Via Alpina 2010: Étape 3, d’Ussolo à Serre di Val d’Elva

Vendredi 2 juillet

8h : Devant mon caffè latte (café au lait)

Hier soir, en fin de repas, fièrement, la responsable du gîte annonça en allemand, puisque c’est le dénominateur commun à sa clientèle cosmopolite, que le temps pour la aujourd’hui serait magnifique. On, enfin pas moi, mais les autres qui connaissent le mot « orage » dans la langue de Goethe, s’inquiétèrent de savoir si cette belle promesse ne se terminera pas sous une pluie diluvienne, les flashes et le tonnerre. « Nein, Sonne für den ganzen Tag ! »

Pourquoi donc essayer de négocier un petit déjeuner aux aurores, puisque l’étape n’est pas si longue et qu’aucune menace ne plane. J’apprendrai très rapidement que les gîtes d’étape ne sont jamais disposés à servir tôt, contrairement aux refuges qui sont plus accommodants et peut-être désireux de se débarrasser rapidement de leur clientèle pour passer à d’autres tâches. Au mieux, après quelques palabres, on peut espérer pouvoir manger à sept heures trente et démarrer à huit heures ou huit heures et quart. J’imagine les incrédules, adeptes des grasses matinées, s’effarer devant ces horaires indus. Mais la canicule qui sévit en ce moment rend la marche particulièrement pénible dès neuf heures du matin si l’on n’a pas dépassé des altitudes où circule un petit courant d’air frais.

Ce matin, je pars hélas un peu tard, “la prima colazione” s’étant étirée en discussions sympathiques avec mes commensaux qui partaient sur le chemin que j’avais fait hier.

Galerie de photos

VA3:Ussolo-Serre d'Elva
 

14h50 : Après Chiosso, sauvée des eaux, temporairement…

Conjuguée au passé, la météo est une science exacte, au futur un jeu de hasard.

  • Tiens, tu me fais une petite place, Maria ? Désolée de troubler votre discussion mais je n’ai rien trouvé de mieux pour m’abriter. D’accord, un réduit d’un mètre sur soixante centimètres pour deux, avec de surcroît un sac à dos et un bouquet, c’est pire qu’un foyer de la Sonacotra, mais je ne vais pas m’éterniser. Je serais bien allée chez ta collègue d’en face, mais c’est fermé et elle a perdu la clé !

Pendant toute la matinée, j’ai traversé une montagne verdoyante sur un sentier en balcon qui montait gentiment au modeste Colle San Michele sous le ciel annoncé. Une étape tranquille, une parfaite mise en jambe.

Puis, derrière le col, les premiers nuages apparurent, et je savais trop ce que ces choux-fleurs prédisaient. Mais je voulais encore pendant quelque temps m’accrocher à l’illusion que les prévisions de la météo italienne étaient plus crédibles que mes intuitions.

Je tardai un peu à presser le pas et à Chiosso, les premières gouttes, lourdes et tièdes commencèrent à s’écraser au sol dans un enchaînement en stéréo de  “ploc” au tempo qui s’accélérait.

Maintenant, dans un coude de la route, près d’un pont, émerge des herbes folles une chapelle blottie sous des branches. Une fresque décatie représentant une sainte ou Marie elle-même orne la façade exposée au regard. J’y cours, mais la grande porte est cadenassée. En contournant l’édifice, je découvre une roue de moulin empêtrée dans la végétation. Ici c’est un sanctuaire qu’on a voulu pour le pain des hommes et pas pour la paix des âmes.

De l’autre coté du pont, un pylone, c’est-à-dire un petit oratoire, sans grillage ni barreaux, libre d’accès.

La madone, ne risque pas de s’envoler ou se faire kidnapper, elle est peinte sur le fond de l’alcôve. La pauvresse, portraiturée dans un style un peu naïf, a le visage anémié et lépreux et le vêtement décoloré et mité. A ses pieds, un bouquet flétri de modestes fleurs champêtres qu’on est allé ramasser sur le bord du chemin. Elle affiche un air résigné et semble entretenir une morne conversation avec son clone peint sur le mur du moulin. Il faut dire, que depuis un siècle ou plus que ce dialogue a débuté, elles ont probablement épuisé depuis longtemps tous les sujets passionnants.

Je me hisse dans la niche bénie, affranchie du sentiment de profanation, contente même d’offrir à ce modeste édifice la noble fonction d’asile du pèlerin. Me recroqueville à coté de mon sac sous la protection de la locataire des lieux à qui je confie mes bâtons.

Il n’y a rien d’autre à faire, qu’attendre. Attendre la fin de l’averse. En face de nous des flaques à la chair de poule s’installent, grossissent, se conjuguent pour aller s’épancher dans le débord de la route sous une pluie qui redouble. Les premiers éclairs lancés de toute part, illuminent brièvement la voûte noire avant que ne retentissent les roulements du tonnerre.

Pour tuer le temps, je grignote sous l’œil bienveillant de Maria qui ne manifeste aucun désir de prendre part aux agapes. Ce petit intermède de turbulence me divertit plus qu’il ne me contrarie: l’orage est la rançon de la chaleur accablante. Mon corps le remercie pour cette fraîcheur accordée. Mais bientôt, l’immobilité, l’humidité de mon pantalon et les rafales de vent déclenchent les premiers frissons. Après une demi-heure ou peut-être trois quart d’heure, il me faut bouger et je profite d’une accalmie que je crois être le signe d’un retour du ciel à la sagesse, pour me remettre en route.

15h30 : Dao, l’assaut final

Mais, n’ai-je pas avancé plus de dix minutes, que l’orage repart de plus belle, avec une soudaineté et une brusquerie rares. Aucun abri ne se présente : je suis à mi-chemin entre celui que je viens de quitter et Dao, qui n’est guère qu’une poignée de constructions plus ou moins à l’abandon. L’orage sévit derrière la crête que longe la route assombrie de ramures touffues. On m’a toujours appris qu’il ne fallait pas stationner sous les arbres dans ces conditions, et rester le plus possible immobile. Mais il faut bien se décider, alors je file jusqu’aux premières maisons. Sous un véritable déluge, je remonte une déferlante ocre venue du pan de la montagne, qui charrie sur la route boue, gravier et brindilles. Arrivée à Dao, je me jette sous un large balcon, mais au moment où je m’engouffre derrière la maison, trois chiens furieux se lancent sur moi. Secouée et affolée par cette attaque imprévisible, j’ai tout juste le temps de prendre mes jambes à mon cou pour échapper aux fauves qui ne sont pas attachés. En reculant et les menaçant de mes bâtons, je m’éloigne, pour trouver un autre refuge en vociférant toutes sortes d’injures. Mais ils ne me laissent pas tranquille et me tournent autour pour m’intimider et me forcer à poursuivre mon chemin.

Je suis dans un état pitoyable, trempée de la tête aux pieds. Dès que je ralentis ou m’arrête, je grelotte. Pourquoi donc m’attarder, un peu de pluie en plus ou en moins ne changera rien à l’affaire. Faisant fi de tout ce désordre infernal, je marche à une cadence effrénée avec en ligne de mire la divine douche chaude que je prendrai à l’arrivée.

Comme par miracle, au moment où je passerai la porte de la locanda (auberge) de Serre d’Elva, le ciel s’épanchera de ses ultimes larmes. ( A suivre…)

Renseignements sur l’étape

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