Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Siger à la cabane de Clarans (30)

Mercredi 29 juillet

J’ai terriblement mal dormi. N’importe quelle position malgré la dose colossale d’aspirine, entretint la douleur provoquée par ma chute et quand gagnée par la fatigue je m’assoupis un peu, le moindre mouvement me déchirait l’épaule. Me lever fut un soulagement, debout le mal se fait oublier si je prends la précaution d’éviter certains gestes.

Fabrice aura la gentillesse de se lever assez tôt pour me préparer mon petit déjeuner et me tenir compagnie. J’ai envie de prolonger la conversation mais je dois me résoudre à partir avant que la décision de m’être levée tôt pour devancer la fournaise solaire ne paraisse stupide.

La gaîté de la veille et les dernières discussions du petit-déjeuner me donnent une énergie nouvelle et des pensées joyeuses.

Saxo et Piston ou Piston et Saxo
Saxo et Piston ou Piston et Saxo

Si l’on entre à Siguer par la grande porte au seuil bitumé, on le quitte en coulisses par une sente bordée de haies qui grimpe entre les prés.

Je savais que je les rencontrerais avant Gesties, le diable m’avait avertie. Sous un arbre, ils sont là, postés en sentinelle: Saxo est poli, Piston est grossier. A moins que ce ne soit l’inverse. L’un me regarde gentiment en hochant légèrement la tête, l’autre me présente son cul! Je leur adresse quelques mots comme si l’on était des connaissances de voisinage. La solitude me fait parfois adopter des comportements qui me conduiraient tout droit à l’hôpital psychiatrique si j’étais dans un monde civilisé. Je parle aux ânes, aux vaches, aux animaux sauvages que je crains ou qui m’enchantent, pour les écarter ou les flatter même s’ils sont trop loin pour m’entendre. A moi-même aussi, intérieurement ou à voix haute. Sur tous les tons : celui de l’encouragement, de l’extase ou de la réprimande. Et évidemment à tous ceux que je croise, sauf en zone de forte densité humaine. Il n’y a que les patous avec lesquels je n’entame pas de bonne grâce un dialogue que je sens toujours conflictuel.

Sans hésitation, le chemin se hisse, narguant au passage une route qui n’en finit pas de se contorsionner avant d’aller rendre l’âme à Gesties. Le village se prépare à fêter. Quoi ? Je ne sais pas exactement. Des habitants ou des commerçants se concertent ou s’affairent sous un chapiteau en genèse au milieu de caisses et de tables. A part cette agitation, le reste du village semble encore en sommeil.

Nous avons un peu évoqué, hier au repas le parcours du jour et notamment les deux cabanes qui sont les seuls refuges potentiels. L’Ariège dans toute sa splendeur et toute sa sauvagerie. Amateur de randonnée-confort, restez chez vous, aujourd’hui vous ne trouverez pas de lit, d’eau à l’évier, de tout à l’égout. Ici il faut renouer avec l’esprit et l’âpreté de la vie des bergers d’autrefois. Je suis modérément exaltée à l’idée d’y passer la nuit à venir. Ma contrariété ne vient pas de l’inconfort, de toute manière je dors aussi mal dans un gîte sommaire que dans un hôtel trois étoiles, mais plutôt de la crainte des bruits inconnus qui habitent la nuit. Privée de la vue, je les interprète comme des menaces. J’échafaude des scénarios grotesques alimentés des réminiscences de faits divers amalgamés et confus. Puis au lever du jour, je ris de ma couardise.

On reste assez longtemps en crête après le Col de Gamel, dans des paysages amples, où le regard peut vagabonder jusqu’à l’infini, jouant à saute-moutons sur l’épaule des montagnes verdoyantes. Riches et voluptueuses. Irriguées de courants vivifiants qui courent dans les vallées ou éclaboussent les versants. Mais qui s’en nourrit à part la prunelle du randonneur ? Seul un maigre troupeau d’une dizaine de vaches brunes et caramel, perdu dans l’immensité se découpant sur le fil entre ciel et verdure. Ariège délaissée, tes prés ou tes arbres n’intéressent presque plus personne. Ni les paysans, ni les cueilleurs de bois. Seule l’empreinte des passants te perfuse un peu de vie. Ton avenir ne dépend-il que de leurs visites ?

On passe ensuite sans grand effort le Col du Sasc où, non loin de là, dans la prairie un monumental tas de cailloux esseulé trône au centre d’une arène en pleine prairie comme une sculpture au milieu d’un jardin public. C’est un orri, ou plutôt ce qu’il en reste. Un orri est ici, ce que sont les bories en Provence, ou les cayolars au pays basque. Le sens de ces mots s’est restreint au fil du temps. De l’espace pastoral d’altitude pour les ovins, il s’est progressivement limité à ne désigner que l’abri du berger. L’orri ariégeois ou catalan, se réduit le plus souvent à une seule pièce au mur de pierres sèches construit avec ce que l’on allait chercher dans les environs, que l’on recouvrait d’un toit de terre engazonnée ayant pour fonction d’absorber les eaux de pluie. Abandonnés des bergers, et on les comprend, ces gîtes sommaires ne sont plus pour la plupart qu’occasionnellement utilisés par des randonneurs. Mais de celui-ci, il n’y a rien à espérer, son toit est descendu au plancher.

Avant d’entreprendre la descente dans la vallée du Sirbal, je tiens à faire une halte à la petite cabane de Courtal Marti. Minuscule, mais aménagée. Juste assez d’espace pour un matelas deux places, une table improvisée avec une planche en équilibre sur des pierres et un foyer rudimentaire. Un véritable petit nid d’amour au septième ciel pour des tourtereaux en quête d’isolement. Généreux Fabrice, qui a eu l’idée de le pourvoir de victuailles à l’attention de randonneurs démunis. On pousse la porte sur une chambrette où la moindre étagère, le plus petit recoin est garni de conserves (cassoulet, sardines, crèmes dessert…), de jus de fruit, de bières, de bougies. De quoi résister à des jours de mauvais temps. Le principe basé sur la confiance est tout à la fois simple et génial. Le tarif est affiché. On se sert et on paie au gîte suivant qui est le refuge du Ruhle, si l’on fait la traversée dans le sens où je la fais. En sens inverse, on règle directement à Fabrice en passant à Siguer. Une caisse de bois mystérieuse, au couvercle scellé par une lourde pierre m’intrigue. Je l’ouvre. Elle recèle un trésor !

Ah, Fabrice pousse au crime ! Des brassées de rochers au chocolat et de carambars dorment sagement, en attente d’un affamé hypoglycémique à secourir. Ma résolution de laisser ces vivres aux marcheurs dans le besoin, fond comme neige au soleil. Je ne peux résister devant ces chocolats tentateurs après ma longue période de sevrage. Allez, au diable la culpabilité ! Un, seulement un, à savourer sur le canapé. Punaise, comme j’avais oublié que ça pouvait être bon !

Cabane de Courtal Marty ou la caverne d'Ali Baba
Cabane de Courtal Marti ou la caverne d’Ali Baba

“Une vie sans chocolat est une vie à laquelle il manque l’essentiel”

(Marcia Colman et Frederic Morton)

Ça y est, j’ai mis le doigt dans un engrenage qui lamine toute ma volonté. Après tout, le chemin est encore long, pourquoi ne pas mettre un autre rocher dans le sac ? Après cela, il en restera deux dans l’emballage, parmi beaucoup d’autres… Finies les tergiversations. Faisant fi de tous mes scrupules, j’embarque le paquet entamé sans autre forme de procès.

La cabane de Courtal Marti marque le point où les potelets estampillant l’itinéraire dans l’herbe disparaissent. Après plus rien ! Les précédents marcheurs se sont dispersés en éventail ne laissant aucune marque concrète de leur passage. Les explications du topoguide indiquent qu’il faut se diriger vers de gros rochers (mais pas en chocolat !) sur le bord du plateau. On a l’embarras du choix. On a beau prendre la direction sud-est, si l’on ne trouve pas le sillon, il faut bien se l’inventer. Je sais que le sentier enjambe un ruisseau qui roule en fond de vallée, et d’où je suis, je distingue le pont. A l’azimut, je commence à descendre empruntant des drailles qui quadrillent le versant couvert de bruyères et d’airelles. Un marécage dont je ne peux m’extirper sans dommage m’accueille en bas. La boue et les gravillons envahissent mes chaussures.

Après le col de Sirmont, à l’ombre des feuillages mon chemin s’enchaîne à un ruisseau pour une cavalcade syncopée suspendue à quelques bassins d’eau claire qui glisse en courtes cascades sur des roches usées. Délicieuse fraîcheur, pieds nus dans l’eau, je lave les chaussettes, brosse les chaussures qui me demandent un mouchoir de soleil pour sécher un peu pendant que je mange confortablement installée sur une touffe d’herbe moelleuse. Mes trois rochers sont liquéfiés dans leur robe de papier aluminé. Je les mange à la petite cuiller, les trois à la suite, jusqu’à l’écœurement pour ne pas leur laisser le loisir de souiller mon sac et y laisser des traces suspectes et répugnantes.

J’arrive vers seize heures trente à la cabane de Clarans. Parallélépipède de pierres cimentées hérissé d’un tuyau de poêle se prenant pour un minaret miniature, le refuge semble avoir glissé tout le long du pré en pente, amorti par un matelas d’arbres tapissant un gigantesque monolithe. La partie réservée aux randonneurs représente à peine le tiers de la bâtisse. Equipé d’un bat-flanc à quatre places, d’un foyer, d’une table bancale. Suspendu à un filin qui traverse la pièce de part en part, un sac à provisions et une cagette renferment des denrées périssables ou fragiles : Des pommes, des pots de compote ou de fruits au sirop et encore des chocolats. Ce soir je dormirai sur un trésor piégé. Sous le couchage, un réchaud à gaz de camping, des conserves et des bières à profusion.

On doit tout ce ravitaillement à la bienveillance de Fabrice, encore une fois. Il a poussé la gentillesse jusqu’à accrocher au mur une affichette indiquant le chemin à suivre pour trouver une autre cabane à proximité au cas où celle-ci serait comble.

Cabane de Clarans
Cabane de Clarans

L’eau, il faut aller la chercher au fond du pré, à la lisière de la forêt. Le filet est chétif. Pour remplir la gourde, ne pas énerver l’eau qui se brouille lorsqu’on fait preuve de brusquerie et d’impatience. Il faut se contenter d’effleurer la surface, prélever son écorce à la manière du saunier récoltant la précieuse fleur de sel.

Pour la toilette, nul n’est besoin de prendre tant de précautions, un peu de vase ne nuit pas à la peau. Je me hâte de procéder à mes ablutions, avant la venue possible de randonneurs et en premier lieu Fabien parti ce matin après moi dans la même direction.

Un tapis de sol tiré hors de l’abri, quelques pages de mon carnet de voyage à noircir, un peu de lecture. Le silence. Le silence et la fatigue sédative qui m’entraînent dans une douce somnolence. Robinson éphémère, je dérive sur mon île déserte…

Vers dix huit heures, trois randonneurs parmi lesquels je reconnais Fabien entrent dans le pré.

On se dit bonjour, mais il n’est pas d’usage de se présenter nommément. Ce genre de renseignement vient par la suite éventuellement, au cours des conversations de la soirée. Non, on commence par présenter son parcours: ce que l’on a fait aujourd’hui, et les jours précédents. Ses fortunes et ses infortunes. Ensuite on évoque ses autres expériences qui établissent une échelle des valeurs selon le nombre et la difficulté des itinérances vécues.

Fabien assis sur une mine de cassoulet et de 1664
Fabien assis sur une mine de cassoulet et de 1664

Fabien les a rencontrés alors qu’ils cherchaient la cabane. Ils font une partie de la traversée en sens inverse et n’en sont qu’à leur deuxième étape; Ils sont quatre mais le groupe s’est scindé en raison de la différence de rythme.

Vingt minutes plus tard, les deux autres apparaissent en haut du pré. On les voit se laisser aller dans la pente, sans retenue et c’est exténués qu’ils s’avachissent à nos pieds.

Ils ont la vingtaine et sont sympathiques, apparemment novices en randonnée. On croirait qu’ils sont partis pour une opération commando ou un tournage de Koh Lanta. L’un a visiblement dévalisé les stocks de l’armée de terre : pantalon et bâche de camouflage, tee-shirt kaki et rangers. Un autre sort de son énorme sac une poêle à frire, une machette et une multitude de gadgets de toute sorte. Fabien et moi pressentons que malgré leur enthousiasme, ils n’iront pas loin. Les différences de niveau sont déjà trop palpables et les sacs trop chargés.

Je ne mets pas longtemps à comprendre d’où ils viennent. Je reconnais cet accent un peu chantant et traînant de ma région natale, la Franche-Comté. Ils énumèrent leurs patries : Besançon, Saint Vit, Montbéliard, des lieux que je connais plus ou moins.

Histoire naturelle

La curiosité pousse Fabien à faire le tour du propriétaire. Il se fraie un chemin dans les orties pour atteindre une grande porte latérale partiellement cachée à l’extrémité du gîte. En revenant, mystérieux, il m’invite à aller voir.

Elle s’ouvre sur un garage obscur complètement vide. Mais au plafond, comme des poires pourries et desséchées, pendent des dizaines de chauve-souris, accrochées par les deux pattes aux coulures de béton figées des hourdis. Muettes et immobiles elles paraissent mortes. La tête tournée vers moi, de leurs grands yeux aveugles, certaines ont l’air de m’observer. Brusquement, l’une d’elles se décroche, part dans un vol affolé et saccadé, fait quelques tours de ronde rapides et anguleux, sans un bruit avant d’aller reprendre sa place. Puis, après quelques secondes, d’un coin opposé, une autre prend la relève, comme si toute la communauté, voulait par roulement évaluer l’importance du danger.

Fruits peu appétissants mais inoffensifs
Fruits peu appétissants mais inoffensifs

La soirée se prépare dans une ambiance de rescapés d’un naufrage échoués sur un rivage inconnu. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde dans la cabane mais les jeunes ont des tentes. Pendant que les uns s’affairent à monter le bivouac, des autres vont chercher du bois et de l’eau.

Mais une journée de marche, ça creuse. Le misérable saucisson et les “Vache qui rit” ne font pas le poids devant les boites de cassoulet séduisantes. Tout le monde craque à tour de rôle et se sert avec une pensée reconnaissante pour le bienfaiteur. On s’accorde tous à trouver cette idée généreuse et bienvenue. Mais dans les montagnes comme en ville, ici comme ailleurs, il y a les voleurs, les sans scrupules, ceux qui profitent, ceux qui tuent les initiatives altruistes et dissuadent les émules.

Il manque encore une âme à ce lieu, un peu de chaleur, un peu de lumière. Un joli de feu de bois qui crépite et qui fascine. Qui occupe à lui seul les esprits, aimante le regard et confine les conversations aux murmures et aux phrases étiques.

La fraîcheur du soir tombe des étoiles qui s’allument les unes après les autres alors que les braises rougeoieront longtemps encore comme si elles voulaient résister à la nuit.

P1040478p loirSombre gîte, au toit d’ardoise qui irradie jusqu’au matin la chaleur emmagasinée de la journée.

En pleine nuit, je me réveille. Le faisceau de la lampe frontale de Fabien est braqué sur le sac de provisions suspendu.

  • Martine, regarde me dit-il. Un loir !

De la gueule du sac, surgit une ravissante petite tête avec deux yeux pareils à des perles d’hématite et des oreilles en forme d’amande effilée. Surpris, mais pas apeuré. Tant que l’on ne bouge pas, il continue son repas.  Puis il repart, semble-t-il comme il était venu nous gratifiant d’un numéro de funambule digne d’un professionnel. Je l’entendrai encore longtemps venir faire son marché, fouailler les papiers et repartir.Je découvrirai au matin que c’est également un amateur de chocolat.

Au moment de me lever, une silhouette, de faufile entre les pierres de l’âtre. La dure journée de repos commence pour le farfadet de la nuit, enfin rassasié. (lire la suite)

traversee pyrenees

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