paraît logique que l’on soit obligé de s’entasser quand le refuge est comble, en revanche qu’est ce qui justifie que l’on doivent affronter le désagrément des nuits dans des chambres surpeuplées sinon la volonté de réduire les tâches de nettoyage au minimum, alors que le nombre de randonneurs n’atteint pas le tiers de la capacité d’accueil comme c’est le cas ici1. Ce n’est pas un exemple unique, j’ai déjà vu cela ailleurs, sur le GR5 ou dans les Pyrénées. J’ai même trouvé, et c’était le summum, un refuge qui laissait les randonneurs dehors jusqu’à 17h sous prétexte qu’il ne fallait pas salir la salle à manger et les toilettes ! Il faut être juste, et rendre grâce à tous ceux qui sont soucieux du bien-être de leurs clients et qui ont à cœur de les faire dormir dans des conditions optimales.

Chaque situation génère des effets opposés. Ce resserrement forcé des effectifs, s’il présente des inconvénients, à l’avantage aussi de créer des liens. C’est ainsi que j’ai pu échanger quelques propos avec mon voisin de paillasse Herr Bauer, un charmant monsieur allemand  qui a fait de louables efforts pour entretenir une conversation un peu malaisée. Et de plus, au moment où je tente de m’endormir, il a la délicatesse, comme mes cinq autres colocataires de ne point ronfler… (lire la suite…)

Etape de Pontechianale au refuge du Viso

Pontechianale-Viso

  1. Le refuge du Viso est en France. Il a une capacité d’accueil de 65 places []

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