Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du col des Perches au refuge du Ras de la Carança (34)

Dimanche 2 août

Derniers combats
Derniers combats

Derrière la montagne à l’est, vers Mont Louis, c’est la guerre. Enfin, telle que le l’imagine car je ne la connais qu’à travers les images des journaux télévisés où un reporter fait gravement le point sur l’apocalypse qui se joue derrière lui, au loin. Mais ici, c’est une guerre silencieuse. De gros nuages menaçant roulent dans le ciel, noirs comme les fumées d’une ville embrasée par un déluge de bombes laissant fuser par quelques trouées les éclairs de lumière crue d’un soleil intermittent. Epuisé et vaincu, l’orage livre un dernier baroud d’honneur en ce petit matin. Après une nuit de tumulte, la nature qui en ressort déconcertée et triste, suinte de partout.

Je marche rêveusement, au devant de l’embrasement qui se calme pour ne léguer au ciel qu’une grisaille informe, sans beaucoup prêter attention à ce qui m’entoure. Je marche, c’est tout. L’émotion est en dormance. Les panoramas opulents et le soleil prodigue des jours précédents, m’ont-ils rendue insatiable ou blasée ? La longueur de mon isolement commence-t-il à me peser ? Que me manque-t-il ou qu’ai-je trop vécu, impossible de savoir, il faut que j’y réfléchisse. Les longues routes ne sont pas empreintes d’un bonheur continu. On éprouve de temps à autre des sentiments contradictoires, successifs ou emmêlés, selon les circonstances ou les moments. Il y a parfois la colère, la lassitude, l’envie d’en finir tout en sachant que la nostalgie sera au bout du voyage. Mais s’il est une compagne que je n’ai jamais fréquentée pendant cette itinérance, c’est la tristesse. Miracle de la marche, de l’effort, de la découverte et de la variété qui peint la vie de rose.

Notre Dame de la Merci de Planès
Notre Dame de la Merci de Planès

Errare humanum est, perseverare diabolicum

Songeuse et aveugle, déçue de voir mon chemin s’écarter de Planés où je voulais approcher son énigmatique petite église ronde entourée de trois chapelles à qui l’on a, tour à tour attribué un passé funéraire, mauresque, puis chrétien avec la symbolique de la trinité avant de retenir l’hypothèse plus pragmatique de la reconversion d’une ancienne tour postée sur un sentier muletier contrôlant le passage entre la France et l’Espagne.

Il faut qu’après une demi-heure surgisse devant moi pour me sortir de ma distraction un hameau inconnu, introuvable sur ma carte. Le soleil ne prend pas partie mais la boussole confirme que je cingle en direction du sud-ouest. Alors que je devrais aller à l’est. C’est vexant de s’être une fois de plus laissée abusée par sa désinvolture ou la paresse de sortir la carte; Piégée comme une novice, suivant sans m’interroger des balises prêtes à m’envoyer à Bourg Madame.

Revenue dans le sillon, la récompense succède à la sanction : l’église à quelques pas du chemin, insolite, charmante et inclassable, noble dame vêtue de ses oratoires comme d’une jupe à crinoline, toisant de son clocher-mur coiffé de fer forgé, un minuscule cimetière.

Planès en bordure de plateau, ouvre la voie d’un renouveau montagneux aux ascensions plus soutenues. Une femme entame sa randonnée. Si, à ceux qui ne marchent jamais seuls, il paraît ridicule d’aborder des inconnus, en revanche l’inverse l’est encore davantage pour les solitaires, quand trois ou quatre mètres les séparent. Tout naturellement, les banalités courtoises conduisent aux bavardages qui s’essoufflent dans les montées rudes pour reprendre après.

Et le verbe, comme l’étourderie ou l’inattention prend le pas sur la réflexion. Bien que ma coéquipière provisoire connaisse les lieux, on loupe une bifurcation, discrète il faut bien le dire, revenant à la réalité du terrain quand la montée attendue est remplacée par une descente. Deuxième erreur de la journée et si je persiste dans mon incompétence, l’étape de sept heures va finir par en être une de douze. Le jeune homme d’hier soir, n’a pas fait mieux, nous le trouvons alors que nous revenons sur nos pas.

Le petit convoi à la dérive se remet sur les rails pour se disloquer au premier ressaut du chemin.

Dans la montée au col de Mitja, il faut se retourner
Dans la montée au col de Mitja, il faut se retourner

Le refuge de l’orri, sommaire abri campé tout bout de la vallée près d’un pont qui enjambe un torrent, vit une animation qui tranche avec la vacuité du chemin. Devant la cabane, une petite communauté de bergers et de campeurs, un verre à la main discute autour d’un feu avec excitation, comme des rescapés d’un incendie regroupés sur le trottoir, heureux de se retrouver sains et saufs. Des chaises de camping sorties du refuge sont disposées devant le brasier et les tentes affalées sèchent tout autour. Cette nuit, on a dû faire front contre les éléments, qui en altitude ne font jamais dans la mesure; on a probablement accueilli sous le toit pastoral les nomades au plus fort de l’orage. Et ce matin, on se remercie, on se congratule, on prend le pot de l’amitié en attendant que le matériel puisse être plié et rangé.

Autour de ce noyau effervescent, gravitent des groupes venus de la piste que je vais maintenant descendre qui divaguent ou piqueniquent étalés sur de grosses pierres.

Laissant la marcheuse s’éloigner dans une autre direction, je reprends mon chemin: une pente douce jusqu’à un orri magnifique, point de départ d’une rude ascension à travers des framboisiers et des genêts suivie d’un superbe thalweg. Un panorama admirable dans mon dos qui exige quelques arrêts et volte-face. Deux tourtereaux épuisés que je dépasse et qui me font un brin de causette, puis le Col Mitja, glacial, venté et pelé, vaste domaine d’un petit troupeau de moutons abandonné.

Je n’aime pas du tout cette descente qui suit: C’est un large chemin abrupt couvert de caillasses instables, brisé de virages en épingle à cheveux qui ne propose au piéton que des raccourcis plus raides encore entre les herbes et les arbustes.

Ras de la Carança, … Près de la Carança. Un bien beau nom pour un lieu qui est l’image qu’on se fait du paradis : une vaste pelouse traversée d’un torrent et encadrée de versants rocailleux chaussés de sapinières; Posé dans la verdure comme une maison de poupée, un authentique chalet de bois sombre chevauchant un soubassement de pierre.

Il y règne cette ambiance si particulière des refuges où les seuls hôtes sont ceux qui arrivent à pied après une journée d’effort. Jusqu’au soir c’est un va et vient incessant de randonneurs qui s’attablent pour se désaltérer et se reposer dans la petite salle sombre où ronfle un poêle. Certains resteront pour la soirée, les autres iront planter leur tente un peu plus haut. Je suis toujours surprise de voir tant de monde dans les refuges de montagne, alors qu’il y en a si peu sur les chemins.

Cette affluence ne manque pas de me rappeler le petit contretemps du refuge de L’Oule où l’on m’avait fait patienter pendant deux bonnes heures avant de m’attribuer un lit. Je demande au gardien vaguement embarrassée :

  • Bonjour ! je n’ai pas réservé. J’espère qu’il vous reste une place pour ce soir ?
  • Oui, pas de problème. Venez, je vais vous montrer le dortoir.

Ça fait un peu écurie, mais c’est bien. Il y a des bat-flancs partout, sur deux niveaux. Quand tout est rempli, on ne sait probablement plus où mettre les pieds et la chaleur humaine doit pouvoir remplacer n’importe quel radiateur.

Quand il s’apprête à descendre, je l’interpelle.

  • Et les sanitaires ?
  • Les WC sont dehors à cinquante mètres et les douches c’est le torrent ! Et pensez à sortir votre frontale avant la nuit, il n’y a pas d’électricité.
  • Et pas de réseau pour le portable. Mon mari va téléphoner ce soir, vous pourrez lui dire que je suis bien arrivée ?
  • Il n’y a pas de téléphone non plus.
  • Ah bon ! Comment se fait-il que dans les coordonnées du refuge, on trouve un numéro ?
  • Les communications arrivent à Fontpédrouse. Quand je descends, je prends les messages.

Je n’avais pas même songé à cette éventualité et je suis troublée de savoir qu’à la maison on pourrait s’inquiéter. Mais j’arriverai après être remontée un peu le chemin, à envoyer un message, qui au fil des multiples tentatives se réduira à un “C OK ”.

L’obligation de se contenter d’installations sanitaires préhistoriques fait prendre conscience soudain ce qu’est le luxe quotidien de n’avoir qu’à tourner un robinet pour voir couler un flot d’eau chaude sans se baisser.

Les toilettes sèches, sont à distance du refuge. Une affichette informative décrit le principe, un peu difficile à lire, en raison de la quasi obscurité qui règne dans la cabine. Il faut avouer, que pour aborder le sujet les auteurs se sont livrés à un véritable exercice de style. Enseignant la biologie humaine, je sais à quel point il faut user de métaphores, de paraphrases ou de synonymes (pas trop médicaux pour qu’ils restent compréhensibles !) quand il faut parler “pipi” et “caca” afin que les propos ne soient tournés en dérision dans le tintamarre des fous rires et chahuts incoercibles. Sur le plan technique, il suffit d’actionner dix fois la pédale pour que le dépôt de bilan disparaisse et entame un obscur processus de dégradation ! C’est de la magie Shadock.

A la douche maintenant. Il faut se munir de sa petite trousse de toilette et de ses vêtements de rechange. Puis on se dirige vers le torrent. Non, pas de ce coté, le chemin passe à proximité.

Je vais descendre un peu le courant. Voilà une pierre plate magnifique de trente centimètres carrés qui affleure l’eau, un peu cachée par les herbes folles. Effeuillage, et me voilà nue comme un ver, prête à commencer mes ablutions. Un orteil pour apprécier la température du bain. Aïe ! Moi qui arrive à peine à me baigner dans une eau à vingt trois degrés sans grelotter, je ne trouve pas que c’est froid, c’est carrément glacial. Inhumain. La chair de poule comme une ola qui court de la tête aux pieds. Ce n’est plus le moment de réfléchir, il faut agir: se savonner, se rincer puis se frictionner énergiquement. Soudain, montant sur l’autre rive par un sentier que je n’avais pas deviné, horreur, un groupe de quatre randonneurs! Pas d’autre solution que de s’accroupir dans l’herbe, mais la traîtresse, cache des orties. J’endure silencieusement mon martyre pendant que les marcheurs passent tranquillement leur chemin  sans soupçonner ma présence.

Si les douches chaudes amollissent, il faut reconnaître à la toilette à l’eau fraîche la vertu de tonifier et délasser considérablement.

Pour le dîner, une grosse vingtaine de commensaux se répartit autour de deux longues tables serrées. La mienne est cosmopolite. Des espagnols, des français et à ma gauche un bel homme basané. Est-il arabe ou halé par le soleil de la montagne ? J’ai fréquenté de nombreux refuges, fait un certain nombre de randonnées en montagne ou ailleurs et j’y ai rencontré beaucoup de nationalités. Des belges, des anglais, des allemands, des espagnols, des Italiens, voire même des asiatiques et des brésiliens sur le chemin de Compostelle à Saint Jean Pied de Port mais jamais de noirs et un seul maghrébin. Je me suis souvent demandé si certains peuples étaient plus enclins à marcher que d’autres. Un jour au cours d’un trek au Mali, un africain avait demandé «Mais pourquoi vous, les européens, vous marchez ?». L’un d’entre nous avait répondu «Pour le plaisir!». Il avait trouvé la réponse curieuse, peut-être même stupide et avait ajouté « Nous, nous marchons par nécessité, parce que nous n’avons pas de voitures et de routes ».

En face de moi, un homme posé répond à mes questions après un long temps de réflexion. J’en déduis qu’il est un peu sourd et qu’il ne comprend pas spontanément mes propos ; je parle un peu plus distinctement et plus lentement. Rien y fait. Ses réponses sont parfaites, mais toujours avec un temps de retard.

Un plat de spaghettis carbonara arrive. Le grand homme bronzé, reçoit une assiette personnelle de pâtes nature complétée d’un œuf. Pas de porc, un menu qui répond à ma question…

Quand j’attrape le plat destiné au reste de la tablée pour me resservir, il est vide. Plus de rab en cuisine. Je ne peux pas réellement dire que j’ai encore faim, mais j’aurais volontiers pris une cuiller ou deux de plus, par plaisir gourmand.

En fin de repas, le grand homme bronzé se lève, et disparaît dans l’escalier. Deux minutes plus tard, il revient pour m’offrir une poignée de barres de céréales.

  • Tenez me dit-il. ça complétera le repas.
  • Je ne voudrais pas qu’elles vous manquent !
  • Demain est ma dernière journée. Et j’en ai encore. Prenez, je vous les offre avec plaisir.

La gentillesse, spontanée, désintéressée et anonyme est le geste le plus émouvant qui soit.

Refuge du ras de la Carança et ses dépendances
Refuge du ras de la Carança et ses dépendances

Je dors mal. Très mal même. J’entends toutes les allées et venues des noctambules, les râles, les soupirs. Une insomnie envahie de réflexions sur cette euphorie qui doucement me déserte, laissant place à un état d’âme sans aspérité. Sans mélancolie et ni allégresse.

Depuis Luchon la randonnée a pris une autre physionomie : Les rencontres sont éphémères, certes cordiales et agréables, mais toujours dépourvues de fantaisie. Ce qui me manque depuis longtemps c’est le parler gai. Bien sûr, il m’arrive de m’amuser seule, mais le rire pour exploser et rebondir doit être partagé.

Certains considèrent que la plaisanterie est une conduite plébéienne et familière, qu’on réserve seulement aux copains. Pour moi, l’humour, c’est une ouverture aux autres, une philosophie, un art de vivre, une thérapie, le moteur de la vie. (lire la suite)

 

traversee pyrenees

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