Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du moulin de la Palette au Perthus (38)

Jeudi 6 août

Montalba
Montalba

C’est la perspective de la fin du voyage qui me pousse à avaler les kilomètres et brûler les étapes, malgré la certitude que sitôt le sac posé, la sensation d’un vide et la nostalgie s’installeront. Il faut impérativement que je termine demain soir. Mario doit me rejoindre à Banyuls.

L’étape est conséquente, près de onze heures avec une possibilité d’interrompre à las Illas, mais je m’interdis cette alternative. Il faut que j’avance envers et contre tout pour arriver dans les temps.

Je bâcle ce début de journée par un empressement qui me rend un peu aveugle à ce qui m’entoure et l’absence de faits marquants ne fixe dans la mémoire que des bribes de panoramas disparates. Pourtant le chemin ponctué de quelques mas isolés laissés à la garde de chiens rogues est agréable. Joli aussi et désert jusqu’au col du Puits de la Neige où je rencontre un groupe de marcheurs.

Peu de souvenirs donc, seulement quelques images ponctuelles et l’impression globale d’une montagne changeant de visage, une montagne matelassée d’une végétation chiche et endurante qui se contente d’une pellicule de terre ingrate pour survivre.

Pour connaitre la valeur de la générosité, il faut avoir souffert de la froide indifférence des autres…

(E.Cloutier)

J’arrive vers midi à Las Illas. Aller jusqu’au centre du village m’oblige à un crochet de près de quarante minutes. C’est payer un peu cher l’eau qu’il me faudrait pour compléter mes réserves, déjà largement entamées. Le plus astucieux serait de continuer et aller en demander dans l’une des dernières maisons du village qui bordent le chemin. Après quoi, je trouverai un endroit pour manger un peu, car j’ai besoin de m’arrêter. Je dépasse progressivement toutes les habitations qui sont fermées. Heureusement, dans la cour de l’une d’elles, une voiture est en stationnement.

Au col du Puits de la Neige où il n'y a ni l'un, ni l'autre
Au col du Puits de la Neige où il n’y a ni l’un, ni l’autre

Je vais sonner à la porte. Aucune réponse, aucun mouvement à l’intérieur. J’insiste. Toujours rien. Et si les occupants étaient momentanément absents, partis avec une autre voiture ? Que faire, descendre au village? Non, je perdrais trop de temps. Je vais inspecter les autres maisons pour y déceler le signe d’une présence. Pas davantage de vie. Il semble qu’elles soient toutes des résidences de vacances vides. Le découragement m’envahit. Bien sûr je ne suis ni perdue, ni en danger, mais fatiguée par cette chaleur féroce qui m’assomme et m’assoiffe. Ma bouteille à moitié remplie ne me suffira pas pour aller jusqu’au Col du Perthus. Je reviens vers la maison me raccrochant à l’idée qu’il doit bien y avoir quelqu’un. Une fenêtre est entrebâillée, on ne part pas en laissant son habitation à la merci des cambrioleurs ou des orages. Je sonne une nouvelle fois, toujours sans résultat. Je cherche d’un regard circulaire une arrivée d’eau, il y a toujours des robinets à l’extérieur, dans les cours ou les jardins pour l’arrosage des plantes ou le lavage des voitures. Tant pis, si elle n’est pas potable, j’y mettrai une pastille désinfectante. J’en décèle un soudain, perché au sommet d’une conduite aérienne au milieu des plates-bandes. Escortée de la culpabilité d’un voleur occasionnel poussé par sa pauvreté, je vais me servir. Quelques gorgées avant de la remplir avec une eau peut-être douteuse. J’ouvre la manette, un flot d’eau claire jaillit. Mais d’un seul coup, comme par un tour de sorcellerie, c’est un liquide plus noir que du brut qui commence à remplir ma bouteille, contaminant ce qui me restait d’eau. Une vase pourrie, nauséabonde qui sent la bête crevée. Je n’ai plus rien à boire. Je suis anéantie, vaincue par la fatigue et ce coup du sort qui m’amènent au bord des larmes. J’en tremble de rage et de désespoir.

Je retourne sonner une dernière fois, je ne sais pas pourquoi. Tout simplement parce que je n’ai plus d’autres idées en réserve, et que je n’arrive pas à me convaincre de descendre au village.

Un bruit miraculeux. Des pas qui s’approchent, une ombre floue qui se précise derrière le verre granité de la porte qui enfin s’entrouvre.

Je suis dans un état si pitoyable que j’ai de la peine à faire comprendre mes déboires (peut-on trouver mot plus approprié ?) à la femme ébahie qui me découvre sur son perron. Mes explications sont chaotiques mais voyant ma bouteille remplie d’eau croupie et ma mine décomposée, elle s’exclame, compatissante et désolée.

  • Oh, là là ! Le robinet du jardin est alimenté avec de l’eau souterraine, mais en ce moment il pleut si rarement qu’il n’y a que de la boue. On ne s’en sert même plus !
  • Je suis confuse d’être allée me servir sans votre autorisation, mais j’ai sonné plusieurs fois et comme je n’avais pas de réponse je pensais qu’il n’y avait personne. J’ai bien cherché dans les maisons voisines, mais elles sont toutes inoccupées.
  • Quand je suis dans la salle à manger devant la télé, je n’entends pas la sonnette.
  • Pourriez-vous rincer ma bouteille et la remplir, s’il vous plait ?
  • Je crois qu’il est préférable de la jeter, vous allez vous empoisonner. Je vais vous donner une bouteille d’eau minérale.
  • C’est extrêmement gentil, merci.

Après une trentaine de secondes, elle réapparaît :

  • Tenez, voilà.
  • Combien vous dois-je ?
  • Oh, mais rien du tout !
  • Si, j’y tiens, il n’y a pas de raison, vous l’avez payée cette bouteille.
  • Non, non sans façon.

Je me confonds en remerciements sincères pour cette générosité qui coule de source. La gentillesse gratuite à toujours de quoi me toucher.

Je vais m’installer un peu plus haut à l’orée de la forêt pour me calmer, manger et me désaltérer de cette eau bénite. Me délectant de mes sardines achetées à Arles pour remplacer le répétitif saucisson, je repense à la halte que j’avais faite au lac de Bious-Artigues, où les tenanciers d’une guinguette n’avaient pas même daigné me dépanner d’un demi-litre d’eau !

J’ai également une pensée pour ma bouteille qui avait fait avec moi la traversée de la France de Wissembourg à Menton, arpenté les sentiers de l’île de Madère et qui finira jetée dans une poubelle de Las Illas à une étape de la fin des Pyrénées.

Chênes-lièges, Voie domitienne et Supermarchés

 

Demain, j'enlève le haut
Demain, j’enlève le haut

La chaleur est encore insoutenable et l’ombre des arbres à la verticale. Je me presse, zigzagant pour grappiller un peu de fraîcheur sous les branches qui débordent à la lisière du chemin. Un tuyau qui amène l’eau à un mas isolé court le long de la piste, signe qu’il n’y a pas d’eau ici. La sueur me coule dans les yeux et je dois m’éponger régulièrement le visage de mon foulard.

Et après la bouteille, c’est lui que je perds non loin du Mas Nou, qui héberge une communauté naturiste, le semant sur le chemin pour l’avoir passé sans le nouer autour de mon cou. Le foulard basque, acheté à Saint Jean Pied de Port n’aura pas été plus loin que les Pyrénées. Il ne sera même certainement d’aucune utilité aux riverains qui le trouveront !

Sous un arbre, deux randonneurs littéralement foudroyés par la canicule sont allongés comme des moribonds, la tête relevée sur leur sac à dos. Ils entament leur traversée, dans le sens inverse du mien. Le début s’avère plus difficile qu’ils ne l’avaient imaginé, me disent-ils, et se demandent jusqu’où ils pourront aller. Je me revois à Olhette, un mois plus tôt quand, terrassée par mon insolation,  je me posais exactement la même question.

Pour quelques kilomètres, on s’évade de la large voie par un petit sentier qui traverse une plantation de chênes-lièges, ces arbres méditerranéens à l’aspect si curieux quand ils sont dépouillés de leur écorce sur une hauteur d’un mètre cinquante. Comme s’ils avaient voulu la remonter telles les jambes d’un pantalon de grosse toile pour le pas la souiller de terre.

La fin de l’étape est intéressante mais sans caractère. Elle frôle des vestiges romains (Soubassement du Trophée de Pompée et Via Domitia, utilisée ensuite par les pèlerins de Compostelle) et médiévaux, longe un ancien petit cimetière avant de passer au pied du Fort de Bellegarde, énième fortification à mettre à l’actif de Vauban.

Après une série de cols de plus en plus modestes, le chemin débouche au Perthus, à deux cent quatre vingt dix mètres d’altitude, un nain au regard de tous ceux qui ont jalonné mon itinéraire. Et un nain affreux, un gnome, quoi. C’est une rue colonisée par des nuées de touristes-consommateurs qui sortent de la multitude de magasins serrés en enfilade le long des trottoirs, portant à bout de bras des cabas ou poussant des caddies remplis à ras bord de bouteilles d’alcool, de paquets de cigarettes et d’articles de parfumerie.

Je choisis le premier hôtel en vue, au cœur de la cohue, du bruit et de la musique. Un avant-goût de mon retour à la civilisation, la phase numéro un de ma réacclimatation.

Le village-centre-commercial retrouve un semblant de calme une fois les boutiques fermées. Je mange à la terrasse de l’hôtel dans une douceur agréable à coté d’un couple qui termine sa randonnée. Un sourire et un bonsoir lancés en guise de prélude à une conversation.

  • Tu vois, dit la femme à l’intention de son compagnon, si absorbé par la dégustation de ses spaghettis bolognaises qu’il n’a pas encore pris part à la discussion, la dame a fait la traversée toute seule. Et ce matin elle est partie du Moulin de la Palette. Puis s’adressant à moi: Nous, on a dormi à Las Illas.
  • Quand je marche seul, je fais des étapes comme celle-là répond-il avec une pointe de regret ou peut-être de reproche.

Et il enchaîne avec ses traversées de la Corse par le sentier mythique qu’il trouve sans conteste être le plus beau de tous.

  • Vous connaissez, me demande-t-il ?
  • Non, je le ferai peut-être un jour.
  • C’est la première fois que nous marchons ensemble me dit la femme. C’est dur avec cette chaleur. Avant-hier, vers Arles c’était intenable, j’ai eu un malaise. On a perdu beaucoup de temps.

Je me souviens que le gardien du Moulin de la Palette m’avait parlé de cette marcheuse qui s’était trouvée mal.

    • Et ça vous plait la randonnée ?
    • Oui, surtout quand ça s’arrête ! me répond-elle avec un sourire entendu qui semble sonner le glas de leurs futures itinérances partagées. (lire la suite)

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