Via Alpina 2010: Étape 1, de Larche à Chiaperra

Mercredi 30 juin

11h10 : Col de Sautron

Le vent joue de la vuvuzela dans ma bouteille et ma tartine à la confiture volée ce matin au petit-déjeuner se fait plat gastronomique dans un restaurant trois étoiles. Le fauteuil n’est peut-être pas très confortable, mais mon regard ébloui excuse ce petit désagrément infligé à mon postérieur.

Huit cents kilomètres me séparent de Strasbourg et mille mètres de Larche. Entendons nous bien : “huit cents kilomètres” sont des kilomètres un peu tortueux certes, mais horizontaux, correspondant approximativement à douze heures passées dans quelques gares, trois trains, dont deux accusaient un sérieux retard, un bus et pour finir une navette hors de prix entre Barcelonnette et Larche, vu que j’étais la seule passagère à supporter le coût du transfert. Ce prix m’a donné droit de surcroît à une place à coté d’un chauffeur loquace, amateur de grandes randonnées connaissant les Alpes et les Pyrénées et un orage torrentiel qui a laissé craindre un moment que la route puisse être coupée avant l’arrivée.

Alors que « mille mètres » sont de la dénivelée, c’est-à-dire des mètres verticaux, ce qui représente exactement deux heures et quarante deux minutes à pied, foi de GPS. Parce qu’autant l’avouer tout de suite, j’ai cédé aux sirènes de la technologie, j’ai un GPS. Oui, je lis déjà dans vos pensées mesquines et narquoises « Ah, mais je croyais t’avoir entendu clamer : Un GPS, moi, jamais ! » Eh alors, comme je le dis toujours, et je n’ai pas varié d’un iota à ce sujet,  il n’y a que les imbéciles qui …, vous connaissez la suite ! D’ailleurs, je ne peux que me féliciter de mon achat, même si je ne maîtrise pas encore parfaitement toutes ses fonctions et son vocabulaire. Comme un ado voulant afficher son appartenance au front du refus de la langue de ses géniteurs, il s’exprime dans un jargon codé et tronqué, ce qui ne représente pas un réel ‘blème, car j’ai, sinon la certitude, au moins l’intuition que dans peu de temps je vais assurer grave. Par exemple, il peut me déterminer le « tx de plané à destin » ou le « tx d’écart ». Et dire que j’ai marché si longtemps, sans me préoccuper le moins du monde de mon « tx de plané à destin » et mon « tx d’écart ». Quelle inconscience, grand Dieu !

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Il dessine aussi. Dans un pur style parkinsonien, il trace le petit filet trembloté de ma progression qui depuis que j’ai quitté le gîte, mille mètres plus bas donc, colle parfaitement au parcours que j’ai eu soin de lui injecter avant de partir. Cette corrélation presque parfaite me ravit et me conforte dans l’idée que l’ai fait une acquisition intelligente et indispensable. Summum de la sollicitude, avant chaque virage, un petit sifflet à la sonorité identique à ceux de la maréchaussée retentit pour m’avertir que je dois tourner à droite ou à gauche sur un chemin parfaitement évident et balisé où il est impossible de se tromper ! Mais comment ai-je pu faire avant ?

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Et pour compléter cet éventail de compétences sidérant, c’est un observateur implacable, l’œil de Moscou, l’outil des régimes totalitaires. Il sait quand je m’arrête, si je sors du chemin au risque de piétiner des espèces protégées et où je fais mes pauses-pipi. C’est simple, je ne peux rien lui cacher.

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Mais oublions cet outil dénué de la plus petite once de poésie, ici au col du Sautron c’est à autre chose que je veux penser …car ce lieu est symbolique et magique. Comme Alice, je passe de l’autre coté du miroir. J’ai mis de la distance et pris de la hauteur, je passerai le col et la frontière dès que je me lèverai laissant derrière moi mon quotidien comme on se débarrasse d’une mue même s’il m’en reste encore quelques lambeaux, pour plonger dans une nouvelle vie: les préoccupations du boulot, la lassitude de la routine et des tâches ingrates se voilent, se fondent et se dissipent. La montée m’y a bien aidée : elle était belle à souhait, offrait un échantillon de tout ce qui fait la montagne comme je l’aime, déployant successivement des alpages où filent en trace directe les marmottes qui esquivent les intrus, un torrent impétueux gonflé des derniers orages, des rochers qui progressivement triomphent de la végétation, des sommets tranchants gris perle et rouille chaussés d’éboulis et de névés qui se bousculent du nord à l’est, à perte de vue. Deux chamois placides attendent au pied de la paroi, alors qu’un grand rapace solitaire fait de brèves apparitions au dessus du Vallonasso.

Dès que le vent faiblit, s’installe un monde de silence et je ressens, si loin des hommes qui peuplent les vallées, que je ne vois ni n’entends, le sentiment d’être moi aussi un oiseau.

12h40. Dans la descente du Colle del Sautron

Il faut que je m’arrête pour manger. Pourquoi le faut-il, puisque jamais je n’éprouve réellement le besoin de me restaurer quand je marche. Ni quand je fournis un gros effort, dans les montées par exemple, où le moindre morceau avalé me met presque le cœur au bord des lèvres, ni dans les descentes qui consomment si peu d’énergie. Pourtant une journée de marche en montagne brûle certainement quatre ou cinq fois plus de calories qu’une journée d’activités sédentaires. Puisque ce n’est pas la faim qui me pousse à m’arrêter, ma pause obéit souvent à d’autres impératifs. Comme par exemple une fatigue excessive pour des montées identiques à celles que je gravissais sans difficulté quelques heures plus tôt indiquant que les réserves sont épuisées, un beau panorama ou la perspective d’arriver trop tôt au gîte. Et aujourd’hui, c’est bien la crainte de devoir passer tout un après-midi au refuge de Campo Base qui m’oblige a m’asseoir et à envisager une fin d’étape un peu plus piano.

 Mon restaurant est superbement fleuri. Quand je dis cela, il semble que ce soit une banalité, mais ceux qui n’ont jamais traversé les montagnes en début juillet, loin des routes et des villes, dans des lieux qu’il faut aller chercher, ne peuvent pas comprendre ce que cela veut dire. J’avais pris la ferme résolution avant mon départ de photographier toutes les fleurs que je rencontrerais. Mais la tâche s’avère insurmontable si je veux avancer un peu. Alors comme d’habitude, je me laisse aller à la facilité en ne tirant le portait que des plus spectaculaires ou des plus mythiques : les soldanelles aux confins des névés, les coussins de saponaires roses, les lis orangers, identiques à ceux que l’on trouve dans les bouquets des tables de fête, les subtiles ancolies. Et puis tant d’autres. Pas une couleur ne manque à ce parterre à l’harmonie pointilliste.

Je suis seule pour profiter de ce cadeau. J’ai bien croisé du monde ce matin, après avoir passé le col. Du monde, c’est beaucoup dire ! D’abord une jeune solitaire et comme nous avions chacune une requête auprès de l’autre, la discussion s’est engagée, précédée d’un préambule pour savoir dans quelle langue le dialogue allait pouvoir s’établir. N’oublions pas que nous sommes en Italie ! Mais aux intonations gutturales de son salut, j’en ai déduit qu’elle n’était pas une autochtone. Il restait donc l’anglais, l’allemand et le français. Mon dictionnaire international est à l’image de mon paquetage : léger, excepté peut-être en français. Pour pallier ses carences, il m’oblige à pratiquer l’amalgame afin de composer des phrases si possible complètes et vaguement compréhensibles, ce qui donne à peu près:

Moi : « Gehen Sie to Gîte GTA de Larche ? »

Elle, hollandaise qui parle l’anglais et l’allemand : « Yes.»

Sortant de mon sac un roman que j’avais terminé et oublié de laisser à Madame Lombard, je lui réponds :

  • Können Sie this Book to the Frau des Gîte geben, Bitte ?

Elle y consent de bonne grâce. Je ne saurais répéter en termes exacts sa demande, mais elle concernait ses inquiétudes sur le passage des névés avant d’arriver au Col de Sautron.

  •  No problem, it’s easy and you can follow my tracks.

My God, elle a compris ! Je suis tellement fière de cet imprévisible résultat, qu’alors sans retenue, je me lance dans des propos d’une difficulté hallucinante : Are you alone ?

Mon problème est moins de parler que de comprendre les réponses. Elle semble me dire dans un langage presque impénétrable où il est question de « freedom » qu’elle en a marre de marcher avec son groupe qui traîne derrière. Le reste de la troupe suit effectivement à vingt minutes de là, s’étirant comme un élastique.

Je rencontrerai encore deux cyclistes. Enfin non, deux marcheurs habillés en cyclistes qui montent arc-boutés sur leur vélo qu’ils poussent péniblement.

14h50 : Arrivée à Chiappera

C’est bien tôt pour arriver, mais bon, j’ai freiné des deux pieds pour allonger l’étape, admiré tout ce qu’on pouvait admirer, même ce qui n’était pas admirable, j’ai fait des haltes “lecture de carte ”, “consultation de GPS”, “pause-chocolat”, “photos de fleurs”, mais c’était reculer pour mieux sauter, il a bien fallu après une visite approfondie de Chiappera, me résoudre à aller me terrer au refuge pour le reste de la journée. Aller plus loin, inutile d’y penser, le gîte suivant est à quatre heures trente de là au bas mot, sans compter les errements probables.

Galerie de photos

Via Alpina : De Larche à Chiaperra
 

Marcher en terre étrangère, même si elle n’est pas très exotique requiert quelques ajustements linguistiques. Ainsi, quand je lis sur ma carte « pylone Bastier », je m’attends à trouver sur ma route, une de ces tours Eiffel, arrimées à des lignes électriques. Je cherche en vain avant Chiaperra cette fameuse construction en meccano  indiquée sur la carte, avant de m’apercevoir, qu’il s’agit en fait d’un petit oratoire renfermant la statue d’une vierge.

Je peux vous épargner le ridicule et l’incompréhension de vos interlocuteurs si un jour l’envie vous prend d’aller en Italie. Ne faites pas comme moi, dites  « Kiappera », et non « Chiappera » car “ch” se prononce “k”. Et si par hasard votre nom, commence comme le mien par un “k”, quand vous l’épelez, ne dites pas “K” qui sera immédiatement transcrit ”Ch”, mais Kappa, comme chez les grecs.

Chiaperra est un charmant village animé d’un torrent, maisons aux murs et toits de pierre, clocher surmonté d’un bulbe, retiré sur le pan d’une vallée à l’ombre d’un gigantesque croc. Préservé de cette ceinture d’édifices hideux et de hangars agricoles qui enserrent trop souvent les beaux villages, celui-ci a de l’allure. Mais c’est une beauté qui sent la mort, parce qu’un village qui ne se reconstruit pas est un village en déclin. (lire la suite…)

 Renseignements sur l’étape

Larche-Chiappera

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