Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du col de Bagargiak à Logibar (8)

Le panorama ne le laisse pas si facilement apprivoiser
Le panorama ne le laisse pas si facilement apprivoiser

Mardi 7 juillet

Stairway to Heaven

Ce matin on a l’embarras du choix : pas moins de trois variantes. La première, non balisée qui descend en fond de vallée en empruntant la route passe par Larrau. Intéressante si l’on a quelques emplettes à faire, mais le goudron, merci, très peu pour moi. Une autre alternative par une piste rébarbative pour s’éviter une montée. Et enfin l’itinéraire par le Pic des Escaliers, plus beau, plus long et plus difficile que les autres.

L’ordre de départ reste immuable, je me mets en route après Albert et le trio et avant Juliette et Maxime, par un temps indécis sur le parcours des crêtes. Option payante, en fin d’ascension, le temps s’illumine, les vapeurs se dissolvent temporairement pour m’offrir une poignée de ciel bleu et un spectacle inoubliable. D’autant plus prodigieux, que depuis Saint Jean Pied de Port, le relief caché derrière un rideau souvent impénétrable s’est affirmé à notre insu. Du sommet se déploie à mes pieds, une houle de verdure lumineuse projetant au ciel des vagues aux crêtes couronnées d’écume de roches grises, aux pentes rapides, violines des callunes en fleur et des creux de clair-obscur qui semblent engloutir des villages et des routes. Images éphémères, qu’il faut saisir au vol, estompées par des vapeurs qui déferlent en marées successives.

Sur mon chemin en balcon je finis par rattraper Jean Luc et Manuel qui longtemps ont fait des apparitions furtives, sortant du drapé du versant et des brumes vaporeuses.

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On ne trébuche pas quand on n’a pas de boue sous les pieds.

(Proverbe chinois)

Promenade sur le dos du géant vert
Promenade sur le dos du géant vert

Ah, les bourbiers innombrables et mémorables assaisonnant une fin d’étape qui aurait pu être si tranquille ! Jamais encore je n’en ai rencontré d’aussi impressionnants et récidivants, même dans le Jura réputé pour les conserver avec ténacité.

Il faut en général pour entretenir un passage fangeux, deux alliés : un sournois ruissellement dispersé et le passage répétitif de troupeaux. Alors selon l’endroit où il se trouve, les chances de sortir blanchi de la gadoue sont très aléatoires, voire même disons-le sans détours quasiment nulles. Personne n’aime à patauger dans la boue, à part les adeptes capables de payer très cher une cure de pélothérapie. Tous les moyens sont donc bons pour les éviter.

Quand on arrive au bord de la première fondrière, on caresse l’espoir de garder ses chaussures à peu près propres. On réfléchit alors à la meilleure façon de négocier le passage. S’il y a une échappatoire sur les cotés, on est sauvé, quitte à essuyer quelques gifles de branches teigneuses et piqures d’orties. Mais lorsque les abords sont impraticables, il faut alors se résoudre à affronter les quelques dizaines de mètres boueux. On vise dans un premier temps les berges fessues du marécage. Le résultat s’avère désastreux : les chaussures glissent inéluctablement, comme aspirées vers le centre du bourbier contraignant à des postures chancelantes qui obligent à se rattraper aux branches s’il y en a, ou mettre main à terre. Et dans ce cas-là, les bâtons de marche sont d’un grand secours. Au final, les souliers sont déjà copieusement crottés, ainsi que les mains, voire les manches.

Au deuxième bourbier, on veut encore épargner ce qui est à peu près présentable, on s’ingénie alors à mettre au point une nouvelle stratégie d’attaque. On entre directement dans le vif du sujet, en cherchant néanmoins dans la masse mouvante des appuis légèrement surélevés : La technique est tout aussi catastrophique car les petits monticules visés sur lesquels on se lance de tout son poids et qui donnent le temps de chercher les suivants, s’affaissent, engloutissent jusqu’à la cheville le pied que l’on doit ressortir dans un bruit de succion. Le bilan n’est pas glorieux : trois kilos de boue à chaque chaussure et un pantalon à laver en arrivant.

A ce moment-là, on n’a plus rien à perdre et il faut trouver autre chose. Pour ma part, j’applique alors la méthode dite “des charbons ardents” qui consiste à prendre son élan et à traverser la zone bourbeuse en courant par la trajectoire la plus directe sans regarder où l’on met les pieds. La rapidité du mouvement évite de s’enfoncer. Je suis assez contente de ma trouvaille et j’en fais part à Manuel qui teste aussitôt le procédé. Nos conclusions positives concordent.

Nous rejoignons pour l’heure du repas Albert et Jean Charles qui avaient préféré la piste en contrebas du Pic des Escaliers.

Je passe un moment avec eux, mais leur pause s’éternise alors je repars, seule.

Le bourbier qui suit est hors catégorie : interminable et cerné de long grillage (posé sans aucun doute par un paysan irascible voulant interdire la lisière de son pré aux randonneurs!) qui empêche d’aller chercher le salut en périphérie. Bourbier, est un bien faible mot. Les troupeaux s’y sont allègrement soulagés. C’est un mélange profond de boue et de bouse, dire que c’est un merdier serait plus juste ! Il me faut au moins autant de courage pour oser me jeter sur cette grande distance, qu’au nageur débutant pour la traversée du grand bassin.

Pas tout à fait sûre de ma technique, je me lance néanmoins. Après trois pas, la bouillie immonde et puante me cloue sur place et avale mes chaussures jusqu’au dessus de la tige. Je me demande même si je ne vais pas trouver là, au milieu un animal crevé englouti.  Mais comment ces grosses vaches avec leur ridicules petits sabots ne s’enfoncent-elles pas jusqu’aux mamelles ! Moi, avec mes cinquante trois kilos et des semelles qui ont plus de portance, j’en suis maintenant à avoir de la bouillasse jusqu’au milieu des guêtres.  Déployant des efforts démesurés à chaque pas, je m’extirpe tant bien que mal de cette fange. Et en ressors ressemblant à un arbre en motte prêt à être replanté !

Heureusement, un peu plus loin, longeant le sentier, un abreuvoir opportun, remplit certainement autant la fonction de bain de pied pour les marcheurs que de bain de bouche pour les bovins.

Le soleil fait enfin une entrée remarquée. Et attendue. Dispensant une chaleur de plus en plus étouffante à mesure que l’on s’approche du fond de la vallée.

Alors que je descends au milieu de champs de fougères, soudain, des vautours fauves, nichés à proximité du chemin ou affairés à dépecer une charogne, les uns après les autres prennent leur envol, montent dans le ciel en une ronde majestueuse. Je m’allonge un moment dans l’herbe un peu humide pour contempler ce spectacle inouï. J’en dénombre plus de quarante qui tournent aspirés par l’œil d’un cyclone invisible jusqu’à ne ressembler qu’à de minuscules cerfs-volants qui s’éclipsent très haut derrière la crête.

Je viens d’une région où les seuls vautours fauves sont les pensionnaires d’une volerie. Des intermittents du spectacle, nourris aux poussins crevés et logés, en échange d’un numéro inlassablement répété, six ou sept mois l’an, alors je ne peux que m’émerveiller de cette libre improvisation aérienne et saluer le rôle d’équarrisseur de la montagne de ces cousins sauvages. Mais ici, c’est psychose en Pyrénées, ils sont les mal aimés, accusés, comme le loup dans les Alpes, de dévorer du bétail vivant, des agneaux, une vache même paraît-il. Décidément, nul n’est prophète en son pays.

Le gîte de Logibar, échoué sur le bord d’une route prisonnière de versants abrupts est un digne héritier des relais de la malle-poste. La clientèle de vacances est variée : randonneurs, motards, cyclistes et automobilistes. Il doit son chiffre d’affaire à la surprenante passerelle d’Holzarté à une heure de marche de là.

De prime abord un peu rogue, le patron à l’allure de routier un peu bourru, après quelques échanges, laisse transparaître un tempérament plus causant et même jovial.

Un robinet extérieur indispensable pour redonner un peu de lustre aux chaussures et préserver la propreté du gîte, deux dortoirs, une cuisine et pour les plus fortunés une salle de restaurant et des chambres individuelles. Spontanément on propose aux marcheurs les dortoirs et aux touristes motorisés les chambres. A croire que la randonnée est une activité de pauvres aux exigences nécessairement spartiates !

Profitant de la douceur du soir, je rédige à la terrasse de l’auberge se chauffant encore des derniers rayons de soleil, mes notes de la journée pendant que les Marx Brothers, un trio cocasse de coqs prétentieux qui ont quartier libre depuis le départ des derniers touristes, font la sarabande en lançant ad libitum des cocoricos stridents dans toutes les tessitures.

Je ne suis pas dans la chambrée de Jean Luc qui occupe l’emploi de ronfleur professionnel, mais Juliette et Maxime n’ont pas cette chance. Installée dans un autre dortoir, plein d’inconnus, à coté de la Suisse allemande qui s’appelle Aïla.

Une vraie solitaire, qui se prépare ses repas et mange seule. Nos échanges sont encore timides. Nous discutons de nos lectures : elle, avec un auteur on ne peut plus français, Flaubert et moi, une écrivaine voyageuse suisse Ella Maillard dont elle n’a d’ailleurs jamais entendu parler.

traversee pyrenees

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