Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Des Granges d’Astau à Luchon (20)

Histoire d'Oô
Histoire d’Oô

Dimanche 19 juillet

 

De l’ombre à la lumière

Les fonds de vallée retiennent toujours longtemps la nuit, et lorsque je ferme la porte de ma chambre, il fait encore presque noir : ténébreux berceau tapissé de sapins sombres sous un ciel de lit mauve piqueté des dernières étoiles vacillantes.

Je monte dès le départ, longeant la Neste d’Oô. J’aime beaucoup les journées commençant par une ascension douce qui invite à développer progressivement son énergie, échauffe les muscles et huile les rouages. Les descentes brusques, quand le gîte tutoie les sommets, raidissent au contraire toujours les articulations et les ligaments endormis qui se vengent par des douleurs persistantes et des courbatures.

J’avance dans le silence dérangé épisodiquement par le trille de rares oiseaux matinaux, dans la fraîcheur et l’ombre des arbres.

Une retenue garde le lac d’Oô alimenté par une haute cascade, miroir sans tain esquissant quelques petits frissons où les sommets tutélaires de pierre et de verdure, ravinés et embrasés du soleil levant tentent de se refléter. Le refuge accroché à la digue, s’éveille et laisse échapper une randonneuse photographe qui se met en chemin devant moi.

Le parcours est typique des itinéraires de montagne: Tous les biotopes se suivent, dans l’ordre immuables des étages d’altitude. Au rez-de-chaussée, les forêts, au premier, les fougères. Au deuxième les alpages et les rhododendrons et enfin en attique les cols râpés et les sommets chauves.

Je monte de concert avec le mercure et le soleil. Partie dans un froid obscur qui me picore le bout des doigts, j’arrive au premier col dans la douceur agréable d’un vent caressant sous une lumière brutale. Presque sans m’en apercevoir, j’ai gravi les mille cents mètres de dénivelée, régulièrement, pour atteindre la Hourquette des Hunts-secs.

Ensuite, le chemin minuscule dans de somptueux paysages amples et agités, s’abaisse dans des combes, remonte à l’assaut d’une ligne de crêtes au pied du Pic de Coume Nere et Coume de Bourg, la  traverse, puis fricote avec elle, surplombant la vallée du Lis jusqu’à Superbagnères.

Nous sommes des oiseaux de passage, demain nous serons loin.

(Proverbe tzigane)

Montée à la Hourquette des Hunts-Secs
Montée à la Hourquette des Hunts-Secs

C’est encore là une étape impériale et, comme toutes celles des Pyrénées qui valent le déplacement et à la portée de tout marcheur moyen, elle est très fréquentée. Je rencontre après les derniers cols, des cohortes de touristes nouvellement arrivés, pantalon repassé et peau opaline, qui affichent toute l’énergie des premiers jours de vacances.

Le spectacle est au dessus de nos têtes. Les groupes sont tellement captivés par leurs discussions que personne n’y prête attention. Une chorégraphie mise en scène par des vautours artistes prenant leur envol de la falaise pour se couler dans une ronde aérienne, tourbillon qui se dilate en gagant de l’altitude. S’échappant de ce tournis interminable, quelques uns reviennent se poser sur les promontoires poussant d’autres à prendre leur place dans ce ballet silencieux.

Superbagnères, station de ski, supermoche. Il est souvent de bon ton pour attirer la clientèle adepte des sports de glisse d’avoir recours à des appellations enrichies de préfixes dithyrambiques comme « super » ou  complétées d’un nombre qui renseigne sur l’altitude donc sur l’assurance d’un enneigement convenable. Cette station et la descente qui suit pour rallier Luchon n’ont rien pour séduire et les superlatifs ne sont pas de mise. Pour ceux qui peuvent s’accommoder d’un trou dans leur traversée, pourquoi ne pas s’offrir le luxe d’une descente en télécabine. Sinon, se résoudre à dégringoler mille deux cents mètres de dénivelée en pleine forêt.

J’arrive presque au bout de ma carte. La suivante devrait m’attendre à Artigue. Un coup de téléphone au gîte, et c’est la tuile ! Le colis n’est pas arrivé. Je pourrais continuer, et l’attendre là-bas ; il arrivera au mieux demain. Mais si ce n’est pas le cas, il me faudra rester une journée ou plus dans ce petit hameau perché dans la montagne qui doit regrouper tout au plus une dizaine d’habitations. La meilleure solution est donc de passer la nuit ici, à Luchon. Demain, lundi, par précaution, j’irai acheter un autre topoguide avant de partir et profiterai un peu de ce temps qui m’est offert pour régler quelques problèmes comme celui de mon téléphone portable qui devient capricieux ou me procurer un livre, Ella Maillard m’ayant lâchement abandonnée une fois arrivée dans sa dernière oasis interdite. Ma première préoccupation est de trouver où dormir. L’office du tourisme me propose l’adresse d’une pension de famille : “La Maison Gascon”. Etablissement cossu, ancien hôtel particulier. Ma curiosité est piquée par l’originalité de ce gîte qui n’a semble-t-il rien de commun avec un hôtel classique. J’entre dans le hall de cette vaste maison qui aurait pu être par le passé un sanatorium ou un pensionnat, ouverte à tous les vents, vide.

  • Il n’y a personne ?

Pas de réponse ; je grimpe à l’étage et frappe à une porte au hasard. Une sœur âgée et dodue, tout de blanc vêtue en sort.

  • Je voudrais savoir s’il reste une chambre.
  • Je ne peux pas vous répondre, me dit-elle avec un fort accent espagnol. Je vais chercher le responsable. Et la voilà qui trottine dans tous les couloirs appelant à l’envi  « Olivier ! …. Olivier ! »

Mais Olivier joue l’Arlésienne.

  • Venez, nous allons nous installer sur la terrasse pour l’attendre.
Couple en vacances à Superbagnères
Couple en vacances à Superbagnères

Bientôt rejointes par une pensionnaire, nous discutons de la région, de ma randonnée et bien sûr du pèlerinage de Compostelle. Et Dieu sait de quelles finesses diplomatiques je dois user pour éviter par une franchise un peu abrupte de choquer mes interlocutrices qui ne tarissent pas d’éloges sur cette marche qu’elles croient encore empreinte de spiritualité. Dérivant ensuite sur l’évocation de célébrations et regroupements en différents diocèses, sur l’ordination de tel ou tel prêtre, leur conversation me met progressivement à l’écart. Jamais encore, je n’ai eu depuis que je marche assisté à de semblables discussions !

Après une demi-heure d’attente, Olivier fait enfin son apparition. Il est navré de m’annoncer qu’il n’y a plus de chambre.

Je suis déçue; j’aurais voulu ajouter au panel de mes hébergements divers et variés, cette formule un peu singulière et paradoxale à la mécréante que je suis. Pas de cellule monacale, pas de prière avant le dîner et pas de repas communautaire. Mais qu’à cela ne tienne, notre bonne Bernadette Soubirous, ne renonce pas pour autant à venir en aide à son prochain et me dit connaître une autre pension de famille.

  • Je vais vous accompagner, me dit-elle.
  • Je vous remercie, mais ce n’est pas la peine, je vais bien trouver si vous m’expliquez.
  • Ça me fera une petite promenade.

La pensionnaire qui a quelques scrupules à laisser la nonne partir et surtout revenir sans escorte en raison de son équilibre un peu précaire se voit contrainte de nous accompagner.

Quel trio, les pieds nickelés n’auraient pas fait mieux ! Une bonne sœur rondouillarde d’un âge certain à la démarche chancelante, une bourgeoise un peu coincée, tirée à quatre épingles, ressemblant à celles qui quêtent pendant la messe et une randonneuse, un peu négligée après neuf heures de marche.

Dieu sait reconnaitre les siens, et je n’en fais pas partie.  La pension suivante est complète, mes deux éphémères coéquipières en sont désolées.

Je me rabats sur un hôtel pour curistes, des plus communs.

Je dîne seule au milieu d’une maison de retraite où des petits vieux courbés sur leur assiette, seuls ou en couple avalent silencieusement leur menu hypocalorique.

Les voyant ainsi, je me prends à penser “Vous êtes ce que je serai, et je suis ce que vous avez été”. (lire la suite)

traversee pyrenees

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