Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du Perthus à Banyuls sur Mer (39)

Vendredi 7 août

Jeter les clefs dans la boite aux lettres de l’hôtel encore endormi et se retourner pour lancer un regard sur la dernière nuit de ce voyage. Pas la plus belle, mais l’ultime avant le retour à la vie sédentaire. Pour adoucir les regrets d’une vie nomade qui s’achève, il y aura le retour au nid, les liens familiaux renoués, l’expérience à raconter.

Je pars sous un ciel qui ne sait pas s’il fait encore nuit ou déjà gris. Je dois me débarrasser d’un imbroglio de bretelles et de parkings, avant de monter une route goudronnée pendant quelques kilomètres puis une piste carrossable. Au milieu du chemin, un goupil poil de carotte nonchalamment furète. Il m’observe assez longuement, intrigué et ne détale que lorsqu’il me voit esquisser un mouvement en sa direction.

Sur la crête franco-espagnole
Sur la crête franco-espagnole

Le ciel s’est finalement décidé: quelques gouttes assombrissent très légèrement la terre du chemin et vernissent le feuillage coriace des broussailles. Ephémèrement, pas de quoi étancher la soif séculaire du sol.

Saint Martin d’Albère, petit village isolé du monde qui paraît à l’abandon, grande montée un peu improvisée sur le fil d’un éperon, puis refuge du Col de l’Ouillat, libre de clients et maintenu en vie par des musiques et spots publicitaires déversés par un poste de radio.

Je discute tout en buvant mon thé avec la femme occupée à passer le balai. C’est un refuge des pays chauds rarement pris par la neige excepté l’année passée où elle restée jusqu’aux portes du printemps, qui distille une ambiance différente de ceux que l’on trouve en haute montagne sous des climats plus rudes. Des randonneurs qui font la traversée, la gardienne en  voit de temps à autre mais certainement comme moi, la plupart fait une seule étape entre le Perthus et Banyuls.

Le sentier monte ensuite sur la ligne de crête par une jolie forêt de grands pins laricios. Au dessus, je traverse des prairies maigres et jaunes, suivies d’autres forêts aux arbres majestueux que je n’arrive pas à identifier.

Forêt de la Tagnarède
Forêt de la Tagnarède

Après, la trace ondule ou se dissipe sur les vagues de la prairie déchirée de citadelles de pierre grise. Le sentier courtise longtemps la frontière matérialisée par un barbelé datant probablement d’une époque révolue où Schengen, commune anonyme luxembourgeoise sans prétention n’avait pas encore donné son feu vert pour autoriser une libre circulation entre les pays européens. Des troupeaux de vaches et veaux gascons y paissent. Mais où ces bêtes peuvent-elles s’abreuver, les sources sont si rares? Durant tout le parcours je n’en rencontrai qu’une près du refuge de la Tagnarède. C’est une race accoutumée à se satisfaire d’une eau parcimonieuse, comme le montrent les bouses qui ne sont que des crottins.

La tramontane s’est levée, cantonnant une marée de nuages derrière moi, freinée par les sommets.

A l’orient, c’est le bleu d’un ciel tranquille, et par-delà une proéminence et la tour de la Massane qui voulaient ménager un effet de surprise, la plage bordée du feston d’écume de la mer… enfin ou déjà, je ne sais pas. Image nette et agrandie du mirage suggéré sur le Canigou quand j’essayais de trouver une émotion que la populace du sommet piétinait.

Je m’assieds, seule, pour méditer. Pour repenser à cette épopée, faire surgir les images les plus brillantes avec pour seule compagnie quelques oiseaux et la respiration sifflante du vent.

La descente après le Col de Sailfort est d’une sauvagerie barbare pour celui qui marche depuis plusieurs heures. C’est un lit abrupt de caillasses instables et de terre friable, qui ricoche et bute sur des roches hérissées comme des bris d’os. Banyuls semble pourtant à portée de main, mais l’altimètre semble bloqué. J’ai les genoux en feu, espère le moindre îlot de plat pour y faire escale et peste dès qu’il faut affronter une nouvelle prononciation de la pente. Enfin après une interminable descente convulsive, la sente s’assagit, s’installant sur les dalles qui recouvrent un ancien canal d’irrigation.

“Manger du raisin
Une grappe après l’autre
Comme une grappe de mots”

(Kusatao NAKAMURA 1901-1983)

Les nuages gagnent du terrain et le vent forcit en bourrasques colériques laissant présager un orage; Il me faut activer la cadence, si je ne veux pas arriver sous la pluie. Encore quelques petits cols avant de pénétrer dans le vignoble de Banyuls. Plantations élevées au rang d’œuvre d’art avec leurs casots (petites baraques de pierre sèche destinées à entreposer les outils) et leurs murettes qui longent des canaux disposés en pied de coq les faisant ressembler à des coiffures africaines où les cheveux rassemblés en tresses plaquées à la peau partagent le crâne en territoires géométriques.

Et là, je n’écoute que ma gourmandise, je reste entre les vignes plutôt que suivre les balises, me bâfrant jusqu’à l’overdose de raisin grappillé. Du nectar à l’état pur, et certainement du concentré de pesticides et de sulfates. Mais peu importe, que c’est bon !

Je mets un point d’honneur à retrouver avant la fin de mon périple mes fameuses balises, qui refont leur apparition après quelques piétinements dans les quartiers périphériques.

Calvaire des derniers kilomètres
Calvaire des derniers kilomètres

Dans le tourbillon d’une ville touristique, je tente de reprendre mes marques, vaguement déboussolée, étrangère, sentant déjà un indicible sentiment de vide s’insinuer.

Pour terminer dignement, j’ai encore deux rendez-vous à honorer.

D’abord le panneau qui marque la fin du parcours, une mosaïque représentant l’itinéraire simplifié depuis Hendaye, scellée dans le mur de la mairie.

Et enfin la mer, à quelques enjambées de là. Il est seize heures quarante cinq. La plage est envahie de vacanciers en maillots de bain. Rencontre du troisième type: avec mon accoutrement insolite et fatigué, je suis à leurs yeux une extraterrestre. La distraction de l’instant. Eux sont harmonieusement bronzés et salés à l’eau de mer, moi je suis boucanée de la montagne et assaisonnée de ma sueur.

Je m’installe non loin d’un homme et de deux adolescents allongés, qui m’observent avec insistance. Gênée, je me recroqueville pour enlever mes chaussures, qui laisseront apparaître des chaussettes douteuses et trouées, comme si j’étais une pauvresse crasseuse. Non qu’elles soient sales, j’ai pris soin de les laver chaque soir, mais parce que tout simplement il est impossible même au prix d’un lessivage intensif de leur rendre lorsqu’elles ont goûté à la terre des sentiers leur couleur d’origine. Et les industriels ont toujours le génie de fabriquer des vêtements de randonnée très clairs !

Quel curieux sentiment de se trouver sur une plage de sable finalement si semblable à celle d’Hendaye. Plus d’un mois, pour aller d’un rivage à l’autre, un mois soustraite du monde comme plongée dans un long sommeil, à se fabriquer des souvenirs uniques et personnels dépouillés de ceux que la société nous inflige quand elle nous phagocyte.

La séance de trempette est un délice, la revanche de la frustration d’Hendaye où j’avais refusé à mes pieds ce plaisir au motif que je ne voulais pas de sable dans mes chaussures.

Le gamin à coté de moi demande à son grand-père :

  • Papy, elle vient d’où la dame ?
  • Je ne sais pas, elle fait de la randonnée.

    Résumé de 39 jours de marche
    Résumé de 39 jours de marche

Se faisant l’interprète de ses petits-enfants, et pour du même coup assouvir sa curiosité, il me demande :

  • Vous faites de la randonnée. Vous venez d’où ?
  • Ce matin, je suis partie du Perthus.
  • Je connais bien la région. Ça fait une sacrée trotte ! Et vous veniez d’où avant le col du Perthus ?
  • D’Hendaye
  • Toute seule ?
  • Oui.
  • Papy, c’est où Hendaye ?
  • De l’autre coté des Pyrénées. Au bord de l’atlantique.

Les deux gamins sont médusés et veulent tout savoir de la durée, des difficultés, des temps de marche quotidiens, de mes craintes et de mes galères éventuelles.

Oui, vraiment je suis une extraterrestre.

Nous discutons encore un peu de leurs vacances, de la ville, mais je dois encore aller me mettre en quête d’un hôtel.

Je retrouve devant un stand de glaces, le jeune homme du Col de la Perche et son père, qui comme moi avaient idée de fêter la fin de leur traversée par un petit plaisir rafraîchissant. On évoque nos derniers kilomètres. On se congratule sincèrement, reconnaissant chez chacun non pas du courage mais au moins la persévérance d’être allé au bout du projet.

 

Banyuls, l'autre rivage
Banyuls, l’autre rivage

Je tomberai pour clore l’épisode des Pyrénées, sur l’hôtel le plus minable de ma traversée : une soupente, ancienne chambre de bonne, avec un vasistas pas plus grand qu’un mouchoir de poche, une douche et des toilettes deux étages en dessous et pour pallier le robinet d’eau froide qui est grippé, une bouteille thermos et un gobelet.

Le lendemain vers midi, je retrouverai Mario précisément sous la mosaïque “GR10 BANYULS SUR MER – HENDAYE”.

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