Prologue de la Via Alpina 2010

Mardi 29 juin 2010

21h :  Gîte GTA de Larche

  • Je suis déjà venue, voyons voir que je ne me trompe pas, c’était en 2007. J’étais seule…
  • Je me souviens de vous ! me répond-elle.
  • Quelle mémoire !

Il y a trois ans déjà, et probablement comme chaque soir, madame Lombard, fait le tour des tables, s’attarde auprès des marcheurs terminant leur diner, s’enquiert de leurs projets, leur prodigue sans insistance quelques conseils, leur promet des merveilles, prédit quelques galères bien sûr, cela fait partie du jeu sans quoi le paradis serait un peu trop facile à gagner.

Ce soir, j’ai une émotion particulière à revoir ce gîte qui me ramène trois ans en arrière, car ici même j’étais à l’aube de mes itinérances solitaires. Par contrainte, par refus, par amour propre.

C’était une randonnée débutée à Modane qui devait se terminer, ici à Larche, avec un groupe créé pour la circonstance. Nous étions quatre. Une association qui semblait fonctionner sans trop de dissonances. Mais à Fouillouse, étape précédente, il avait plu, copieusement pendant toute la nuit, une pluie qui au matin tardait à se tarir. L’une des participantes, qui confondait consensus et décision unilatérale avait alors décrété que le chemin s’arrêterait à cet endroit comme dissous dans l’eau, que les derniers kilomètres devaient s’effacer devant ce contretemps. Les deux autres s’étaient soumis, sans l’ombre d’une récrimination. Une aubaine pour elle qui, depuis quelques jours multipliait les plaintes et les caprices. Fatigue, sac trop lourd… Elle m’avait pourtant tellement impressionnée lors de nos premières conversations quand elle me décrivait ses difficiles ascensions du Toubkal ou du m’Goun au Maroc que j’avais craint de ne pas être à la hauteur de cette équipe qui semblait plus aguerrie que moi. Une crainte qui s’était presque muée en panique, quand dans la montée au refuge du Thabor, au cours de la première étape une fulgurante douleur à la jambe me cloua au sol.

Décidée à en rester là, en ce petit matin maussade, elle court à la cabine téléphonique pour avertir son chauffeur qu’il peut venir nous chercher. Nous ! Qui, nous ? Vous, mais pas moi !

Moi, on ne m’a pas demandé mon avis, et puisque je n’avais ni voiture ni chauffeur sur qui compter, tous pensaient que je me plierais à cette loi tyrannique ! L’esprit de groupe, une chimère. Le projet d’aller ensemble jusqu’à Larche, emporté avec le flot boueux des rigoles. Le souvenir des bons moments prenant soudain une saveur aigre. Une randonnée qui finissait en eau de boudin.

Mais j’ai refusé. Refuser de terminer prématurément pour quelques heures de pluie. Refuser d’être larguée dans un arrêt de bus qui me baladerait dans d’interminables périples. Refuser de devoir le cas échéant squatter chez l’un ou l’autre en attendant un moyen de transport, car eux habitaient à proximité de là et moi je vivais loin dans le nord. J’ai bien compris à ce moment-là que la semaine de marche ne se terminerait pas en apothéose.

Alors j’ai annoncé ma décision de continuer. J’étais soucieuse, n’ayant jamais fait le moindre kilomètre de sentier en solo. Et pendant toute la semaine qui venait de se s’écouler, je n’avais jamais réellement été attentive au balisage, me contentant de suivre le mouvement, d’admirer le paysage et discuter quand le chemin s’y prêtait.

A Fouillouse, quelques randonneurs, embarqués dans la même traversée attendaient une amélioration pour démarrer : Parmi eux, un couple de belges que nous avions rencontré à plusieurs reprises, et un solitaire surnommé entre nous “ le grenoblois”.

Itinéraires de la Via Alpina

Je patientai comme eux, guettant l’accalmie, tristement assise dans la salle à manger, face à deux de mes coéquipiers absorbés dans une partie de scrabble. “Amertume”, mot compte triple… Les adieux furent pitoyables, c’est à peine s’ils se dérangèrent quand je sortis ! Le troisième semblait avoir des regrets et m’escorta une demi-heure dans la montée quand je partis en compagnie du couple et du solitaire. Coupable ou inquiet, il me proposa sa boussole, mais je ne voulus rien, déjà aspirée vers un “ailleurs”, avec d’autres compagnons qui m’offraient de faire le chemin avec eux. Compagnons qui me demandèrent comment il se faisait que je fus seule à continuer alors qu’ils avaient cru comprendre, que nous allions comme eux jusqu’à Larche.

Les Belges avançaient courageusement, la femme avec le bras en écharpe suite à une chute, probablement une fracture, étant infirmière le diagnostic ne pouvait lui échapper. Le grenoblois lié à eux par son unique générosité, eut la gentillesse d’avancer à leur allure et de les attendre tout au long de la journée.

Et moi, en éclaireur. Je fis ce jour-là ma première expérience en prévision de l’étape suivante où je devais être réellement seule. Me mettant en tête de convoi, je cherchai les balises. Mes quelques compétences me permettaient de suivre ce jeu de piste sans trop de difficulté et ce constat me rassura. Il faut avouer que cette partie de chemin ne recelait guère de pièges.

Avant le col de Viraysse, la pluie avait capitulé mais le froid avait poussé dans la caserne en ruine une poignée de randonneurs en quête d’un lieu sec à l’abri du vent. Un pique-nique s’organisa, spontanément : Le café chaud et la mirabelle circulèrent avivant les rires et les discussions à bâtons rompus: A cet instant-là, j’ai senti que j’abordais une autre dimension de la randonnée, insoupçonnable à ceux qui restent prisonniers du cercle fermé de leurs connaissances censé les rassurer mais qui rend sourd et aveugle. Je découvrais, ce rapport particulier que l’on a aux autres dès lors que l’on se retrouve isolé.

Arrivé à Larche, ce quatuor qui n’avait vécu qu’une journée se fit ses adieux autour d’un chaleureux apéritif, à cent lieues de la distante formule de politesse du matin.

Pour trouver un bus commode qui pouvait me ramener à Nice, je suis même allée au-delà du projet initial et l’étape qui suivit fut réellement l’épreuve de vérité : je me rappelle encore la boutade que madame Lombard m’avait lancée quand je lui avais demandé les prévisions pour le lendemain : “Il va neiger !” Et devant mon air catastrophé elle s’était empressée de m’assurer avec un sourire, qu’il y aurait un grand beau temps. Pour me libérer de mes appréhensions, je lui expliquai la situation sans entrer dans les détails et elle trouva les mots qui réussirent presque à me persuader que cette étape ne poserait pas de difficultés à la solitaire débutante que j’étais.

Et de fait, cette première étape entre Larche et Boussiéyas où je ne pouvais compter que sur moi-même, fut un bonheur imprévisible. Je revis encore à cette pensée, la joie intense que j’éprouvai au pas de la Cavale et la sensation d’avoir conquis ma liberté. J’en ressentais de la satisfaction et de la fierté, même si j’avais conscience que ce n’était pas un exploit. Dans ce défi, je n’avais surpassé qu’un seul concurrent : ma crainte.

Entre le Pas de la Cavale et Boussieyas, pas plus de problème et le jour suivant je ralliais Saint Etienne de Tinée où je trouvai un bus, avec le sentiment d’offrir à cette randonnée la fin qu’elle méritait.

Des mes souvenirs, mon hôtesse me ramène à mon avenir. Nous évoquons le  parcours qui se dessine devant moi, un parcours qu’elle connait un peu et qui, m’assure-t-elle me réservera de beaux moments.

Incidemment, il me vient à l’esprit en cherchant le sommeil, seule dans mon grand dortoir, qu’il y a un an, jour pour jour je débutais à Hendaye ma traversée des Pyrénées. Une randonnée qui avait tenu toutes ses promesses. (lire la suite)

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