Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du refuge du Ruhle au refuge des Bésines (32)

Vendredi 31 juillet

A vendre: Carte IGN (Improvised Griffoned Nullity), GPS incompatible
A vendre: Carte IGN (Improvised Griffoned Nullity), GPS incompatible

Le ciel, conforme aux prévisions de Kalou a tranché en faveur du tracé saute-frontière jusqu’à l’Hospitalet, point de départ du chemin qui conduit à l’étang et au refuge des Bésines. La longue journée, que j’évalue à neuf heures de marche débute dans un petit matin encrassé de reste de nuit qui laisserait redouter une journée de grisaille. Mais il en est toujours ainsi lorsque l’on monte à l’aube dans les replis de la montagne et que le soleil n’a pas encore enflammé les sommets.

Je me hisse sans aucune hésitation le plus souvent dans les éboulis, slalomant entre deux austères lacquets prisonniers de rives taillées à la hache. Je vois le col lentement se rapprocher illuminé comme une scène sous les feux de la rampe. Et là, le chemin bascule de l’autre coté à la rencontre d’un lac qui ne figure pas sur mon esquisse. Les balises, elles aussi, se volatilisent. Et curieusement, je ne vois aucun autre sentier. Je sens que cette affaire bien mal engagée.

“Sempre endavant mai morirem”

(Toujours de l’avant, jamais nous ne mourrons – Devise de la Catalogne)

Je piétine pendant une dizaine de minutes, cherchant des traces de semelles de tous cotés quand soudain, des voix résonnent, précédant un groupe de quatre randonneurs vétérans qui surgissent au dessus de moi sur ma gauche. Posément, en file indienne, ils descendent le long d’une entaille creusée dans un surplomb vertical.

C’est la providence qui me les envoie ; Ils vont sans aucun doute pouvoir me renseigner.

  • Vous venez de l’Hospitalet ?

Réponse incompréhensible qui me fait aussitôt penser qu’ils sont espagnols.

  • Vous parlez le français ?

Nouvelle réponse tout aussi impénétrable qui se termine pas trois syllabes distinctes volontairement martelées CA-TA- LA !

Ils sont donc bien espagnols. De toute manière, qu’ils parlent espagnol ou catalan ne fait aucune différence pour moi, étant donné que je ne comprends ni l’un ni l’autre. Il faut donc me limiter à des phrases-mots agrémentées de mimiques explicites.

  • Hospitalet ? …  Hospitalet près l’Andorre ?

Bref conciliabule entre eux suivi de haussements d’épaules interrogatifs. Je décline alors ma requête dans un charabia pseudo-hispanique :

  • Euh… Hospitaletta ? …Hospitalet de Andorra ?

Je suis à court d’inventions dans ce dialogue de sourds. Il me faut tenter une autre approche. La langue universelle :

  • Do you speak english ?
  • Bla, bla, bla, bla….   CA-TA-LA ! lance le plus vieux sur un ton un tantinet véhément.
Beaux lacs, mais fausse route !
Beaux lacs, mais fausse route !

La réponse ne laisse aucun doute : En catalogne, on ne parle et ne comprend ni l’espagnol, ni le français, ni l’anglais, seulement le catalan. Je suis tombée sans aucun doute sur un nid d’autonomistes purs et durs. Rétrogrades, obtus et fermés.

Saisissent-ils au moins le langage des signes, ces séparatistes arriérés ? Je leur fais comprendre que j’aimerais voir leur carte qui me donnera peut-être les réponses attendues.

Ils me déplient un torchon qui semble avoir près de cent ans, où je ne trouve pas l’Hospitalet. De toute évidence, ils viennent du sud, et l’itinéraire que je dois prendre se dirige à l’est. Néanmoins, je suis certaine que le chemin d’où ils débouchent est celui que je cherche.

Je les remercie d’un signe de main et me lance dans l’escalade du petit raidillon où je retrouve après une centaine de mètres une patte d’oie et les balises rassurantes.

Le parcours qui suit, dominant une enfilade d’étangs est de toute beauté. A mi-pente d’une montagne sauvage et reculée qui baigne dans un ciel cristallin, il traverse alternativement les pierriers et des petites prairies jonchées de blocs erratiques bassinées de torrents frétillants. Quand je vois d’autres randonneurs sur un sentier de crête parallèle au mien ou constate la disparition de la trace et des balises dans les clapiers, les doutes m’assaillent bien que je reconnaisse les cinq petits lacs dont j’ai fidèlement reproduit les contours sur mon croquis et indiqué tout à fait inutilement leur nom. Mais j’ai dessiné une carte en deux dimensions, omettant de mentionner les altitudes, les sommets ou les vallées.

L’estimation du temps de marche doit être revue à la hausse. Les étangs sont plus distants que je l’imaginais et cette impression de ne pas avancer m’agace.

Insecte géant de la famille des pluviometridae.
Insecte géant de la famille des pluviometridae.

Enfin, j’arrive en vue de l’Hospitalet, bourg qui s’étire dans le sillon de la vallée le long d’un axe routier auquel s’adosse une disgracieuse centrale électrique jetant des gros pipe-lines qui grimpent les deux versants. La descente est interminable. Cruelle pour les genoux et incandescente. Alors que je croyais être presque arrivée, je croise deux jeunes gens, éreintés par la pente qui me disent qu’il me faut encore une heure pour arriver. A treize heures trente après six heures et demie d’une avancée sans la moindre pause, enfin je m’assois à la terrasse d’un café pour savourer la fraîcheur de l’ombre, l’abandon d’un repos opportun, le plaisir d’un pique-nique complété d’une savoureuse mousse au chocolat.

Une bonne femme sur le “Chemin des Bonshommes”

« Trente et un juillet de l’an de grâce mil deux cent neuf, moi, Guilbert, maitre charron demeurant à Foix, je monte péniblement sur le sentier entre l’Espitalet, où j’ai trouvé refuge pour la nuit et le Col de Puymorens. Je n’ai pas eu d’autre choix pour échapper au bucher que de fuir et aller m’installer dans une autre contrée, La Catalogne, terre d’asile.

L’église romaine dérive, se vautre dans un luxe ostentatoire, se compromet avec les grands pour écraser le petit peuple. Comme beaucoup de chrétiens, ces abus me scandalisent. Cette religion pervertie dans laquelle je ne me reconnais plus, m’a poussé par besoin de retourner à la source et à l’essentiel, à devenir un révolutionnaire, un cathare, un parfait, un bonhomme, comme nous nous plaisons à le dire.

Mais notre liberté de penser a agacé un pape, le mal nommé Innocent qui a oublié le premier de tous les commandements : “Tu ne tueras point”. Livrés à la hargne de croisés impitoyables dirigés par une inquisition intolérante et barbare, mes frères et sœurs sont massacrés par dizaine chaque jour que Dieu fait. Alors moi l’hérétique, comme ils se plaisent à le dire, je suis parti avec femme et enfants.

Ce chemin que des générations de cathares ont suivi ou suivront encore, comme moi, prendra le nom de Chemin des Bonshommes. »

Trente et un juillet de l’an de grâce deux mil neuf, je monte aisément entre l’Hospitalet et le Refuge des Bésines sur ce sentier charmant, chargé d’une histoire tragique et mouvementée qui ne voit plus passer que d’insouciants promeneurs. Histoire ancienne ici, mais terriblement actuelle ailleurs. Les Cathares s’appellent maintenant réfugiés politiques ou immigrés. Le Chemin des “Bonshommes” se tresse à présent entre l’Afrique ou le Moyen Orient et l’Occident. Et l’Inquisition se nomme misère, dictature, guerre ou famine.

L’ascension de ce chemin d’exil est délicieuse à l’ombre des grands arbres sous un soleil oblique et contraste avec la fournaise de la descente quelques heures plus tôt.

Etang des Bésines
Etang des Bésines

Il débouche sur l’Etang des Bésines. En son centre dérive une minuscule île où se sont échoués quelques sapins et tel le dos sinueux d’un monstre aquatique émergent de l’eau ça et là des roches grises et arrondies. Les derniers touristes flemmardent encore sur les berges verdoyantes, pour profiter du temps exceptionnel.

Du ventre de la montagne sur les hauteurs lointaines, comme une figure de proue, le moderne refuge des Bésines, jumeau de celui du Ruhle, s’arrache de la masse touffue de la forêt, avant de disparaître, me laissant croire à une apparition.

Je dois monter encore assez longuement avant de le voir surgir, masse écrasante en contre-plongée, au détour d’un virage.

L’ambiance est à la quiétude car il est presque vide. En tout et pour tout, un couple qui a installé sa tente dans le pré d’à coté et deux autres randonneurs solitaires.

Je paresse longuement à la terrasse ensoleillée, me délectant du panorama des cimes déployées devant moi, saumonées du dernier soleil. Quand tout à coup, un tohu-bohu de cris et de braiment retentit, tirant les gérants et les clients de leurs tâches ou leur rêverie.

Alors que les campeurs s’occupent de faire cuire leur ration de riz pour le lendemain, la mule excitée par les effluves appétissants, traînant derrière elle le pieu où elle était attachée, se livre à une razzia impitoyable dans les victuailles étalées, piétinant sans vergogne sacs et vêtements. Les victimes, crient pour effrayer la voleuse, essayent de la déloger, mais rien y fait, ils ne sont pas de taille à endiguer sa gourmandise. Brusquement, une voix de stentor gronde. Sans complaisance, le gardien armé d’un bâton lui rappelle avec force réprimandes et corrections les bonnes manières. En guise de punition et pour éviter toute récidive pendant la nuit, la coupable retournera au piquet qui sera planté à distance respectable.

Un dure journée l’attend. Demain, avant le lever du jour, elle partira avec le gardien, à travers la montagne pour aller chercher le ravitaillement hebdomadaire, une promenade qui l’occupera pendant près de cinq heures. (lire la suite)

traversee pyrenees

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