Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du gîte de Batère au moulin de la Palette (37)

Mercredi 5 août

Woodstock en Capcir

Quelle erreur quand il fait chaud de vouloir un peu prolonger la nuit en arguant du besoin de repos ou de la longueur d’une étape plus modeste que celle de la veille. Pyrénées, de pyros en grec, le feu… Aujourd’hui à l’approche de la mer, la montagne brûlée de soleil est encore plus fiévreuse à son lever que les jours précédents.

Huit  heures passées au démarrage, bien trop tard, redoutable bévue. J’avance rapidement tant que c’est supportable. J’engage une course contre la montre avec le mercure.

Si, si, j'en ai vu un bouger !
Si, si, j’en ai vu un bouger !

Au loin, des chapiteaux blancs et des tentes éparses, une sorte de bivouac, de cirque ou de camping se disperse dans une clairière. Intriguant. Je flaire un camp de gitans qui disparaît derrière les arbres à mon approche.

Au sortir d’un chemin de lapin qui se dissimule sous les taillis, je surprends deux femmes enlacées:

  • Que va penser le monsieur, claironne joyeusement, cachant un peu sa gêne celle dont l’âge est trahi par une chevelure argentée.
  • Non, ce n’est pas un monsieur mais c’est une dame dis-je tout aussi jovialement. En plus, la dame ne pense rien ! Mais où suis-je donc arrivée ?
  • Dans un rassemblement, me répond la plus jeune qui ne doit pas avoir plus de vingt ans alors que son amie s’éclipse dans la nature.
  • Un rassemblement pour quoi faire ?
  • Pour vivre ensemble. Il y en a qui viennent de France, d’autres d’Espagne. Nous avons des valeurs communes.
  • Et quelles sont les valeurs de cette … communauté ? Je retiens de justesse le mot secte.
  • Euh, ben… comment dire ?

Je sens l’embarras. Ces valeurs semblent indéfinissables ou floues. Je suggère une réponse:

  • Des valeurs écologiques ?
  • Oui, c’est ça. On veut vivre près de la nature, on partage tout.

Je sens que l’hygiène ne fait pas réellement partie des valeurs, que l’eau doit être rare et le peu de savon partagé.

  • Je vais te montrer le camp, tu veux ? me propose-t-elle.
  • Il y a un… chef dans le camp.

Non, je n’ai pas dit gourou.

  • Non, chacun est son propre chef.
Chaleureuse Egline
Chaleureuse Egline

Tout en discutant comme deux vieilles copines, nous traversons cette aire pour les gens du voyage improvisée dans le champ qu’un paysan a mis à leur disposition pour quelques jours. C’est un résumé de tous les types d’habitats sommaires dispersés autour d’un pré piétiné: des tepees, des cabanes de branchages, des tentes et même une yourte. Dans l’agora, se consument quelques braseros et une jeunesse oisive, vêtue d’oripeaux fripés somnolant sur des couvertures. Une colonie silencieuse en léthargie. Il semble régner une vie au ralenti; Seuls deux enfants, dénudés distillent un peu d’animation.

Immédiatement, je fais le lien avec le Moïse que j’avais croisé deux jours plus tôt. Davantage encore que son accoutrement, sa provenance m’avait interloquée. Il devait être un dissident, un marginal de ce peuple en marge, investi d’un soupçon d’énergie qui l’a poussé à abandonner la communauté.

  • Mais que faites vous toute la journée ?
  • On discute et on prépare à manger; Après chaque repas on se réunit pour faire passer un bâton de parole.

Je sens que vous êtes comme moi, un(e) indécrottable terre à terre, à la mentalité trop prosaïque pour en saisir le symbole.

  • C’est quoi un bâton de parole ?
  • On se met en cercle et celui qui veut parler de son expérience prend le bâton.

C’est en quelque sorte la matérialisation du droit à s’exprimer oralement, un micro primitif.

  • Aujourd’hui après le petit déjeuner, nous avons parlé de la caravane. C’était génial !  C’est un groupe d’espagnols qui tente de faire revivre des petits villages abandonnés.

Et là, vous pensez, vous aussi, que faire revivre un village consiste à se retrousser les manches, remonter les murs des maisons, retaper les charpentes, et pourquoi pas se mettre à la culture des légumes bio et faire un peu d’élevage. Parce que vous, comme moi, avez le souvenir des post-soixante-huitards partis élever des moutons dans le Larzac. Ah mais, non, vous n’y êtes pas du tout. C’est beaucoup plus simple. La caravane squatte les habitations ou les ruines pendant quelques jours avant de trouver un point de chute ailleurs. Faire revivre doit signifier vraisemblablement gratter une guitare dans des fumées hallucinogènes jusqu’aux premières lueurs de l’aube autour de petits feux de camp.

Elle trouve cela génial.

  • Tu t’appelles comment ?
  • Egline.
  • Ah, c’est original ! C’est joli aussi.

Evidemment je ne m’attendais pas à ce qu’elle ait un prénom standard du genre Agnès ou Emilie. Je brûle d’envie de lui demander si c’est le prénom que ses parents lui ont donné ou si c’en est un de son invention. Mais si c’est le cas, elle a bon goût et il lui va bien.

Elle a la candeur attendrissante des jeunes qui idéalisent la vie, qui pensent que l’on ne peut vivre de rien et croient que toute l’humanité est bonne. Malgré ou à cause de cela, elle me plait.

Elle va me présenter à des vieux barbus qui sont à la popote devant des installations de fortune.

  • Tu veux prendre un thé ? me demande-t-elle
  • Je te remercie mais je ne veux pas trop m’attarder, j’ai encore du chemin.

Pour tout dire, je n’ai pas envie d’une infusion douteuse d’herbes ramassées dans les coins où chacun va se soulager.

Si l’on peut trouver touchantes les utopies d’une Egline qui a encore si peu vécu, en revanche tous ces vieux qui ont l’expérience et devraient avoir le sens des réalités me semblent nettement moins excusables. Que cherchent-ils au milieu de cette chair fraîche ? Et ces gosses que je vois jouer, presque nus, au milieu de ce peuple inactif, sont-ils à leur place ?

Echoués comme des épaves, des vans d’un autre âge, des voitures déglinguées attendent ça et là.

  • Tous ces véhicules s’accordent-ils de votre philosophie écologiste ?
  • Non, mais il faut bien pouvoir venir jusqu’ici.
  • Les voitures récentes consomment beaucoup moins que ces vieux minibus !
  • C’est vrai, mais elles sont trop chères…
  • C’est difficile de concilier pauvreté et respect de la nature…Tu viens d’où ?
  • Paris

Je lui parle alors de mon contrat avec la nature, la traversée depuis Hendaye, sans avoir utilisé la moindre goutte d’essence, la splendeur des cols, mes rencontres avec les bergers, les troupeaux, les sommets enneigés égratignant le ciel, les refuges naviguant sur les nuages, les hardes d’isards…

  • C’est quoi les isards ?
  • Des chamois

Je trouve les mots, pour lui raconter leur course aérienne sur le flanc de la montagne. Puis le la majesté du vol des vautours fauves.

  • Tu as déjà vu un vautour fauve dans le ciel ?
  • Non
  • C’est un roi !
Sans artifice
Sans artifice

Et les marmottes qui sifflent pour annoncer l’arrivée du randonneur, et puis les fleurs plus belles que celles des parcs de Paris comme les lis martagon, les iris bleus des Pyrénées, les ancolies couleur de nuit, les doronics pluie de soleil dans les creux sombres…

Elle ponctue toutes mes descriptions d’un “Génial !”. Elle ne connaît rien: les Pyrénées se limitent à son camp de base.

Je voudrais lui dire de prendre son sac et de me suivre, pour lui faire découvrir ce qu’est la vraie nature géniale qui se mérite au prix d’un peu d’effort, l’émotion du dépassement de soi et la récompense pour les sens, le flash des panoramas grandioses supérieur à celui du pétard. Mais il me reste bien peu de distance à couvrir, dans deux jours je serai à Banyuls.

A la frange de cet univers “Peace & Love” borné de cairns artistiques faits les pierres qui s’empilent dans un équilibre de funambule, nous nous quittons sur une embrassade chargée des souhaits mutuels de bonne route.

Bonne route… C’était ce que j’espérais il y a un mois, avec l’incertitude qui m’empêchait de me projeter en raison de cette distance devant moi qui me paraissait démesurée.

Bonne route… Elle a ténu ses promesses.

On pense autrement quand on est à la fin d’un voyage et les impressions sont contradictoires : c’est un sentiment de satisfaction mêlée de nostalgie; C’est la sensation à la fois d’un effort de longue haleine mais finalement pas si difficile. C’est une mémoire chargée de souvenirs personnels qu’on redoute de voir s’envoler et vide des événements survenus dans le reste du monde.

Rien ne dit
dans le chant de la cigale
qu’elle est près de sa fin.

(Basho)

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Les Pyrénées deviennent sèches et arides. Le chemin dévale jusqu’à Arles parfois dans un caniveau de roches grenue entre des arbres au tronc noueux et feuilles rabougries. Les maigres ruisseaux se raréfient.

Prémices de la fin du voyage
Prémices de la fin du voyage

En milieu de matinée, la stridulation d’une première cigale m’annonce une mer proche. Pour lui donner raison, suivent à quelque distance des chênes-lièges qui ombrent le sentier, sans pouvoir le rafraîchir.

Depuis quand n’ai-je pas vu un commerce ouvert digne de ce nom proposant des produits frais, des laitages, du chocolat? Ici, c’est le luxe. A Arles, il y a tout : boucherie, boulangerie, supérette, alors je fais le plein de yaourts, de fromage, de fruits, de gâteaux, de soda et je pars m’installer sur un banc du parc ombragé de la jolie petite mairie.

Au plus fort de la canicule je me remets en route, rassasiée. Pas le moindre souffle pour atténuer la température qui me renvoie à mes premiers jours de traversée en pays basque où j’avais dû renoncer à poursuivre une étape terrassée par une chaleur insupportable.

Dégoulinante, je suis presque au bord de l’étourdissement, m’obligeant à presser le pas dans les prairies sèches et la garrigue pour gagner de la hauteur et les zones d’ombre qui tempèrent un peu cette fournaise. S’il y a  plus haut des arbres, c’est qu’il doit y avoir des cours d’eau. Mais je fais un calcul erroné : Les essences comme les chênes verts, sont peu exigeantes et se satisfont de sporadiques pluies d’orage. Je marche longtemps espérant rencontrer un ruisseau mais tous les gués sont à secs. J’en trouve un enfin, qui n’est guère qu’un goutte à goutte suintant entre les mousses et feuilles tombées. J’y plonge mon chapeau et mon tee-shirt, que je ressors souillés de terre, mais qu’importe, la sensation de fraîcheur est miraculeuse.

La fin de l’étape est adoucie par la voûte d’une châtaigneraie, après le Col de Paracolls où je me laisse couler, laissant même échapper sur la fin du parcours mes balises, persuadée que le gîte se terre au milieu du hameau visible en contrebas. J’arrive dans une superbe propriété où je dois interpeller les propriétaires pour demander mon chemin.

  • Bonjour Messieurs Dames. Pourriez-vous me dire où est le Moulin de la Palette ?
  • Mais d’où venez-vous ? me répond la femme d’un ton plutôt sec.
  • Du sentier là-haut, mais j’ai perdu mes balises. Je pensais que le gîte était par ici.
  • Non, vous vous êtes trompée.
  • Par où dois-je passer ?
  • Vous n’avez qu’à descendre vers le ruisseau et passer le pont.

Elle m’indique fort mal le chemin à prendre, répond à peine à mon au revoir. Quant à l’homme, il ne m’accorde ni regard, ni parole.

Je dois me renseigner une deuxième fois pour retrouver le sentier.

Savoir faire son miel de cette soirée

Un chat glissant dans l’ombre, une vieille fourgonnette garée dans la pente et des volets ouverts … uniques signes de vie du gîte suspendu sous la route dans une combe reculée. Une vie paisible et retirée à l’abri du monde, du soleil et des ondes. Je sonne à plusieurs reprises pour tirer le propriétaire de ses activités.

Pas d’autres randonneurs annoncés, le dortoir et le reste des communs est pour moi. Je suis devant les lits comme l’automobiliste dans un parking vide, incapable de me décider, testant l’un ou l’autre pour choisir le matelas le plus ferme, la place la plus lumineuse.

J’ai souvent préféré être la seule cliente d’un gîte, plutôt que mélangée à un groupe constitué qui la plupart du temps m’ignore complètement. Dans le premier cas, invitée à la table du propriétaire, j’ai passé des soirées riches d’échanges de toutes sortes qui dépassaient toujours le cadre restreint de la marche. Tous m’ont parlé de leur pays, de leur vie, de leur métier. Et celui-ci est apiculteur.

Avant de passer à table je lui fais part de ma contrariété à ne pouvoir téléphoner à la maison pour prévenir que je suis bien arrivée. Encore une fois abusée par le numéro de téléphone qui figure dans les coordonnées du gîte.

  • Il n’y a pas de téléphone ici. C’est ma femme qui reçoit les appels et quand je descends, elle me donne les informations.

Avec une gentillesse incroyable, il me propose de me conduire dans sa voiture qui sert à transporter le matériel d’apiculture jusqu’à un point où il y a du réseau. Une petite balade magnifique d’une douzaine de kilomètres. Au milieu d’une nature écorchée et desséchée, la route se contorsionne agrippée à mi-hauteur des falaises d’une gorge que je n’aurais pas pu contempler par le sentier pédestre. Mes exclamations admiratives le pousse à me parler de sa passion pour le canyoning limitée à présent par l’âge, qu’il a longtemps pratiquée dans le coin.

Sur le point de passer à table, il me demande :

  • Avez-vous peur des abeilles ?
  • Non, je n’en ai pas peur. Je sais comment me comporter avec ces insectes. Chaque fois que je me suis faite piquée, c’est parce qu’une abeille se trouvait prise dans un vêtement et que j’ai eu un geste brusque pour la déloger. Je suis toujours surprise du comportement des gens qui paniquent à la seule vue d’une abeille.
  • On va manger dans la salle de fabrication, si ça ne vous dérange pas ?
  • Non, ça va mettre un peu de piquant !

Nous mangeons en tête à tête dans la grande salle au cœur d’un ballet sonorisé d’abeilles. Des dizaines et des dizaines, qui tournent autour de l’extracteur et la cuve de filtrage, s’y posent,  et butinent. Lourdes de leur récolte, pareilles à des Antonov elles reprennent difficilement leur envol, attirées par le néon et les fenêtres laissées fermées pour limiter l’invasion. Certaines, ivres piquent sur la table comme des kamikazes, incapables de repartir, même après plusieurs tentatives. On ne sait par où elles entrent et elles, ne savent plus par où repartir pour rejoindre leur ruche. Alors la colonie grossit saturant l’espace des décibels de leur bourdonnement.

Tout en gardant un œil attentif sur chaque bouchée que j’enfourne, j’écoute, étoffant mes connaissances succinctes sur la fabrication du miel. Il m’apprend la transhumance des ruches, la récolte, les différentes productions, les étapes de fabrication, le conditionnement et la vente. Je pose les questions, pour me faire une idée sur les problèmes soulevés ça et là dans les médias, comme le Gaucho et le Regent, deux pesticides accusés de décimer les ruches. Ou même le frelon d’Asie qui a les mêmes effets. Ici, le problème reste relativement limité; Comme il n’y a pas de culture, seul le prédateur asiatique peut être mis en cause.

Evidement une bonne démonstration valant mieux qu’un beau discours, on passe de la théorie à la pratique et la fin du repas se termine par la comparaison de quelques échantillons de sa production de l’année. Et pour le dessert, du fromage blanc noyé sous un miel de châtaigner.

Il me parle également de la polémique qui a secoué la vallée jusqu’à l’année dernière: Un couple parmi ses voisins, s’était mis en tête d’interdire une partie du chemin, qui, selon lui passait par sa propriété; Il avait donc entravé le passage d’une grosse chaîne (restée en place) et posté un chien féroce. La guerre était déclarée et le bras de fer entre lui et la fédération de randonnée soutenue des instances locales a duré plus de dix ans. Le tronçon incriminé a dû un temps disparaître de la carte, les randonneurs obligés de faire un détour de plusieurs heures, zappant le hameau. L’affaire s’est envenimée et a finalement été portée devant la justice, comme en témoigne l’article de presse photocopiée que mon hôte me présente. Après une dizaine d’années, les autochtones belliqueux ont dû se soumettre, à contre cœur, comme on peut l’imaginer.

Je lui décris un peu la fin de mon parcours de la journée, la propriété que j’ai traversée et les renseignements avares qu’on m’a prodigués. Mon complément de description ne laisse aucun doute sur l’identité de mes interlocuteurs, d’autant que le hameau n’est pas si peuplé.

Je peux me vanter, d’avoir quelque peu amadoué ces ours mal léchés, car non seulement j’ai emprunté un morceau de chemin qu’ils revendiquaient, mais en plus, mon erreur m’a conduite sur leur terrain, jusqu’au seuil de leur porte. (lire la suite)

traversee pyrenees

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