Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du refuge des Bésines au Col des Perches (33)

Samedi 1er aout

“L’aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l’orient ;

Tout était d’or ou de rose dans la solitude.”

(François René Chateaubriand)

Une si belle étape dont je pourrais parler sans me perdre dans les répétitions dithyrambiques. Les mots ne suffisent pas à décrire ces paysages féériques qui me portent dès mes premiers pas: Avec, ces pointes de l’ouest, roses du plaisir de capter les premiers rayons, ce petit lac des Bésines cerné de pins, tout en bas, comme un œil vitreux bordé des cils semblant observer le ciel, ce cordon ténu du sentier ourdi dans une trame de verdure, de monolithes et de caillasses éparses.

Refuge des Bésines

Refuge des Bésines

Etang des Bésines

Etang des Bésines

 

Ce qui frappe ensuite est la transition. Après les paysages rudes et minéraux, si peu animés de la seule vie végétale rachitique qui m’ont accompagnée depuis le refuge du Ruhle, avec la parenthèse du passage à l’Hospitalet et du tendre chemin des Bonshommes, c’est au contraire au Coll de Coma d’Anyell, frontière entre l’Ariège et les Pyrénées orientales, l’ouverture du paysage qui laisse le ciel régner en maître, écrasant une large vallée paisible, berceau d’un lac de Lanous outremer qui repose entre des pelouses perforées d’éclats de roches. Derrière lui, une armée de sommets argentés. A part une herbe séculaire, point de vie dans cet univers trichrome vert, gris et bleu : ni troupeau, ni faune sauvage. Pas plus d’oiseaux dans l’azur démesuré que de fleurs entre les touffes. Nul marcheur, ce monde est trop loin des commodités urbaines. Seuls indices de présence humaine sporadique, deux cabanes de bergers abandonnées. De cette immensité déserte où l’on se sent si petit, naît le sentiment d’une liberté absolue.

“A la porte des Pyrénées Orientales et du mois d’août”

Au col suivant, Portella de la Grava, que l’on atteint par un thalweg râpé, un second paradis d’une autre nature s’épanouit à mes pieds: large vallée souriante tapissée de pâturages gras, veinés de courants d’eau fraîche où se désaltèrent des vaches piétinant sans état d’âme des parterres de linaigrettes. Rivalisant avec une herbe de plus en plus rase, des petits bataillons de sapins à crochets montent à l’assaut de crêtes efflanquées.

Le chemin lui aussi renaît à la vie: A l’approche du célèbre lac des Bouillouses, des groupes de promeneurs se succèdent en une procession de plus en plus serrée.

Facile et magnifique, il est d’une beauté à la portée de tous, car on peut s’y faire déposer par une navette au départ d’un parking où on laisse sa voiture. Albert me l’avait tant vanté, il semblait le connaître sous tous les angles.

Montée au Col de Coma d'Anyell

Montée au Col de Coma d'Anyell

Lac de Lanous

Lac de Lanous

 

Le sentier longe tout le lac. C’est un véritable boulevard, sillonné de toutes sortes de marcheurs, en toutes tenues, des escarpins aux chaussures de randonnée. Mais l’intérêt, n’est pas là ; c’est le lac, même si la plupart des groupes qui babillent abondamment semblent avoir oublié être venus pour lui. Grande étendue bleu de Prusse, barrée à l’autre extrémité d’une digue rectiligne, sa berge érodée, peuplée de sapins, semble se morceler pour laisser échapper une flottille d’îlots comme un inlandsis se disloquant en icebergs. Avec ses airs de lac venu de temps géologiques reculés, c’est un mystificateur, car il n’a pas même un siècle et fut créé pour alimenter en électricité la ligne du petit train jaune; Il sert à présent de réservoir pour l’irrigation de la plaine du Roussillon. Ne boudons pas pour autant le spectacle qu’il nous offre: les chefs d’œuvre contemporains au même titre que les antiquités peuvent tout autant nous émouvoir.

Salade à la linaigrette
Salade à la linaigrette

Je descends ensuite lentement dans un modelé à peine montagneux : je n’ai même plus l’impression d’être dans les Pyrénées. Ni de déambuler à une altitude oscillant entre deux mille et mille six cents mètres. Les sommets sont repoussés aux confins d’un vaste plateau  de parcelles cultivées où flemmarde une route nationale.

Il n’est pas si tard quand j’arrive à Bolquère et je repense à Fabien qui, redoutant de ne pas pouvoir terminer ici dans les temps, avait préféré s’arrêter à Mérens; Dommage qu’il ait renoncé à relever ce petit défi qui le prive de deux superbes étapes avec un temps de rêve.

Je trouve un hôtel au Col de La Perche un peu plus loin que le village, près de la ligne du fameux petit Train Jaune, que je ne verrai pas ici, mais à une autre occasion et ailleurs.

Je renoue un peu avec le confort de la civilisation. Je dispose d’une grande chambre et pour la première fois depuis le début de ma randonnée, d’un grand miroir où je me découvre en pied un peu stupéfaite dans une maigreur ascétique. Jusque là mon reflet se limitait à mon visage.

Nous sommes deux dans la salle de restaurant, assis dos à dos à des tables différentes. Le jeune homme derrière moi m’interpelle.

  • C’est vous qui marchez. La patronne m’a dit qu’il y avait une autre randonneuse pour le diner.

Immédiatement, le dialogue s’engage, chaleureux, animé.

  • Venez donc à ma table, on poursuivra notre conversation en mangeant.

Sans se faire prier, le jeune, déménage et vient s’installer en face de moi.

Son récit m’étonne et son audace qui ne cadre pas avec son allure timorée me saisit admiration. Il s’est lancé sur la haute route, sans avoir jamais auparavant pratiqué de randonnée en solitaire ou au long cours. Il ne fait pas partie de ces mas-tu-vus qui n’avouent jamais s’être trompés ou avoir eu recours à l’aide d’autrui. Il est honnête, évoque ses galères, ses grands moments de solitude, le soulagement de trouver sur sa route d’autres marcheurs qui ont pu le renseigner ou lui tenir un peu compagnie. Il me dit aussi son plaisir de retrouver son père au refuge de Mariailles dans deux jours.

La serveuse apporte les entrées: une belle assiette de taboulé pour lui et une salade de carottes râpées pour moi.

  • Mais vous vous connaissez ? nous demande-t-elle, surprise de nous voir à la même table.
  • Oui, depuis cinq minutes.

Perplexe, je rajoute :

Mais, nous n’avons pas tous les deux le menu du jour ?

  • Si.
  • Ah, et pourquoi cette différence de traitement? J’ai plus de onze heures de marche pour la journée, et j’ai quand même assez faim. Les carottes, ça n’est pas aussi consistant que le taboulé.
  • D’habitude les dames me demandent des salades.
  • Peut-être pas les dames qui font de longues étapes !

Sans même avoir pensé à livrer notre nom, nous nous séparons à la fin d’un repas riche de paroles, sachant que l’on se retrouvera probablement dans deux jours.

Que le hasard jusqu’à maintenant s’est montré conciliant ! L’orage qui avait été annoncé, ne s’est finalement déclaré qu’en fin de soirée. (lire la suite)

traversee pyrenees

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