Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Des Viellettes à Cauterets (15)

Mardi 14  juillet

Matin chagrin

Premières lueurs de l’aube. Gouttelettes sur la carreau du velux, derniers sanglots d’un orage bien timide qui s’est déchaîné, plus loin, sur la région de Tarbes hachant menu les cultures, brisant les vitres et picorant les carrosseries de voitures. Ici, on s’enlise dans une guerre froide qui ne semble pas vouloir finir.

J’avais oublié depuis Lescun le ciel bas et les reliefs dégauchis par une lumière fade et uniforme, les hautes herbes et les toiles d’araignées perlées de cristal.

Habits de deuil
Habits de deuil

Une barque ramenée sur la rive, le lac d’Estaing immobile semble engourdi de froid, étouffé sous une calotte cendrée qui efface la berge opposée. Il me rappelle le lac Besbog en Bulgarie que j’avais longé sous le même dais brumeux, mais il pourrait tout aussi bien se glisser au milieu d’un chapelet de lacs d’Irlande ou d’Ecosse.

Plus je m’élève, plus mon univers rétrécit. L’étau du brouillard dense se resserre, m’étreint jusqu’à ce que mon voyage ne soit plus qu’intérieur, que je me contente de ce que j’ai sous les pieds sans pouvoir anticiper le futur.

Longtemps je monte en aveugle, ne visant que les marques rouges et blanches. L’indécise tranchée de terre grave son empreinte dans les prés avant de sinuer entre les premiers rochers. Je dépasse Aïla qui avance avec la régularité d’un métronome réglé au rythme d’un largo.

Certaine de devoir braver une journée de néant, soudain, avant le col d’Ilhéou, les prémices d’un miracle font renaître l’espoir. Par instants, la couche compacte de vapeur, s’allège et s’effrange pour laisser deviner parcimonieusement comme dans un pastel, un « autour » qui se dilate jusqu’aux pans de l’imposante muraille écaillée du Soum de Grum et du Grand Barbat qui me dominent, des lambeaux de ciel bleu, pour mieux me le reprendre ensuite. Et là, je sais que j’ai gagné le paradis : au col je marcherai sur les nuages.

La vallée de Viellette en ébullition
La vallée de Viellette en ébullition

L’effort pour gagner de l’altitude me transporte d’un monde à l’autre, un monde dépouillé et rêche, usé par les vents, se réchauffant sous un soleil éclatant. Au loin, des troupeaux de moutons, comme des colonies de larves chaument dans les pentes qui s’envolent du col.

Les transitions brusques désorientent toujours un peu. Qu’ils s’agissent du climat, des vitesses ou des paysages. L’esprit est troublé par cette inéquation jusqu’à en perdre ses repères. Il faut le contraindre pour lui faire admettre, en plein soleil dans un paysage lumineux presque aride, flottant au dessus d’une bourre de soie, qu’à peine deux heures avant on avançait en plein mois de novembre dans une riche vallée larmoyante.

Le chemin se perd dans de vastes combes grasses et merveilleuses où pâturent des chevaux presque sauvages, des pottocks et d’autres, de toutes tailles et de toutes couleurs. Ils sont vifs, improvisent des cavalcades fantasques et désordonnées et leur fougue me les fait craindre. Libre chemin en balcon flottant sur les rebords d’un vallon évasé où, amarrés à des cabanes les enclos à moutons limités de barrières béantes, carrés de terre noire souillée et martelée de milliers de sabots, attendent le retour vespéral des troupeaux.

« Soyez assis avec toute la majesté inaltérable et inébranlable de la montagne.

Laissez votre esprit s’élever, prendre son essor et planer dans le ciel. »

(Sogyal Rinpoché)

Vers la cabane de Barbat
Vers la cabane de Barbat

S’il y a des panoramas qui savent ménager un effet de surprise et vous clouer sur place quand ils se dévoilent, le lac bleu ou lac d’Ilhéou et sa cour en font partie. Après une plissure du versant, en contrebas du sentier, loin devant, il apparaît, timide, fragile, ramassé dans le creux d’un grandiose amphithéâtre de roches taillées au burin, cerné de gradins ruiniformes pataugeant dans des éboulis de caillasses. Autour de ce cirque, une mâchoire carnassière qui déchire le ciel. Dans cet univers sauvage et démesuré, un tout petit refuge au toit pointu, chalet de poupée ou phare miniature dominant ce minuscule étang saphir. Avec l’approche ce monde lilliputien s’épaissit, gonfle, s’impose comme une halte incontournable à la croisée des chemins.

Le refuge n’est pas le havre de douceur que j’imaginais. A la terrasse balayée par un vent froid qui remonte le goulet, quelques randonneurs attablés consultent leur carte ou pique-niquent. Je tourne plusieurs fois autour du bâtiment pour trouver une entrée. La seule porte est barricadée de branchages. Derrière une fenêtre ouverte, un couple est occupé à préparer des repas dans une cuisine sombre. Intriguée, j’interpelle la femme :

  • Par où peut-on entrer ?
  • C’est fermé jusqu’à dix sept heures, me rétorque-t-elle.
  • Ah bon, on ne peut pas manger alors ?
  • Si, mais il faut manger dehors. On n’ouvre pas car les gens ne respectent rien et salissent tout ! Je dois recommencer le ménage pour les randonneurs qui passent la nuit ici.

Ne respectent rien ?… Salissent tout ? Evidemment qu’on salit quand on entre dans un refuge traînant à ses chaussures le souvenir de kilomètres de sentiers poussiéreux ou boueux. Mais le fait-on par manque de respect?

Où s’est-elle envolée cette hospitalité qui faisait la réputation des refuges de montagne ?

Habituellement, mon tempérament m’aurait dicté le boycott, mais je n’ai plus grand-chose dans mon sac. Alors, étouffant ma réprobation, je demande un plateau de fromage, qu’on me passe par la fenêtre.

Gisement de saphir
Gisement de saphir

Le chemin qui longe puis dépasse le lac pour aller s’agripper aux éboulis, avant de disparaître dans le V de la montagne me tente terriblement. C’est un laissez-passer pour la haute route, bien plus séduisante que celle qui descend dans la vallée encrassée de grisaille. En deux heures trente, elle nous hisse au refuge Wallon, raccourci pour le cirque de Gavarnie en évitant Cauterets. Mais je n’ai prévenu personne, ni Mario, ni mes coéquipiers. Je tournicote, grimpe sur tous les promontoires, mais j’épuise inutilement la batterie de mon téléphone portable à vouloir trouver les ondes porteuses de la décision de dévier de ma route. Il est certain que ce soir, loin de tout, et le jour suivant il n’y aura pas plus de réseau. Je ne peux pas laisser mes proches sans nouvelles plusieurs jours, sur un parcours décidé à la dernière minute. Je garde à l’esprit que le plaisir de marcher, ne doit pas plonger ceux qui sont restés à la maison dans l’anxiété. Et s’il m’arrivait quelque chose, il faudrait au moins qu’on sache où me trouver.

Se raisonner et renoncer à cette belle fin d’étape radieuse et farouche,

Descendre au purgatoire par une large piste caillouteuse éludée de temps en temps par un sentier saccadé.

Suivre ensuite les câbles du téléphérique jusqu’au fond de la vallée de Cauterets.

C’est une ville thermale édifiée sur des sources dont la réputation ne s’est jamais démentie depuis l’époque gallo-romaine. De tout temps on y venait de loin pour soigner ses douleurs et ses affections respiratoires. La construction de routes a gonflé le flot des curistes, puis des touristes, qui étaient d’ailleurs souvent les mêmes. Les romantiques venaient y chercher l’inspiration ou cacher leurs amours coupables, les princes se libérer de l’étiquette et les riches s’y montrer. Puis, l’engouement pour le thermalisme déclinant, les sports de glisse et la marche ont pris la relève, faisant rayonner autour de la ville remontées mécaniques et parcours de randonnée. L’architecture et les commerces de Cauterets attestent de toutes ses activités successives.

Je fais les derniers kilomètres en compagnie de José-Maria. Curieusement, Aïla est arrivée avant nous, mais elle nous expliquera qu’elle avait pris par mégarde une variante plus courte qui l’a privée du lac d’Ilhéou.

Nous sommes tous les trois installés dans la même chambre.

Cette ville touristique cristallise tous nos désirs refoulés. Avant d’aller ensemble se prélasser à la terrasse d’un bistrot, Aïla dévalise un magasin de fruits et de mon coté je pars à la recherche d’un sac à dos. Le mien commence à montrer des signes de faiblesse et je crains de ne pas trouver de boutique de sports avant longtemps. Mais chaque sac qu’on me présente me fait aimer davantage le mien : celui-ci est trop lourd, celui-là trop rigide, cet autre me fait mal aux épaules après cinq minutes à peine, ce dernier est hors de prix pour un confort que je ne pourrai éprouver qu’à la longue. Et surtout, aucun d’eux ne renferme cette parcelle de vie partagée que celui que je suis prête à trahir. C’est avec lui que j’ai fait ma première randonnée en solitaire.

Rentrée au gîte, je rafistolerai cette bretelle fatiguée prête à céder, pour permettre à ce compagnon à ma mesure de terminer le voyage. De retour à la maison, je me résoudrai à le remplacer après plusieurs années de bons et loyaux services. J’achèterai une copie presque conforme, enrichie de quelques améliorations techniques pour qu’il soit plus fonctionnel.

Vers dix huit heures, j’entends Aïla s’exclamer dans les escaliers :

  • Ah, tiens Albert ! Salut.

Et moi en écho, surprise. Seulement surprise. Sans joie, sans désappointement.

  • Ah, tiens Albert ! Salut…. Mais tu as fait deux étapes en une ?

En y réfléchissant, il n’avait pas d’autres solutions que de nous rattraper, à moins de ne faire qu’une demi-étape.

« J’ai marre d’entendre çà ! » (comme le dirait Aïla)

Nous prenons notre dîner, à coté d’une grande tablée de touristes. Incidemment, dans le flot d’une conversation anodine, Aïla demande :

  • Est-ce que vous aimez votre président ?
  • Il y en a bien qui doivent l’aimer puisqu’il a été élu, lui dis-je. Mais pour ma part, je ne suis pas de son bord.
  • On le sait bien, tous les enseignants sont de gauche ! rétorque Albert sèchement, presque venimeux. Il y a une mainmise de la gauche sur l’éducation nationale.
  • Tous les enseignants ne sont pas de gauche et en plus c’est souvent une gauche très modérée.

Il enchaîne dans le registre des poncifs habituels sur un ton de reproche: le mammouth qu’on ne peut pas dégraisser, les grèves pour réclamer des effectifs allégés alors que les classes ne comptent déjà que 15 élèves, les profs qui se font tutoyer, responsables des problèmes de son gamin ingérable et des maux de toute la jeunesse …

Tout y passe dans un réquisitoire implacable.

Je n’en peux plus d’entendre depuis que je suis entrée dans l’éducation nationale ces attaques injustifiées. Selon l’âge que j’avais et mon humeur, j’y ai répondu tout au long de ma carrière par l’argumentation, la justification, l’humour, le cynisme, le silence puis le mépris. Ce soir, je riposte par un emportement cinglant sans chercher à expliquer ou à convaincre.

Le ton monte, je réponds à chaque accusation, l’envie ne me manque pas de lui rétorquer qu’il a peut être quelques responsabilités dans le comportement de son rejeton.

  • Comment veux-tu que des jeunes respectent les profs quand ils entendent à la maison ce genre de discours ?

Il faut avouer qu’il a très mal choisi son auditoire : José-Maria enseigne à Madrid et Aïla à Zurich. Elle intervient, elle aussi excédée par ce procès d’intention inéquitable :

  • Comment peut-on avec sa seule expérience d’écolier se prendre pour un expert des problèmes de l’enseignement et des enseignants ?

Albert ne répond pas, peut-être parce qu’il ne sait comment argumenter, ou parce qu’il n’a jamais cherché à discuter avec elle. Elle réitère sa question, toujours sans réponse. Puis se tournant vers José-Maria, elle lui résume, dans un mélange de français et d’espagnol la conversation trop rapide pour lui afin qu’il en saisisse le sens avant de lui demander :

  • En Espagne, les professeurs sont-ils encore respectés ?
  • Non, c’est comme ici. Ni par les élèves, ni par leurs parents.

La discussion se prolonge un peu, véhémente, tirant l’attention des clients qui mangent à l’autre table.

Le silence retombe ensuite comme après une explosion, un silence rempli de vide qui semble dire : Et après ?  Un vide qui prélude à la réflexion. C’est pour moi l’occasion inespérée de me délier sans état d’âme d’une association que le hasard m’imposait. Je commence secrètement à échafauder une stratégie pour pouvoir me libérer de façon définitive de cette cohabitation qui à présent me paraît insupportable. Je n’ai aucune envie de faire des concessions, parce que je ne lui dois rien.

Pour lui, c’est l’évidence d’une rupture synonyme de solitude à venir obligatoire. Je sens qu’il veut rattraper ses provocations pour sauver cette relation.

  • Martine, ne te fâche pas ce n’est qu’un débat d’idées.
  • Je ne suis pas fâchée, je suis atterrée. Débiter des clichés lus dans les journaux et les répéter sans prendre la peine de vérifier ce que l’on avance ne constitue pas un débat d’idées. Mais, comment peut-on après avoir côtoyé quelqu’un pendant près de quinze jours, lui lancer ce genre de réflexions sans avoir essayé de discuter pour comprendre. Les occasions ne manquaient pourtant pas! C’est gratuit et méprisant. J'(en) ai marre de ces critiques récurrentes qui viennent me poursuivre jusqu’au fin fond des Pyrénées. J’en ai fait des randonnées, en groupe ou seule, et combien j’en ai vu de ces charges d’artillerie contre les profs toujours en vacances, en grève, responsables de l’échec scolaire, et pourquoi pas, tant qu’on y est, fautifs de tous les maux de la société ! Jamais je crois n’avoir entendu quoi que ce soit sur les avocats, les médecins, les facteurs, les huissiers ou n’importe qui d’autre. A l’avenir, je cacherai une bonne fois pour toute la profession que j’exerce. Au fait, toi, tu fais quoi ?

Le repas se termine dans le calme qui suit les grandes tempêtes, un froid à peine tempéré par quelques phrases neutres ou insignifiantes.

Un peu pressés par le temps, nous avions décidé les uns et les autres de ne pas faire la boucle par le cirque de Gavarnie au départ de Luz-Saint-Sauveur qui allonge la traversée de deux jours. Et pour nous conforter dans notre décision, la météo annonce prochainement une dégradation: le panorama sublime ne sera qu’un mirage, la marche sur les hauteurs compliquée des orages. Pendant toute la soirée, je tourne et retourne le problème dans ma tête pour mettre de la distance entre lui et moi. Je pourrais décider de faire tout de même le détour par le cirque de Gavarnie mais comme je marche plus vite que lui, un jour ou l’autre inévitablement je le rattraperai. Le topoguide me donne l’idée d’allonger l’étape de demain : sans en faire part à mes coéquipiers, je décide de continuer jusqu’à Viella, au-delà de Luz où nous avions envisagé avant ce repas houleux de façon unanime de nous arrêter.

Quitter si brusquement Aïla sans l’en avertir me désole. Je sais que je ne la reverrai pas puisqu’elle doit s’arrêter à Barèges, étape suivante. J’aurais voulu prendre le temps de lui faire mes adieux, autrement que par le biais du téléphone. En revanche, je suis persuadée de revoir José-Maria, qui avance rapidement et qui n’a jamais suffisamment sympathisé avec Albert pour se contraindre à marcher à son rythme. (lire la suite)

traversee pyrenees

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