Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du refuge de l’Oule à Val Louron (18)

Vendredi 17 juillet

L’impression que l’on garde d’un lieu tient souvent à peu de chose : un sourire, un accueil, une attention, une ambiance. Je rencontrerai dans la suite de mon parcours des randonneurs qui auront eu tout ce qu’il fallait pour garder de ce gîte un excellent souvenir. Je n’y ai pourtant pas moins bien dormi que dans celui d’Ohlette, la fournaise aux moustiques, ni moins bien mangé, mais celui-là fera partie de ceux que je voulais quitter au plus vite.

Je le fuis dans un petit matin réprobateur, empêtré dans des manteaux de grisaille par une piste de ski ou de véhicules tout terrain, longeant le trajet des télésièges, ces “chaises qui volent” comme le disait Pierre mon fils alors âgé de trois ans lorsqu’il les découvrait pour la première fois au cours d’une promenade dans une station de ski en Autriche.

Une salamandre de feu sur mon chemin, la première que je vois; Placide ou consciente de sa lenteur, mais sûre de son venin qui la protège, elle me laisse la taquiner un peu avant d’aller s’enfouir sous les touffes.

“La rudesse du combat contre les choses pousse l’homme vers lui-même.”
(François Hertel)

Au col du Portet, un spectre vient à ma rencontre, s’accentue, s’affirme. Enfermé dans un imperméable à capuche vernissé de crachin, le sac au dos, accompagné d’un chien, cet homme à tout l’air d’un berger. Mais un berger sans moutons. Je lui demande où il les a oubliés.

  • Ils sont là-haut me répond-t-il. Je ne sais pas quoi en faire avec ce brouillard.
  • Vous ne pouvez pas les laisser où ils sont ? Ils trouveront bien l’herbe même s’il ne la voit pas.
  • Le problème, c’est que j’ai des bêtes de races différentes. Elles ne se mélangent pas. Je vais avoir du mal à les retrouver. Comment c’est plus bas ?
  • A peu près comme ici. C’est bouché.
Rencontre insolite
Rencontre insolite

On discute encore. J’aime apprendre de ces hommes, nomades et un peu loin de tout, qui savent tant de choses que je ne connais pas et qui vivent autrement que tous ceux que je côtoie. Il me parle de son métier, de l’estive dans les Pyrénées jusqu’en octobre, des troupeaux qu’il ira ensuite garder en Haute Provence près de Manosque.

On se quitte sur des paroles d’encouragement : la journée ne sera belle ni pour lui, ni pour moi. La rumeur avait circulé hier soir qu’il ferait froid. La neige a été annoncée au dessus de deux mille deux cents mètres.

S’il y en a qui se font la guerre pour l’eau, moi je la fais contre elle. De toute part elle m’assaille. D’abord ce brouillard dense qui obscurcit tout et qui constelle mes lunettes au point de m’obliger à les éponger toutes les cinq minutes. Insidieuse vapeur suspendue qui m’empêche de repérer les balises.

J’avance dans un monde retiré derrière un rideau gris, sale et triste à la caresse glaciale.

Je ne vois rien. Je marche aux instruments, boussole et altimètre car, malencontreux hasard, au moment où la visibilité est la plus faible le chemin brouillé par le passage des troupeaux s’étoile dans des pâturages. Les sentes sont fantaisistes, déviées de leur tracé d’origine. Longtemps je ne vois aucun marquage, alors à chaque patte d’oie, je prends une direction au hasard, une fois en haut, une fois en bas, pour rester à niveau. Ne pas monter sur la crête, ni descendre dans le fond, sous peine d’être obligée de remonter.

Azet, derrière le rideau de brume
Azet, derrière le rideau de brume

Je dois traverser des champs de fougères, qui fondent en pleurs sur mon pantalon plaquant la toile légère sur mes jambes transies. L’eau s’infiltre sous les guêtres et pénètre dans les chaussures dans lesquelles je barbotte comme dans des éponges. Je m’enlise dans des glissements de terrain. La boue et l’eau alourdissent mes pieds qui me semblent peser des tonnes.

J’ai froid, de plus en plus froid car le vent vient en renfort; Et l’onglée aussi. La raison me dicte de sortir les gants et le bonnet en polaire, d’ajouter un vêtement chaud, mais l’envie d’en finir rapidement est plus forte. Je préfère avancer, avancer vite et sans arrêter, jusqu’à perdre de l’altitude, revenir vers la vallée épargnée par ces frimas.

Aujourd’hui, dans ces prés d’altitude, ou au milieu de cette végétation arbustive, je vis une autre retraite que celle que j’avais connue maintes fois ; pas cette vie paisible coupée du monde par un écran qui me renvoie mon regard et entretient de foisonnantes réflexions. Non, cette retraite est une capitulation, un renoncement à lutter, une fuite devant l’ennemi, une débâcle.

Veille Aure est sous le plafond, un peu au chaud; Charmant petit village aux portes de Saint-Lary qui en a vu défiler des passants de tout poil, de tout temps et par tous les temps pour gagner l’Espagne si proche ou en revenir : des pèlerins, des colporteurs, des réfugiés, des évadés et des persécutés.

C’est la trêve, l’armistice, le temps de se réchauffer un peu devant un chocolat fumant dans l’arrière salle obscure d’un café avant de reprendre les armes. Jusqu’à Azet, la montée réchauffe, la visibilité souligne les repères. Le village est mort, comme si chacun s’était terré chez soi, trouvant plus de réconfort à l’intérieur devant la fenêtre cathodique que sous la froide grisaille du dehors.

Plus haut, je dois reprendre le combat, aveugle, désespérant, n’ayant en ligne de mire que la perspective de la chaleur d’un gîte. Je longe ou traverse à plusieurs reprises le ruban bitumé qui rassure, car se tromper de chemin en fin de journée, lorsque l’on accuse la fatigue démoralise au plus haut point.

Sortant du flot de vapeurs, les contours floutés d’une citadelle édifiée à flanc de montagne s’ébauche : Val Louron. Station factice, village champignon uniquement dédié aux vacances organisées, sans âme et sans cachet. Mais elle est la fin de l’étape, une étape blanche, une étape de vacuité visuelle, une journée de marche dans l’unique but d’avancer.

Je passe la soirée dans une résidence familiale, confortable et anonyme. A part le plaisir indescriptible d’une longue douche brûlante, je ne trouve pas beaucoup d’autres intérêts à ce monde étrange fait de préoccupations qui me sont étrangères.

Après le dîner, quelques producteurs ont déployé leur étal devant le bâtiment pour espérer écouler leurs produits ; je discute longuement avec un apiculteur qui me fait goûter ses échantillons de miel ; j’ai du mal à le convaincre que je ne suis pas la vacancière motorisée qu’il croit mais une nomade, transportant toute ma fortune d’itinérance sur mon dos et que je ne peux pas me charger d’un pot de sa production si bonne soit-elle.

Le soleil, enfin décidé, s’invite timidement à ce petit marché hebdomadaire, peignant  éphémèrement de rose au sud et à l’est les sommets légèrement éclaircis. La marée brumeuse se disloque chichement ouvrant quelques lucarnes de ciel bleu. (lire la suite)

 

traversee pyrenees

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