Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Val Louron aux Granges d’Astau (19)

Samedi 18 juillet

“La lune
au-dessus de la montagne enneigée
a fait tomber des grésils”

Sekitei Hara (1889 ~ 1951) Haîku

le lac de Loudenvielle a ses vapeurs
Le lac de Loudenvielle a ses vapeurs

Sous un soleil à peine levé mais déjà vaillant, je découvre éblouie au matin ce qui m’entoure. La nuit à posé tout autour de moi, scintillants et animés, des versants se jouant de la lumière limpide, encerclés de sommets blanchis d’une délicate poudrée. Quelques effilochures vaporeuses s’échappent du lac de Loudenvielle qui baigne le pied des prairies grelottantes et des sapinières. Herbes et branches à pendeloques cristallines, souvenir du chagrin d’hier.

La température est fraîche au départ, délicieuse par la suite. La chaleur revient toujours timidement après une chute brutale, poussant le mercure à grimper de jour en jour précautionneusement, jusqu’à la canicule qui se dissipe soudainement dans un orage. Alors le cycle recommence…

Le lièvre et la tortue

 

Le chemin est imprévisible : durant des kilomètres il peut se dessiner sous les pieds, se signaler parfaitement sans l’ombre d’un doute ; le sillon est net, les balises s’imposent au regard. Parce qu’elles sont nouvellement repeintes, judicieusement exposées et suffisamment rapprochées. Puis soudain sans raison apparente, tout dérive, les traces se dispersent et les marques deviennent invisibles où que l’on cherche. On inspecte alors les cailloux, on balaie des yeux le paysage pour trouver un panneau et rien.

Dans la montée à la cabane d’Ourtiga, une traileuse me dépasse sur le chemin. On se salue à demi-mot, car elle file à petites foulées légères, équipée d’un minuscule sac à dos, effleurant à peine le chemin de ses chaussures de course. Mais arrivée dans le grand amphithéâtre gardé par la maisonnette de berger et traversé d’un lit de cailloux où chuinte un maigre ruisseau, je la vois tourner, hésiter à gauche, puis à droite avant de revenir à moi.

  • Je n’ai pas de carte et je ne trouve plus le chemin me dit-elle.

Je déplie la mienne qui n’est pas suffisamment précise pour indiquer le point de départ exact de l’ascension au col de Couret et on n’est pas trop de deux pour le trouver après maintes errances à travers le pré, passant et repassant d’un coté à l’autre du cours d’eau.

Heureusement que le temps est dégagé, car en plein brouillard il aurait fallu se fier à la boussole jusqu’à croiser le chemin louvoyant au milieu de la pente.

Enfin, au pied du col, le sillon réapparait. Il se noie bientôt dans des rhododendrons envahissants. A Néouvielle, ils étaient resplendissants. Ici, ils sont passés, l’extrémité de leurs branchées rongées de la rouille des fleurs fanées.

Granges du Val d'Aube
Granges du Val d’Aube

Le col est vicieux à cette heure-là. Il est précédé de collets et de faux cols trompeurs qui désespèrent de l’atteindre et qui épuisent le reliquat d’énergie. Après un effort ultime, je vais m’installer vers la joggeuse, plus rapide que moi dans la montée, pour déballer mon casse-croute. Une discussion amicale s’engage. Je me nourris plus de ces conversations faciles et sans retenue que de mes casse-croûtes répétitifs. Elle me dépeint avec fougue les sensations que ses courses en montagne lui procurent : Une impression de liberté, d’apesanteur, de vitesse relative. La jouissance d’aller au-delà de ses limites physiques, de se confronter à elle-même et aux autres. Parce que contrairement à la randonnée, le trail est une compétition et toutes les sorties préalables à une échéance (le trail du Mont-Blanc, le trail de la Cote d’Opale, le grand raid du Mercantour) ont pour but de se préparer et entretenir sa forme.

De mon coté, je lui décris mes attendus de la randonnée, cette marche lente où l’on veut s’imprégner de son environnement, faire corps avec la nature, prendre le temps de regarder, d’écouter et de partager un peu la vie des autres. Le but n’est pas d’atteindre la fin dans un délai déterminé, pour se dire que l’on a fait mieux ou plus que les autres. Le chemin du randonneur est comme la vie; peu importe s’il est long ou non, si l’allure est lente ou rapide, l’essentiel est d’atteindre le seuil de la dernière étape en se disant que le parcours pour y arriver était beau.

Je pars d’un grand fou-rire, quand après m’avoir énuméré la liste de ses activités estivales elle ajoute :

– J’ai deux mois de vacances. Je suis dans l’enseignement. Je n’en parle pas d’habitude, mais là je sentais que je pouvais te le dire…

– Moi aussi, je suis enseignante et je m’étais promis de ne plus l’évoquer. J’ai eu tant de réflexions hostiles ou ironiques ! Mais quand je dis que je fais la traversée des Pyrénées qui prend plus de quarante jours, souvent on me demande quel métier j’exerce. Je suis toujours mal à l’aise ou prise de court quand il faut que j’invente un mensonge.

On discute encore longuement, le courant passe si facilement. En un rien de temps on balaie divers sujets comme si l’on se connaissait depuis de longues années.

Puis, la directrice d’école maternelle et la prof de biologie repartent chacune de leur coté, elle, dévalant le même chemin pour regagner Val Louron et moi en direction des Granges d’Astau.

La descente aux enfers

Asphodèles, épis de l'enfer
Asphodèles, épis de l’enfer

Sous un ciel pommelé, je descends le talweg du val d’Esquierry aux versants semés de gerbes d’herbes drues d’où jaillissent de blancs épis aériens. Je suis dans “le Pré de l’Asphodèle”, l’enfer mythique des grecs, qui pensaient qu’il existait un lieu couvert de cette fleur où les fantômes des morts erraient en y menant une existence immatérielle et sans objet.

Comme pour vouloir donner raison à cette légende, une carcasse blanchie de vache, est dispersée sur plusieurs rochers, soigneusement disposée dans une mise en scène macabre. Est-ce l’œuvre d’un anatomiste méticuleux ou de promeneurs facétieux ou curieux ?

Mais, il est sûr que le gypaète barbu, qui a pour habitude de laisser tomber les os pour en tirer la substantifique moelle, y a trouvé ici, de quoi faire un festin : Il a éparpillé autour des rochers, des reliefs fracturés de ses agapes.

Les granges d’Astau, petit hameau en fond de vallée, tempérées par la Neste d’Oô, sert de parking, de restaurant et d’hôtel. L’heure est un peu avancée et il y a encore de la place ici. Un tiens valant mieux que deux tu l’auras, je ne vais pas tenter d’aller plus loin.

La tête et les jambes

La tête et les jambes

Accouplement de vertèbres

Accouplement de vertèbres

 

Vache en kit

Il faut que je me force à me reposer : le corps ne sent plus la fatigue quand on le contraint trop et je sais que cette anesthésie est dangereuse. Un élan pousse à aller toujours plus vite et plus loin. Puis soudain, sans prévenir, tous les clignotants s’allument sans que l’on y prenne garde. C’est l’amaigrissement, le manque d’appétit, les douleurs inexpliquées, le découragement. Il me revient à l’esprit, le récit de la propriétaire d’un gîte, lors de ma traversée des Alpes qui me racontait comment un jour elle a vu arriver chez elle, un Belge solitaire, parti depuis près de deux mois, qui avait pour toutes ses étapes fait du bivouac, se nourrissant uniquement de pâtes. Il avait perdu pied dans la réalité et semblait complètement épuisé. Elle avait dû le convaincre de rester au gîte quelques jours pour se reposer et se réalimenter correctement.

Installée à l’ombre de la terrasse, je déguste une glace quand tout à coup je vois sur la route un randonneur avancer d’un pas énergique. Son allure ne trompe pas.

  • José-Maria !
  • Bon(ill)our !

Il semble content de me voir et vient s’installer à ma table. Le temps d’une consommation, nous relatons tant bien que mal les anecdotes respectives qui ont émaillé notre chemin depuis que nous nous sommes quittés : L’arrêt d’Aïla à Barèges, Albert qu’il a laissé derrière lui après Luz.

Comme il veut ce soir aller dormir au refuge d’Espingo, il ne s’attarde pas beaucoup car il lui reste au moins deux bonnes heures de marche.

On se fait nos adieux, je sais que l’on ne se reverra plus. (lire la suite)

traversee pyrenees

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