Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du refuge de Mariailles au gîte de Batère (36)

Mardi 4 août

  • Vous verrez, m’avait dit ma voisine de table pendant que nous prenions notre petit-déjeuner, il y a un panneau au départ du sentier qui indique le sommet. La montée est un peu longue mais pas très difficile, sauf pour les quarante derniers mètres. On parvient au dessus par une cheminée assez raide, mais très accessible; Il faut ranger les bâtons et s’aider des mains.

J’avais distraitement étudié la carte hier, pour constater que les deux itinéraires possibles étaient de longueur à peu près équivalente; Evidemment, la variante par le pic du Canigou présente plus de dénivelée, mais peut-on faire l’impasse de ce roi de légende? Je croyais me souvenir qu’il fallait dépasser le col de Ségalès puis tourner à droite.

Oui, je croyais me souvenir…

Eh bien, j’y suis au col. Un immense écriteau affiche les informations sur l’ensemble du massif, mais excepté un sentier qui dégringole à gauche sur Saint-Martin, pas d’autres départs, ni davantage de panneau indiquant comment on peut monter au sommet. Il faut probablement poursuivre un peu.

Bizarrement, le chemin descend et ne s’oriente pas dans la bonne direction. Comment me serais-je trompée, à aucun moment, je n’ai vu de ces pancartes standardisées qui quadrillent la montagne et indiquent les différents itinéraires. J’en ai bien vu une, que j’ai passée très rapidement mais elle annonçait le refuge Arago et de plus le sentier qui y menait n’avait pas le balisage rouge et blanc propre aux parcours de grande randonnée, mais jaune.

C’est décidément très curieux. Sûre de mon fait, je tarde à sortir ma carte. C’est seulement quand les incohérences deviennent criantes que je me résous à la consulter. Et là, je découvre les ravages d’une lecture rapide et approximative, qui m’ont conduite à une interprétation erronée des explications. Incorrigibles négligence et légèreté ! Le texte et le tracé étaient pourtant clairs. J’aurais dû bifurquer au moins une demi-heure plus tôt. Ne pas aller jusqu’au col de Segalès.

“En persévérant on arrive à tout ”

(Théocrite)

Le chemin dans la cheminée
Le chemin dans la cheminée

Un dilemme se pose. Rebrousser chemin allongera d’une heure mon étape qui en compte déjà plus de onze. Sans compter les pauses et les futures erreurs éventuelles! Mais rester sur ce parcours est l’assurance de repentirs pour m’être contentée de caresser le pied du colosse. Il faut trancher et vite, sachant parfois couper court aux tergiversations; Une fois la décision prise, l’alternative délaissée est souvent vite oubliée et l’énergie employée à assumer son choix. Le temps superbe est un allié de poids qui devrait me faciliter la route; si je reviens sur mes pas, je pourrais arriver au refuge de Batère vers dix huit heures trente et au pire si je n’avance pas assez vite, j’aurai la possibilité de m’arrêter au refuge des Cortalets.

Volte face, je reviens en arrière, repasse les pierriers incommodes au pas de charge, voulant rattraper mon retard, à l’affût du moindre indice.

Le petit panneau, presque artisanal, indiquant le refuge Arago est en vue. De près, je découvre, qu’en dessous, de façon peu convaincante comme s’il s’agissait d’un vague lieu-dit est inscrit en petit « le Pic ».

La montée est régulière au soleil et au vent, dans un paysage de plus en plus dénudé jusqu’au pied du tronçon final; depuis longtemps je n’ai plus vu une telle affluence. Le chemin à l’empreinte discrète se contorsionne tellement que les petits groupes semblent jetés au hasard du versant ; Je dépasse les anglais du refuge de Mariailles, les accompagne un moment avant de les abandonner à leur pause.

Un signe de croix dans un couloir d'avalanches
Un signe de croix dans un couloir d’avalanches

La vision du bas de la cheminée qui se termine au sommet du Canigou est ahurissante. Pareilles à des fourmis multicolores, les randonneurs éparpillés sur le chemin semblent se tasser dans le couloir vertical, constituant une procession discontinue qui progresse lentement entre d’énormes chaos rocheux en direction de la plateforme. Disloquée épisodiquement par un flux descendant qui s’agglutine par paquet en équilibre sur des promontoires.

Le peuple cosmopolite et multigénérationnel se compose de marcheurs équipés et de touristes en tenue inadaptée. C’est un échantillon de tout ce qui marche peu ou prou, du gamin qui caracole bravant les interdictions et ordres affolés de ses parents à la peureuse mamie presque bien en chair qui sue et souffle gémissant dans ce qui lui semble être un calvaire.

Le plus périlleux n’est pas la verticalité, car après tout, il suffit de choisir ses prises pour s’assurer. Mais la menace vient des chutes de pierres. Un grand cri brusquement raisonne. Un cri qui vient du haut, qui paralyse le mouvement de tous les grimpeurs. Personne ne sait ce que l’on a hurlé, mais tout le monde comprend qu’il y a danger. Des hauteurs, je vois jaillir un projectile, qui ricoche de plus en plus amplement, de plus en plus vite. La trajectoire est imprévisible, comme si à chaque rebond la pierre décidait d’une nouvelle victime. Tous se plaquent contre la paroi pour échapper à l’attaque, car le caillou semble avoir des envies d’espace et de liberté. Après un dernier hoquet à deux mètres au dessus de moi, une arête pulvérise le caillou qui fuse en une gerbe d’éclats tranchants.

Si la montée est fréquentée, que dire du sommet ? Il est tout bonnement engorgé! Je n’ai encore jamais vu depuis que je marche, une si petite surface accessible exclusivement à pied colonisée par autant de monde à la fois.

À la manière de Prévert

Tentative de description du Sommet du Canigou (2784m) en ce mardi 4 août 2009 *

Ceux qui arrivent

Ceux qui dérivent

Ceux qui partent

Ceux qui se rhabillent ou s’déshabillent

Ceux qui sont assis

Ceux qui sont debout

Ceux qui saucissonnent

Ceux qui picolent

Ceux qui parlent en espagnol, français ou javanais

Ceux qui SMSent

Ceux qui téléphoneportablent

Ceux qui rigolent

Ceux qui chantent

Ceux qui braillent

Ceux qui s’bécotent

Ceux qui s’engueulent

Ceux qui déposent leur sac ou le reprennent

Ceux qui tournicotent

Ceux qui cartigéhènent

Ceux qui pausent et ceux qui posent devant la grande croix de fer forgé drapée dans un drapeau catalan

Ceux qui clic-clac-kodakent

Ceux qui contemplent

Ceux qui méditent

Ceux qui prient

Ceux qui s’ennuient…

 

Tous ceux-là, et beaucoup d’autres se bousculant presque dans une effervescence qui ne sied pas à la montagne.

Celle qui, pour la première fois de sa traversée devine la méditerranée, voulait la vision, cherchait l’émotion, désirait le silence propice au recueillement

Celle qui a dû renoncer à ce plaisir suprême, parce que…

Tous ceux-là, et beaucoup d’autres qui se bousculant presque dans une effervescence ont soufflé l’émotion, lapidé le silence propice au recueillement.

Jour de soldes au dessus du Canigou
Jour de soldes au dessus du Canigou

 

Intrinsèquement, le Canigou, n’est pas somptueux; C’est un tas de cailloux désolé et sans aménité. Mais de ce pinacle, la vue infinie s’enfuit au nord-est au delà du liseré blanc incurvé des plages françaises d’Argelès à Perpignan, et au sud-est plus loin que les capricieuses côtes espagnoles.

La mer, la fin du voyage…

Irréelle, elle ne se voit pas, elle s’imagine, se fondant au ciel en nuances imperceptibles de bleu dans un horizon impalpable.

De mon piédestal dépouillé, ce que je vois est beau. Je suis montée, aiguillonnée par la perspective des sensations que j’allais éprouver en haut, mais j’ai raté le rendez-vous. Je ne regrette pas d’avoir fait l’ascension, je regrette seulement que tant d’autres aient eu la même idée que moi. Et laissant les marchands du temple sur cette esplanade fourmillante, je redescends, me remémorant, avec quelle émotion, au dessus du Mont Bego dominant la vallée des Merveilles dans le Mercantour, à deux étapes de la fin de mon périple entre Wissembourg et Menton, j’avais vu pour la première fois la mer, le Cap d’Antibes et même, flottant sur un radeau évanescent la Corse et le Mont Cinto.

Je marche à l’allure du troupeau, jusqu’au refuge des Cortalets, où comme lui, je fais une halte pour me désaltérer avant de continuer seule pour le gîte de Batère, à quatre heures trente de là.

D’abord par une piste qualifiée de touristique par les prospectus où des 4×4 promenant des vacanciers sur les routes catalanes soulèvent des cumulus de poussière jusqu’à une bifurcation où le sentier s’évade. Un panneau annonce encore trois heures de marche, mais un inconnu d’une écriture maladroite ou rageuse avertit qu’il faudra ajouter une demi-heure en raison des détours et acrobaties imposés par les arbres à terre.

Descente du pic aux Cortalets avec le troupeau
Descente du pic aux Cortalets avec le troupeau

Au début, je pense qu’il y a beaucoup d’exagération, mais après quelques kilomètres, il faut se rendre à l’évidence: la tempête de janvier 2009  a dépecé par endroit la forêt et l’a réduite à un jeu de mikado géant. Il faut trouver un passage, dessus ou dessous les troncs couchés et les branches arrachées, les contourner par le haut et par le bas. Ce steeple-chase (qui doit probablement avoisiner la longueur de l’épreuve réelle d’athlétisme) s’achève près de l’abri de Pinateil. Le chaos lâche prise devant l’ordre et la sagesse d’un flanc de montagne épargnée par la fureur des vents.

Je monte tranquillement au Col de la Cirère dans la douceur du soir, croise une sauvageonne délestée de tout bagage, la chevelure flottant derrière elle comme la queue d’une comète, qui court, court à grandes enjambées, un chien fougueux sur les talons. Qui est-elle et où peut-elle aller à cette heure? Une bergère retournant peut-être à son troupeau. Va-t-elle chercher le cheval qui attend sagement dans l’abri abandonné vers le refuge de l’Estanyol et dont la présence m’avait surprise ? Pourquoi pas, alors c’est une amazone.

Un peu plus haut, péniblement un trio de jeunes éparpillé mouline. Je les dépasse et celui qui est en tête, un asiatique assis sur une pierre, m’interpelle :

  • C’est encore loin Arles sur Tech ?
  • A plus de trois heures et demi.

Effarement de sa part. Il répète l’information à ses deux acolytes en passe d’arriver à notre niveau. C’est le découragement général, les soupirs, les “j’suis crevé”, “j’n’en peux plus”, “j’m’arrête là”. Et moi de m’étonner :

  • Vous n’avez pas de carte ?
  • On n’était avec deux autres qui marchent plus vite. Ils sont devant et ce sont eux qui ont la carte. On s’était donné rendez-vous au camping d’Arles.
  • Vu l’heure, ça me paraît difficile d’y arriver avant la nuit.

Il faut maintenant trouver un bouc émissaire à ce dysfonctionnement :

  • Font chier, ils auraient pu nous attendre !

Ils se consultent, atermoient; leurs décisions peinent à prendre forme en absence d’informations sur le parcours. Ils se contentaient de suivre les balises. S’ils s’arrêtent-là les autres vont s’inquiéter et il n’y a pas de réseau pour les prévenir. Je tente de leur proposer une issue :

  • D’ici une demi-heure ou trois quart d’heure, il y a le gîte de Batère. Vous pourrez planter votre tente, y manger et même téléphoner.

L’espoir revient avec cette solution qui se profile.

  • Bon courage, j’y vais. On se reverra au refuge leur dis-je, me remettant en route.

Un quart d’heure plus tard, avachis au pied du panneau du col, les deux lâcheurs fument en plaisantant.

  • Bonjour. Vous n’avez pas dépassé trois marcheurs ? enchaînement-ils après mon salut. Il y a un chinois dans le groupe, rajoutent-ils pour éviter toute confusion.

Je leur fais part de l’état de déliquescence des troupes et leur degré d’avancement. Après avoir semé leurs compagnons, ils se sont aperçu qu’Arles ne pouvait être rallié ce soir et qu’il fallait attendre le reste de la compagnie pour revoir le programme.

L’accueil des patrons du refuge de Batère est chaleureux.

Dans le dortoir réservé aux randonneurs en gestion libre, c’est à dire ceux qui font eux-mêmes leur repas, je trouve le jeune homme du Col de la Perche et son père. Ils ont fait la même route que moi aujourd’hui, mais sans se tromper.

Comme ils pensent se lever très tôt demain et préparer eux-mêmes leur petit déjeuner, je préfère aller m’installer dans la chambre réservée aux clients en demi-pension ce qui ne semble pas réjouir le jeune couple occupant déjà les lieux, surtout la fille qui avait peut-être espéré qu’il n’y aurait pas d’autre locataire pour la nuit. Elle est couchée, semble agacée du bruit que je fais et répond en phrases sibyllines et froides à mes questions qui voulaient inaugurer les échanges habituels que l’on entretient avec les autres itinérants.

En attendant de manger, je m’assieds sous les parasols de la terrasse et peu de temps avant de passer à table, arrivent les cinq naufragés de la montagne en rangs dispersés, se jetant avec soulagement sur les bancs. Ils délibèrent encore longuement, pour savoir s’ils vont planter leur tente à proximité et manger là ou faire de l’auto-stop pour aller à Arles. Le patron montre son agacement, voulant savoir le nombre de repas à servir. Une voiture arrive, mais refuse de les prendre.

Probablement, peu fortunés, nous les verrons se contenter d’une bière avant de repartir pour aller installer leur bivouac plus bas.

Nous mangeons finalement à trois. Les propos de la fille sont toujours parcimonieux, le garçon qui fait preuve à son égard de multiples gestes d’affection sans retour est plus ouvert. Il me dit qu’ils terminent leur traversée des Pyrénées débutée il y a quatre ans. C’est devenu à présent très difficile parce que sa compagne qui a subi une opération au pied éprouve des difficultés et fatigue vite. Mais ils tenaient à achever leur projet. Demain, ils iront jusqu’à Arles, dans deux jours, ils seront au Moulin de la Palette. De leurs deux étapes je n’en ferai qu’une.

  • Eh bien, leur dis-je, au Moulin de la Palette, je préviendrai de votre arrivée. Les gardiens de gîte aiment bien avoir confirmation des réservations. Il paraît qu’un grand nombre de marcheurs ne prévient pas quand ils se désistent ! (lire la suite)

*“Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France” (1931) Jacques Prévert

 

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