Via Alpina 2010: Étape 2, de Chiaperra à Ussolo

Jeudi 1er juillet

 

8h30 : Sur les hauteurs du Lago di Saretto, à une heure de Chiappera.

 

Partir tôt, c’est se préserver pendant quelques heures de la canicule, se donner la chance d’échapper à l’orage qui depuis près de huit jours sévit chaque soir et s’autoriser quelques fugues hors du parcours prévu. Quelques déroutes aussi. Ce n’est guère un problème de sortir du lit à l’aube, car habituellement dans les refuges on se couche comme les poules en raison de la fatigue et du manque d’occupation. A cinq heures du matin, on virevolte dans le lit saisi d’impatiences, à moins d’avoir, en pleine nuit enduré une insomnie tenace qui ne cédait que trois heures plus tard.

La soirée s’organise selon une chronologie immuable. Le diner monopolise au moins une bonne heure, sinon plus et hier, c’était un moment plutôt agréable. Je me suis fondue dans une équipe d’infirmières venant de Lyon, gaies et bavardes chaperonnées par un guide qui semblait prendre son rôle très à cœur, comme en témoignaient les cartes qu’il consultait avec beaucoup d’attention en vue du parcours du lendemain et qui n’eut guère le loisir de placer plus de trois phrases pendant le repas. Il ne paraissait cependant pas s’en plaindre et semblait ravi au contraire de la bienveillance que lui accordaient ces dames.

L’écriture occupe aussi selon l’inspiration et les évènements de la journée à relater une petite partie de la soirée. Et pour meubler le temps qui reste, il y a la lecture, heureusement. Celle qu’on apporte. Pas celle des refuges qui se résume invariablement à deux ou trois magazines sur la montagne, et lorsque l’on ne comprend pas le texte, comme ici, il faut se contenter des illustrations. Je dois me modérer et savourer chaque mot du livre que j’ai emmené car il est désespérément maigre. Le suivant m’attend au Petit Mont Cenis où j’ai envoyé un paquet. Je devrais y passer autour du 14 juillet donc par un rapide calcul, je peux évaluer mon quota journalier entre quinze et vingt pages.

Mais revenons au présent. Là, devant cette croix qui surplombe le lac de Saretto, je tournicote. D’ailleurs depuis ce matin je ne peux pas dire que ma progression ait été fluide. J’ai tergiversé à Chiappera pour trouver le bon départ, et à présent je suis à une bifurcation dépourvue de la moindre balise. La carte ? Pas le top, il faut bien avouer, n’en déplaise à l’“Istituto Géografico Centrale”. Au 50 000e, il ne fallait pas s’attendre à des miracles de précision. Et le GPS, alors ! C’est le moment de prouver ce qu’il sait faire. Alors là, c’est la déception absolue ! Non seulement la trace enregistrée est une succession de grands segments linéaires, mais en plus elle accuse un décalage important par rapport à la mienne. Si je l’écoutais, il faudrait carrément que j’avance cramponnée à la paroi du Bouillagna comme un lézard ! Mais pourquoi ce si bel outil s’avère-t-il aujourd’hui d’une incompétence crasse alors qu’il faisait des merveilles hier. Je le soupçonne, en représailles de son autorité bafouée, de vouloir me faire payer mes manigances d’hier soir visant à le réduire au silence, car je voyais d’un mauvais œil cet outil despotique me siffler avant chaque virage pour m’obliger à tourner à gauche ou à droite.

Après maintes réflexions j’en arrive à la déduction que la trace enregistrée était approximative, faite à la souris par un randonneur confortablement assis devant son ordinateur. De plus, comme j’ai été forcée de fusionner trois étapes pour pouvoir transférer dans le GPS la totalité du parcours que j’envisageais de faire, le nombre de points a été notablement diminué, ce qui explique ce tracé simplifié. Le problème ne s’était pas posé entre Larche et Chiapperra car c’était une étape orpheline et tous points avaient pu être conservés. Mais quelle que soit la raison, il me faut trouver une autre solution pour continuer.

A cours de ressources, je vais tenter une expérience des plus périlleuses : utiliser mes neurones et mes yeux, observer mon environnement pour faire parler la carte. Eh bien, contrairement à ce que la technologie actuelle essaie de nous faire croire, ce procédé ancestral donne de bons résultats. A peine ai-je fait cinq cents mètres que je suis récompensée de mon audace par de magnifiques balises qui pavoisent sur le bord du chemin.

Ce GPS faillible à qui j’avais accordé une confiance aveugle vient de me redonner par ses faiblesses le droit de lui résister et de décider en dépit de son accord.

Ces paysages qui m’entourent, ces chemins que je foule, ces kilomètres que je thésaurise, je ne leur ai pas encore consacré plus de cinq lignes, alors que je suis venue pour eux et qu’ils occupent le plus clair de mon temps. Je ne les décrirai guère davantage par la suite car, bien qu’ils soient tous différents, je les ai déjà tous rencontrés au cours de mes voyages à pied. Ce qui distingue chacune des montagnes que l’on sillonne, c’est l’homme qui l’habite et l’empreinte qu’il a laissée, par son habitat et son activité.

Mais, les routes goudronnées, les pistes, les chemins, les sentiers et même les traces virtuelles dans l’herbe ou les cailloux ; les prés, la friche, le maquis, les forêts, les alpages, les éboulis, les pierriers et la roche nue ; les montées et les descentes ; les vallées, les cols et les sommets ; les torrents et les lacs;  les villes, les stations de ski, les villages, les hameaux et les fermes d’estive. Le grand azur, les ciels pommelés, les nuages noirs et le brouillard. La pluie, la grêle, l’orage et la neige. J’ai vu déjà tout cela. Dans les Vosges, le Jura, les Alpes, les Pyrénées, en Bulgarie, au Népal ou ailleurs. Je les ai dépeints avec force détails, plus d’une fois, je ne ferais que me répéter. Ce cadre est devenu pour moi une compagnie, un familier, un ami. Nous viendrait-il à l’idée, en parlant d’un ami, de nous arrêter à sa stricte apparence physique, de décrire inlassablement et uniquement sa taille, son allure, les traits de son visage, la couleur de ses yeux ou de ses cheveux ? Probablement, non, car ce qui est important n’est pas ce qu’il est, mais qu’il nous procure et ce qu’il nous renvoie. Il en est de même pour un chemin, parce qu’on attend de lui ce qu’on attend d’un ami. Bien plus qu’un panorama, du bien-être, de la joie, des émotions, des réflexions et une image de soi-même.

N’allez pas croire pour autant, que tout est toujours rose. Comme n’importe qu’elle relation, même la plus intime, elle traverse des moments d’indifférence,  d’agacement ou de brouille passagère.

 9h15 : Avant Lausetto, le son du silence

Le sentier se jette dans un grand champ, englouti sous une débauche de graminées drues et de fleurs multicolores. Pour rejoindre les granges qui pointent au-delà de cette étendue, j’ai toute liberté d’aller à droite ou à gauche, selon mon gré, car il n’y a plus de sillon. Je suis seule. Depuis mon départ ce matin, je n’ai vu personne, je n’ai pas entendu le moindre signe de vie, même si je la devine, terrée sous les toits de la vallée comme à Ponte Maira, ou plus loin devant moi à Lausetto, petit village agrippé à un rebord du versant. Mais est-ce pour autant vraiment le silence, identique à celui qui envahit la nuit et qui ressemble au concert lointain d’une multitude de grillons ? L’oreille est devenue sourde, habituée au tumulte des villes, aux grondements des moteurs, aux éclats de voix des radios et des télés. Comme l’œil doit s’accoutumer à l’obscurité pour pouvoir y distinguer des ombres et des lueurs, l’ouïe doit s’habituer au silence. Mais le silence n’existe pas. Inutile de tendre l’oreille, un peu d’attention suffit pour découvrir un monde sonore insoupçonné. D’abord je perçois mon bruit : Frôlements réguliers et inlassablement répétés de mes chaussures qui cassent et couchent les tiges sèches, accompagnés par le contretemps du clapotis de l’eau de ma bouteille. Une boucle mal arrimée de mon sac bat la mesure. Derrière cette cadence, le bourdonnement incessant d’un peuple d’abeilles qui vibre et pétille au dessus du pré. Je foule leur plat de résistance, et certaines, comme des kamikazes tiennent à me mettre en garde par quelques acrobaties aériennes rapprochées. Et, au loin, le carillon des clarines de quelques troupeaux, comme des dizaines de clochers rassemblés pour un récital sans fin.

 10h15 : Chapelle de San Maurizio (avant Lausetto)

Voiture garée sur le terre-plein, vantail grand ouvert, la chapelle San Maurizio qui domine Lauzetto a de la visite. Et pas n’importe laquelle. Je ne sais si l’on doit dire, le peintre en bâtiment, l’artiste peintre, le couturier ou l’esthéticien. L’édifice est joliment enduit d’un jaune qui semble récent. L’intérieur est encore en chantier, mais les travaux touchent à leur fin. De haut en bas, les murs sont repeints de frais, surmontés d’une voûte céleste bordée d’un entrelacs en trompe l’œil. Un grand échafaudage a hissé jusqu’au paradis, un homme qui œuvre derrière une enfilade de pots de peinture en sifflotant, indifférent à ma présence. Mais peut-être, absorbé par sa tâche, ne m’a-t-il pas entendu entrer. Consciencieusement, il applique de sa main droite, du rouge à lèvres à un Christ pantocrator, en suspension sur la coupole nuageuse, drapé d’une toge pimpante visiblement neuve. Comme s’il voulait l’empêcher de bouger ou de s’évader, de sa main gauche l’artiste maintient le bienheureux en passe d’être relooké.

Galerie de photos

VA E 2: De Chiaperra à Ussolo
 

11h30 : Montée au Colle de Sarazzin : Paradoxe pastoral

Sont-ce les mêmes clarines qui une heure plus tôt me caressaient l’oreille de sonorités si claires et cristallines;  Plus je monte et m’approche, plus la cacophonie enfle. La montagne raisonne d’un vacarme assourdissant. Rester au milieu du troupeau est presque insupportable tant le niveau sonore est élevé. Comment ces malheureuses bêtes peuvent-elles endurer pendant toute leur vie ces agressions acoustiques, qui se renouvellent à chaque mouvement de tête, à chaque pas. Naissent-elles sourdes ou le deviennent-elles ? Ont-elles besoin de cela pour ne pas perdre leurs congénères ou pour être plus facilement repérées des bergers ?

La clarine est indissociable de l’élevage alpin, et pourtant à bien y réfléchir le tapage est contraire à l’esprit de la montagne qui est par essence un monde de silence. Qui n’a pas rencontré un jour au cours d’une promenade un panneau où était inscrit “Zone de Silence ”… Je sais fort bien que ces recommandations sont destinées à interdire certains chemins aux véhicules motorisés. Et je ne peux que m’en féliciter car je préfère un troupeau bruyant aux pétarades des motos et des quads.

Ce n’était là qu’une pensée passagère parmi d’autres, qu’un détail insolite fait surgir au hasard de mes rêveries nomades et qui s’envolera pour laisser place à la suivante.

Longtemps encore après que j’aie dépassé le troupeau, ce concert m’accompagne, et il faudra que je passe le col pour que s’éteignent les derniers échos.

20h  : Cena (dîner) au Posto Tappa d’Ussolo. Mais qu’est ce qu’est la Via Alpina ?

Je suis ce soir dans un Posto Tappa, autrement dit un gîte d’étape. Autour de la table, une discussion difficile mobilise les efforts et les connaissances linguistiques des cinq convives pour ne pas sombrer. La tablée se compose de trois groupes: deux hollandais, une mère et son fils qui parlent un peu allemand, deux allemands, un père et sa fille qui parlent un peu français, et moi, qui parle, euh, disons pour être honnête, qui annone quelques mots d’allemand et d’anglais. Chacun évoque son programme de randonnée, l’étape d’aujourd’hui et des jours à venir.  Ils font le tour du Val Maira, apparemment en sens contraire pendant une semaine. La Via Alpina, ils ne connaissent pas, comme d’ailleurs la plupart des randonneurs que je croiserai dans la suite de mon parcours. La grande traversée des Alpes (GTA) qui emprunte de multiples voies, du sud de la France ou de l’Italie et remontant vers la Suisse est plus réputée. Mon roadbook les impressionnent, les conquiert même quand je leur dis que l’on peut l’imprimer dans différentes langues à partir d’un site internet qui fournit toutes les informations indispensables pour préparer son voyage. Un stylo passe de main en main pour noter l’adresse de cette source miraculeuse qui alimentera peut-être une randonnée future.

Les idées ne surgissent pas comme cela, sur un claquement de doigts et cette Via Alpina, dormait sournoisement, tapie dans un coin de mon cerveau. Sa première évocation remonte à cette fameuse randonnée qui s’était si lamentablement terminée à Fouillouse. Un soir dans un refuge, se cachait à moitié sous mon assiette un set de table en papier semblable à une carte de randonnée succincte représentant le croissant de l’arc alpin, sillonné des cinq filets de couleurs différentes. Un petit texte expliquait le concept de cet itinéraire. Je me souviens que nous en avions discuté et lancé, enthousiastes, des projets en l’air. Non pas le parcours dans son intégralité, parce qu’aucun d’entre nous ne faisait des randonnées dépassant huit ou dix jours, mais des portions. Puis le temps est venu pour moi des itinérances solitaires et plus longues, mais longtemps ce parcours en partie à l’étranger me semblait une gageure.

Je l’avais oublié, ou tout au moins je croyais l’avoir oublié. J’ai gravi l’échelle des difficultés croissantes, m’éloignant progressivement de chez moi, augmentant la durée et le niveau des randonnées.

Elle s’inscrit donc dans une logique car d’après mes informations, si cette Via Alpina n’est pas plus sportive que la traversée des Pyrénées (faite en 2009), il semble qu’elle soit moins bien balisée par endroit. (lire la suite…)

Renseignements sur l’étape

Campo base (Chiaperra) – Ussolo

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