Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du refuge du Ras de la Carança au refuge de Mariailles (35)

Lundi 3 août

Il fait encore nuit quand je me lève. Je rassemble mon bien à tâtons et déguerpis clandestinement du dortoir traînant à bout de bras tous mes effets en vrac. Mais la porte qui grince me trahit et réveille probablement quelques dormeurs…. Dans la salle déserte, je prépare tranquillement mon sac avant de déjeuner à la lumière de ma lampe frontale dans le secret de l’obscurité.

L’homme, si lent dans ses réponses qui mangeait en face de moi hier, me rejoint et sort pour aller remplir sa gourde.

  • Où peut-on trouver de l’eau ?
  • A la sorce, cinquante mètres plus bas, me répond-t-il.
  • La sorce ?
  • Oui, la sorce. Il faut descendre un peu et c’est indiqué.

Cette façon curieuse de dire le mot source m’intrigue.

  • Vous n’êtes pas français ? Vous êtes Belge ou peut-être Hollandais ?
  • Non, je suis anglais.
  • Alors là, je suis bluffée ! Vous parlez si bien le français, sans aucune faute, ni le moindre accent que je n’avais pas réalisé hier soir en discutant avec vous que vous étiez étranger. Et vous vous appelez Peter ?
  • Oui, me répond-t-il stupéfait ? Comment le savez-vous ?
  • J’ai dit ça au hasard. J’ai rencontré deux anglais avant vous durant ma traversée. Les deux s’appelaient Peter !

Il va comme moi au refuge de Mariailles, mais ne compte pas partir immédiatement, alors je le laisse terminer flegmatiquement son petit-déjeuner et le quitte sur un “A plus tard” !

C’est la journée des rencontres bigarrées. Dans l’ordre : inquiétante, distrayante, désagréable, mystique, biblique, écologique et agaçante.

Inquiétante…

 

Un borborygme inintelligible venu d’une encoignure sombre de l’auvent me surprend quand je sors du refuge. Je reconnais dans la pénombre, recroquevillé dans son anorak crasseux, le petit bonhomme rondouillard et négligé que j’avais pris en fin d’après-midi pour un berger alors qu’il faisait le tour des tables en terrasse en quête de conversation et de boisson. Le gardien lui avait refusé l’entrée, au prétexte qu’il n’était pas client. “C’est un vagabond nous avait-il dit. Je ne sais pas d’où il vient et ça fait deux jours qu’il traîne dans les parages.”

  • Vous allez où ?me demande-t-il plus distinctement avec un accent indéfinissable.

Je n’ai pas envie de lui répondre pour éviter qu’il se mette à me suivre et qu’il m’importune.

Je suis méfiante vis-à-vis de ceux qui s’enquièrent de mon parcours quand je sens que cette information ne leur est d’aucune utilité. Quand je crains que la raison de leur demande ne soit pas franche. Mais prise de cours je bafouille :

  • Oh, par là complétant ma réponse vague d’un geste ample et imprécis.
  • Vous passez à Mantet ?
  • Non, je ne crois pas.

Je mens. Naturellement que je passe à Mantet.

  • Vous allez à Py ?
  • J’sais pas, je n’ai pas regardé ma carte.

Je mens encore. Je sais parfaitement que mon chemin traverse Py. Et pour clore la discussion je lui lance un au revoir sans appel.

Sur le champ, je me mets en route énergiquement, jetant des regards furtifs en arrière pour m’assurer qu’il ne se lève pas.

Distrayante…

En face, Mantet et son col
En face, Mantet et son col

Montée sévère dès le départ et avec l’entraînement que j’ai, s’il avait l’idée malhonnête de m’emboîter le pas, j’aurais de bonnes chances de le semer. Deux heures d’ascension ombreuse entre les arbres, entrecoupée de jasses jusqu’au Col del Pal. Avec un comité d’accueil au sommet : deux isards. Allez, j’ai envie de croire à un couple d’amoureux en goguette. Ils papillonnent, broutent, et à mon approche s’évanouissent au loin effleurant à peine le sol comme des feuilles d’automne soufflées par le vent.

 

Désagréable…

La rencontre suivante n’a pas le même charme et avait toutes les chances de tourner à la confrontation. C’est un berger escorté de deux chiens. Pas des patous, des bâtards dont le travail est de rassembler les troupeaux. Des animaux en général éduqués. Mais dès qu’ils m’aperçoivent ou me reniflent, ils aboient férocement et se lancent sur moi comme des missiles. Aussitôt, le berger les rappelle rageusement en les injuriant, mais ces chiens, en plus d’être hargneux semblent sourds. De toutes ses forces, il leur lance son bâton, stoppant net leur offensive. Quand j’arrive à sa hauteur, mon salut audible et enjoué, reste sans réponse et mon passage ignoré de son regard.

Mystique…

 

La descente se poursuit sous un soleil timide et avant le refuge d’Alemany, deux heures et demi de mon futur s’étale devant moi, disparaissant par intermittence avalé derrière quelques petits épaulements. Dans la prairie, la cannelure de mon sentier glisse gentiment jusqu’au fond de vallée, avant de reprendre son élan pour entrer à Mantet. Après, jouant de l’accordéon sur la pente du versant en face de moi, imperceptible filet, je le vois aller à la rencontre de la route qu’il épouse au col.

Derrière un rocher, un homme debout, immobile semble prier face au panorama que je viens de contempler. Il est là, devant moi le regard porté vers un autre monde comme un Bouddha. Absent ici, présent ailleurs. Je retiens la salutation coutumière qu’on lance à l’encontre de ceux que l’on croise, la sentant intrusive ou susceptible de troubler sa méditation.

 

Biblique…

 

Je n’ai guère avancé plus de vingt minutes, quand j’aperçois au pied d’une rampe ardue, une ombre, un fantôme imprécis qui semble ondoyer au vent. Cette silhouette est indéfinissable, ne correspond à rien de connu: Un homme, un extraterrestre ou un ange. Je suis encore très loin et mon approche, comme la mise au point de jumelles, précise peu à peu les détails. L’homme grimpe péniblement s’aidant d’un grand bâton. Il est vêtu d’une longue tunique blanche comme un cilice, le visage mangé d’une barbe et encadré d’une chevelure flottant sur ses épaules. Saisie d’une vision irréelle, je suis atteinte du syndrome Bernadette Soubirous: Le Serre de Carret  devenu le Sinaï et Moïse montant à ma rencontre. De près, sa défroque est en réalité un ensemble faseyant de coton écru, croisement de kimono et de boubou qu’il a peut-être ramené d’une communauté hippie. Il marche pieds nus. Détail anachronique qui gâche un peu l’image du patriarche, il est équipé d’un sac à dos dernier cri, certainement destiné à transporter les tables de la loi qu’il va chercher au sommet! Absorbé dans son effort ou dans ses pensées, il ne fait pas davantage cas de ma présence que le précédent illuminé.

Mantet, le sujet de menterie, m’y voilà. Une poignée de maisons qui dégringole dans la pente, cernée de toutes parts ne se laissant approcher en voiture que si l’on vient par le col qui la domine. Un promeneur accompagné de son gamin, quelques voitures en stationnement et un chien vociférant devant une ferme désertée où je voulais acheter du fromage sont les seuls signes de vie. Je ne fais que passer avant d’attaquer la montée. Derrière moi dans le lit de la vallée, Peter avance d’un pas décidé.

Ecologique…

No comment, c'est indiqué sur le panneau
No comment, c’est indiqué sur le panneau

 

Descente sur Py : Affranchie de l’arche des branches, je me transforme en puceron. Un petit insecte admirant le moutonnement capitonné et appétissant vert profond de la tête d’un brocoli géant. Dans le sillon des bouquets, s’éparpillent les îlots de toits du petit village.

Mais avant d’y arriver, à la longitude 2° 20′ 14,025″ est, je passe une ligne invisible qui marque le point exact où, si je continuais direction plein nord sans dévier d’un degré, je pourrais arriver à Dunkerque au terme d’une marche de 1200 kilomètres, après avoir traversé 8 régions, 20 départements et 334 communes, dont la capitale. Je rencontrerais une multitude d’églises et autres monuments historiques, passerais par le Sénat et l’Observatoire de Paris. Cette ligne ici, est matérialisée par un panneau explicatif en pleine forêt. Ailleurs, sur une conception de Paul Chemetov, architecte et urbaniste, pour fêter l’an 2000, on a planté une interminable rangée d’arbres tout le long du tracé: cette ligne de partage est la méridienne verte qui symbolise le méridien de Paris.

En soi, il n’a qu’un intérêt historique. Il faut certainement voir dans cette initiative, non pas une revanche franchouillarde destinée à laver l’honneur de ce méridien déchu, détrôné par son collègue anglais de Greenwich, mais un symbole fort du lien entre les hommes du nord et du sud et entre les générations.

3,14
3,14

Py ou la quadrature du cercle illustrant le problème insoluble de tous ces petits villages magnifiques qui agonisent, maintenus en survie par l’effet placebo d’un tourisme  parcimonieuxet les quelques résidents estivaux. Plus de commerce, ou presque. Plus d’activité agricole, plus d’artisanat. Je trouve néanmoins un tout petit bistrot-épicerie repris depuis peu par un jeune couple du cru qui compte ainsi arrondir les fins de mois difficiles. Le choix du menu est limité, mais la pause sur la terrasse en hauteur est bien agréable. Au moment de repartir, Peter arrive, lui aussi intéressé par un sandwich et quelques

achats. Quel look, ce Peter avec ses chaussettes remontées comme des bas de contention et son bonnet de laine. Faut-il être anglais pour être attifé de la sorte? Mais au demeurant il est fort sympathique. Il part s’installer sur un banc pour manger pendant que je me remets en route.

Agaçante…

 

Col de Jou, encore deux heures de marche pour couronner une étape copieuse qui devrait en totaliser environ dix.

Devant moi, un randonneur qui a probablement mon âge, monte d’un pas énergique. Je le suis, il m’enchaîne à sa cadence; Soudain, par erreur certainement, il bifurque à gauche. Je le dépasse alors, continuant mon ascension toujours au même rythme, prenant quelque avance sur lui. Revenu sur le bon chemin, il force inexplicablement l’allure, gagnant du terrain à chaque virage comme s’il voulait me rattraper; longtemps nous marchons l’un derrière l’autre, mais il me talonne de si près que je sens son envie impérieuse de vouloir passer devant. Je m’écarte, pensant gêner sa progression plus rapide que la mienne, mais je ne tarde pas à constater qu’il n’avance pas plus vite que moi. Je ne peux m’interdire de penser que son égo de mâle supporte mal de se voir devancer par une femme. Et stupidement, j’engage un duel tacite. Pour prouver que je suis en mesure de lui résister et que la marche n’est pas une prérogative masculine, j’augmente le tempo. Il ne se laisse pas doubler. Le chemin d’ailleurs ne s’y prête pas. Je suis à l’aise, à peine essoufflée, entraînée par un mois de traversée. Mais lui est en régime forcé, sa démarche trahit une fatigue qui s’accumule. Ce petit jeu un peu pervers duquel je n’arrive pas à m’extraire dure plus de vingt minutes. A l’occasion d’un large virage, je porte l’estocade. Il jette l’éponge par une pause. Je le revois reprendre son chemin, derrière moi, plus tranquillement laissant notre écart se creuser.

Devant le refuge de Mariailles, le jeune homme qui avait mangé avec moi à l’hôtel du Col de la Perche et dont je ne connaîtrai jamais le prénom, paresse allongé sur son tapis de sol. Nous discutons un peu sur nos étapes d’hier et d’aujourd’hui. Il attend que son père arrive pour aller s’installer dans un dortoir.

Refuge magnifique ancré comme un phare sur un promontoire rocheux, régnant sur un enchevêtrement de rocailles et d’arbustes colorés savamment agencés par une nature esthète dont les jardins japonais savent si bien s’inspirer.

Un gardien débonnaire à la fourrure épaisse et soyeuse paresse à l’entrée, reniflant à l’occasion les clients à leur arrivée comme s’il leur délivrait un saufconduit.

Un beau gardien bien sympathique, loin de ces horribles patous !
Un beau gardien bien sympathique, loin de ces horribles patous !

Il y a du monde, parce c’est une étape pour les randonneurs venus faire le tour et l’ascension du mythique massif du Canigou.

Une fois les tâches quotidiennes expédiées, je papillonne un peu, discute avec le patron du refuge. J’en arrive à parler de mes différentes rencontres insolites et il me dit avoir vu il y a deux jours le vagabond venu d’on ne sait où, qui ce matin m’avait interpellé au refuge du Ras de la Carança. S’il existe des SDF des villes, il en existe aussi dans les montagnes.

Installée devant une bière à la terrasse, je vois arriver mon concurrent malheureux, qui chaleureusement, va embrasser son fils, le jeune homme du Col de la Perche.

  • Je vous présente mon père, me dit le jeune homme en passant près de moi.
  • Nous nous sommes déjà rencontrés, dis-je terriblement gênée et même honteuse.

Je ressens comme une gifle toute la bêtise de cet orgueil mal placé qui m’a (ou nous) a privé d’un bout de chemin partagé.

  • Vous marchez bien me répond le père.
  • C’est l’entraînement. Et, détournant la conversation qui rôde autour de cet épisode peu glorieux, je rajoute : Vous verrez votre fils marche vite aussi, j’ai pu le voir à Planès. Quand on est seul, avec le temps on accélère.

Alors que je suis en conversation avec deux anglais, Peter arrive. Il vient s’installer près de nous. Après cinq minutes je leur demande :

  • Mais pourquoi ne parlez vous pas en anglais ?

Surprise et amusement de leur coté, ils n’avaient pas soupçonné qu’ils étaient compatriotes.

Au dîner je suis placée à la table d’un papy et de ses petits enfants, deux gamins de six et huit ans à qui il veut faire découvrir à la fois la montagne et l’ambiance d’un refuge.

  • Je vais vous raconter une blague, lance Léo, l’un des deux bambins. Mais je ne peux pas la dire trop fort.

Le grand-père inquiet pose tout de suite les limites.

  • Si ce n’est pas correct, tu la gardes pour toi.
  • Si, si !

Alors comme des comploteurs, on se penche au dessus des assiettes pour écouter la plaisanterie :

  • A quoi reconnaît-on un anglais dans un refuge ?

Mimique interrogative de la part de l’auditoire.

  • Parce que c’est le seul à avoir des chaussettes avec des sandales.

Et dans un mouvement unanime, nos regards plongent sous la table d’à coté. Et notre bon Peter fait honneur à sa réputation. (lire la suite)

traversee pyrenees

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