Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du Mounicou à Siger (29)

Mardi 28 juillet

Le Mounicou est tiré de sa somnolence par le vacarme et le gyrophare du camion de ramassage des ordures quand j’entame la montée dans la forêt, manquant piétiner un itinérant bohème que j’avais croisé hier, emballé dans un sac de couchage ronflant imperturbablement le long du chemin, au milieu de ses effets éparpillés. Moi, je paie régulièrement le confort d’un gîte pour ne pas dormir. Ou si peu ! Sur le coup de cinq heures du matin ou même avant, je tourne et retourne dans mon lit attendant avec impatience le moment où la clarté me permettra de démarrer. En quelque sorte, c’est la nuit qui me contraint à m’arrêter. Et curieusement, plus je marche et moins je semble avoir besoin de sommeil.

Égarée dans de longues rêveries, je perds parfois la notion des distances et du temps. Les noms sur la carte sont alors autant de point de repère pour évaluer mon avance: Refuge de la Prunardière à mi-pente où je dérange les agapes matinales de trois randonneurs, Artiès petit village en creux de vallée, endormi les pieds dans l’eau, usine électrique de Pradières, où se scinde le parcours qui propose le choix entre un cruel raidillon et une longue piste molle.

J’opte pour le raccourci pentu qui dédaigne l’Etang d’Izourt dissimulé au fond d’un cirque mais réduit sérieusement l’étape. En quarante cinq minutes de montée abrupte il me force à grimper les quatre cent cinquante mètres de dénivelée que le chemin gravit en six ou sept kilomètres. J’arrive à bout de souffle à la jonction, au curieux abri troglodytique de Coumasses-Grandes, autrefois gîte pastoral, maintenant refuge de fortune pour randonneurs.

"Stèle-cairn" édifiée pour l'inauguration du GR10
« Stèle-cairn » édifiée pour l’inauguration du GR10

La partie qui suit est une longue saignée horizontale qui court telle une galerie de navire le long de l’entrepont du versant où la végétation souffreteuse s’accroche à la pierre revêche. Sa physionomie rappelle un peu le chemin de la mâture. Cette partie au tracé difficile a été l’ultime maillon qui a permis de réunir par un sentier l’atlantique à la méditerranée. On voit loin devant ou derrière, et il n’y a personne sur cette coursive sauvage. Chemin déserté. Taillé dans le roc à coup de dynamite pour un ou deux piétons par jour, en été. Pourtant il est spectaculaire et original, mais il n’a pas encore, à l’instar de l’Ariège sauvage su se mettre en valeur. Ravie, je profite encore de l’isolement de ces lieux qui se méritent, persuadée que dans les années à venir, des associations, des agences de trekking, des technocrates, des élus, s’empareront de cette beauté pour en tirer profit. A grand renfort de publicité, on y attirera les vacanciers. Ce sera alors la fin de la quiétude et comme dans certains Parcs régionaux ou nationaux, l’affluence, la règlementation, le flux contrôlé et payant. Personne n’est à blâmer, car il faut bien parfois vendre un peu son âme au diable pour survivre.

Goulier, fait la sieste sous un soleil cuisant. L’unique gîte censé être ouvert jour et nuit en été est exceptionnellement fermé. Je dois me contenter de l’eau d’un robinet extérieur pour remplir ma gourde et l’ombre de la terrasse pour pouvoir manger.

Ici, il vaut mieux regarder où l'on met les pieds
Ici, il vaut mieux regarder où l’on met les pieds

Du saucisson, toujours du saucisson, et un morceau de fromage manufacturé sous vide. Les jours fastes je peux additionner des fruits et des yaourts quand une boutique daigne rester ouverte. Finis les délicieux fromages de brebis ou de vaches achetés à la ferme comme au pays basque. Ceux qui savaient garder au fil des jours malgré leur mine déconfite et leur odeur de plus en plus tenace leur saveur si fruitée… Il me faudrait peut-être faire preuve d’un peu plus d’originalité à l’avenir. Des sardines par exemple, du thon, et quoi d’autre ? A vrai dire, si l’on ne veut pas se charger d’emballages encombrants, de préparations qui dégoulinent dans le sac et de denrées périssables le choix est restreint.

“Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant
.”

(Jean de la Fontaine – La Laitière et le pot au lait)

Sous un soleil de plomb il faut repartir à l’assaut d’une ribambelle de petits cols qui se dépassent timidement les uns les autres, des cols pelés, des cols boisés, convaincants ou incertains.

Sur un chemin évident et sans risques coupant un paysage qui ne se renouvelle pas, le corps et l’esprit se dissocient. Alors que l’un continue à suivre le fil tracé, à la cadence machinale d’un automate, selon un acte réflexe, l’autre baisse la garde, s’évade, papillonne des souvenirs aux projets, de l’ici au lointain. Soudain, le pied posé sur une éclisse qui traverse la large piste glisse, glisse comme un patin, se dérobe, incontrôlable. En un quart de seconde, la vigilance se réveille, la conscience reprend le contrôle. Mais trop tard. Précipitée par le déséquilibre aggravé du lest, c’est la chute. Fulgurance du reproche intérieur “Espèce d’imbécile, tu sais pourtant qu’il est impossible de marcher sur du bois mouillé sans déraper!”. Fulgurance de la douleur qui me transperce le genou et le bras droits. Je suis à terre, misérable, couchée sur mon bâton, écrasée du sac complice de mon inattention. Les belles pensées soufflées en un instant par la noirceur du diagnostic. C’est une fracture, c’est sûr. Peut-être pas à la jambe, mais au bras. Pour autant, elle m’obligera à arrêter, au trois quart de mon parcours.

Ma rage se déchaîne contre cette seconde de distraction. “Merde, merde et merde !”

Et la désillusion est plus cruelle que la souffrance.

Adieu veau, vache, cochon, couvée … Le rêve s’écroule.

Je laisse un peu le temps gommer la douleur et m’insuffler un brin d’espoir avant de repartir. Précautionneusement, je me relève, redoutant la sentence. Le bras me fait terriblement souffrir. La jambe finalement semble un peu plus épargnée et en tremblant reprend son mouvement, comme le balancier inquiet d’une horloge cherchant à retrouver son rythme lent et régulier après un long sommeil. Le genou talé s’orne d’un grand hématome. C’est en définitive moins grave que je le craignais. La douleur sourde qui me vrille le bras, de l’épaule au poignet ne ressemble pas à celle d’une fracture ou d’une entorse. J’avale deux cachets d’aspirine, pour la soumettre. Elle s’estompe peu à peu, mais se venge cruellement  lorsque j’esquisse certains mouvements. Je m’accommode de cette infortune, tellement heureuse de ne pas voir ici ma route se terminer.

A l’écoute de ce bras meurtri, les yeux rivés sur le chemin grenu qui dissimule si peu de danger, je monte le col de Lercoul, dernier de la série avant de descendre dans la vallée de Siguer.

L’essentiel de la vie sont les êtres que l’on rencontre sur son chemin

(Anonyme)

C’est le terme de l’étape. Ici, on se veut accueillant pour le randonneur qui est guidé par des panneaux jusqu’au centre du village. Un homme d’un certain âge en grande discussion avec un essaim de petites vieilles m’interpelle :

  • Vous chercher un gîte ?
  • On ne peut rien vous cacher !
  • Il y en a deux : un payant et un gratuit.
Autrefois "crac-crac" se disait gniquegnoque
Autrefois « crac-crac » se disait gniquegnoque

Réponse plutôt tendancieuse qui sentirait presque l’arnaque. Je n’ai pas envie sous prétexte d’économiser quatre sous de passer la nuit dans un hangar crasseux ou rallonger l’étape de cinq kilomètres.

  • Quel est le plus proche ?
  • C’est pareil, ils se touchent presque.

Et de se lancer dans les louanges du gîte mis à disposition gracieusement par la municipalité.

  • Bon, va pour le gîte communal, mais il y a un restaurant dans le village parce que je n’ai pas de quoi préparer mon repas.
  • Mais vous pouvez aller au “Petit gîte”.
  • Le gîte payant ?
  • Oui
  • J’ai quand même des scrupules à aller dormir dans le dortoir public et prendre mes repas dans le gîte privé. Ça ne me semble pas très correct !
  • Il n’y a pas de problème, tous les randonneurs font ça !
  • Ah bon, alors si tout le monde fait ça !

Je remonte la rue, attachée à mon guide qui au passage m’indique que la superbe bâtisse au colombage ouvragé était le Pavillon de chasse de Gaston Phébus, tourne sous le “Passage Gniquegnoque”, avant de m’introduire dans le gîte communal aménagé en place de l’ancienne école. Fièrement, il me présente les installations et me détaille les améliorations prévues.

Rustique, propre, literie neuve, un authentique dortoir de caserne. Douche à l’extérieur et chien qui monte la garde dans la cour.

Avant de s’esquiver, mon accompagnateur ne manque pas d’annoncer ma venue au propriétaire du petit gîte qui pourra me préparer un repas pour ce soir.

Un sac à dos monte la garde devant un lit où sont étalées quelques affaires dans le fond du dortoir.

  • Vous pouvez utiliser les épingles à linge, m’interpelle une voix d’homme dans mon dos

Surprise, je me retourne les bras encombrés de ma lessive qui dégouline.

Fabrice du petit gîte. Incontournable
Fabrice du petit gîte. Incontournable
  • Merci, ce n’est pas de refus. Je suis plutôt démunie !

Et la discussion s’engage sur ses plantations en pot qui s’alignent le long du mur sous l’étendage, un échange commençant comme tant d’autres, par une question qui en appelle une autre, naturellement, dans un flux plaisant et chaleureux. C’est un homme agréable, haut en couleur, gai et nous pourrions discuter des heures de son chien, de ses ânes Saxo et Piston, de ses métiers variés allant du gardiennage des moutons au bureau de la sécurité sociale où il s’ennuyait ferme, de son père instituteur mais je meurs de soif et je voudrais m’asseoir pour me reposer de ma journée de marche et de cette douleur qui m’arrache le bras.

Je l’invite à venir continuer notre conversation devant une bière ou un panaché au “Petit gîte”; Allez-y me dit-il, je vous rejoins. Le temps pour lui de faire sa piqure imposée par une saloperie de maladie qui le plongera en cas d’oubli dans un coma sucré.

Une pièce sombre sorte de hangar-entrepôt tient lieu de hall d’accueil du “Petit Gîte”. J’ai l’impression de m’immiscer dans des appartements privés. Je crains même de m’être trompée. Un escalier s’élance vers la clarté d’un premier étage.

  • Hé Ho, y a quelqu’un ?

La réponse tombe du sommet de la volée de marches. “Montez !”

Dans la cuisine, qui sert aussi de salle à manger règne un désordre sympathique, le reflet d’une vie riche de trouvailles, un peu fantasque, faite de plaisirs variés. Des essais d’aquarelle, des journaux, des prospectus, un ordinateur et mille autres objets encombrent tous les coins de la pièce, investissent la table jusqu’à la frontière du coin repas. Fabrice, le propriétaire est déjà aux fourneaux et un autre randonneur, celui qui est installé dans mon dortoir, semble être un habitué des lieux. Il n’est pourtant arrivé que depuis peu mais l’accueil est chaleureux, et rapidement, moi aussi je me laisse gagner par le sentiment de me sentir chez moi. Le voisin arrive.

Et son compère le diable, nommé Alain
Et son compère le diable, nommé Alain

Il s’appelle Alain, mais El Diablos est son surnom, ou tout du moins celui dont son complice Fabrice l’a affublé. Ils s’entendent comme deux larrons en foire et savent faire de cette soirée l’une des plus mémorables de ma traversée. Nous parlons de tout, tantôt sérieux, tantôt railleurs, dans une ambiance décontractée, arrosée de rire. Le climat m’accapare tant que je me souviens à peine du menu, et pourtant j’ai le souvenir de m’être régalée. Mais ce qu’on trouve autour de son assiette est tellement plus important que ce qu’il y a dedans.

Fabien, l’autre randonneur est un beau jeune homme doux et discret. Il fait également la traversée. Je le reverrai encore deux soirs et curieusement, je n’ai jamais pensé à lui demander quelles avaient été ses étapes avant son apparition soudaine à Siguer.

La soirée se prolonge encore dans la bonne humeur, mais la raison et la fatigue nous dictent de penser à demain, au départ dans la fraîcheur de l’aube car la journée une fois encore, mais qui s’en plaindrait, sera ensoleillée et probablement très chaude. (lire la suite)

traversee pyrenees

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