Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Sainte Engrâce à l’Abérouat (10)

Jeudi 9 juillet

Entrée sauce béarnaise

J’ai dû âprement négocier hier soir pour que l’aubergiste, cette femme au tempérament bien trempé qui ne se laisse guère infléchir, consente à me préparer un plateau pour le petit déjeuner. Ici, ça ne se fait pas, me lance-t-elle, les randonneurs attendent sept heures de demie pour manger. Oui, mais les autres randonneurs pour la plupart ne vont que jusqu’à Arette La Pierre Saint Martin !

Le visage encore fripé d’un sommeil perturbé par la cadence lancinante d’un scieur de long, Manuel et Jean Charles surgissent de leur dortoir lorsque je mets une dernière main à mes préparatifs. L’équipe de façon graduelle se décime à chaque point stratégique, d’abord à Saint Jean Pied de Port, puis ici aux confins du pays basque. Les adieux sont toujours des moments de tiraillement : On voudrait prolonger l’instant, et l’instant nous vole les ultimes paroles. On ne sait plus quoi se dire, alors on énonce quelques banalités déjà happé vers d’autres lointains.

Le décompte est vite fait : Juliette et Maxime iront aujourd’hui à Arette. Il ne restera en lice que l’espagnol José-Maria, Aïla, Albert et moi.

Aïla est déjà en route, partie discrètement avant les premières lueurs de l’aube et José-Maria encore couché ; Il n’a pas de soucis à se faire, il marche vite, comme je m’en apercevrai plus tard. Je l’appellerai d’ailleurs “Speedy Moralès” ce qui le fera beaucoup rire.

Albert s’est déchargé d’une partie de son matériel : il a donné son réchaud à Juliette et Maxime et laisse au moment de partir sa tente au gîte “pour celui que ça intéressera”. J’y vois encore dans ce geste une volonté de sa part de ne pas vouloir se laisser distancer, de s’agripper à la maigre colonne qui poursuit la traversée. A dessein, je prends le départ avec lui, pour lui répéter que je ne marche pas à son rythme, façon diplomatique de lui faire comprendre que je souhaite marcher seule.

  • Nous nous retrouverons ce soir à L’Abérouat, mais je vais t’accompagner un peu lui dis-je, autant pour apaiser mes scrupules que ses appréhensions. Avant que l’on ne se sépare, essaie de prendre les initiatives et faire comme si je n’étais pas là !

Sa technique est curieuse. Il se plonge dans son topoguide avant d’avoir fait deux cents mètres, alors que les balises sautent aux yeux.

  • Je pense qu’il vaut mieux regarder autour de toi pour trouver des marques plutôt que d’essayer de comprendre des explications pas toujours très claires.

Nous poursuivons jusqu’à la sortie du village. Je le suis de près, mais la tête baissée, il ne semble regarder que ses chaussures. On passe devant un panneau de bois qui indique sans ambigüité un changement de direction. Il continue tout droit sans le voir. Je le laisse s’aventurer quelques secondes avant de l’appeler :

  • Hé ! Tu as vu le panneau ?
  • Où ça, me répond-il en se redressant brusquement comme si je le tirais de son sommeil.
  • Là…Il faut absolument regarder autour de toi !

    Manneken-pis version béarnaise
    Manneken-pis version béarnaise

On se remet en route dans un chemin on ne peut plus évident. On passe une balise peinte sur un caillou. Après quelques instants, je lui demande à nouveau :

  • Et celle-là, tu l’as vue !
  • Euh, … non !

Je suis un peu dépitée et réalise que mes efforts pour lui transmettre un rudiment de méthode sont vains. Il ne reste plus qu’une solution pour l’obliger à tenir compte de ce qui l’entoure et à rechercher les signes qui le guident : un parcours initiatique où il ne pourrait compter que sur lui-même.

  • Ecoute, je vais y aller, parce que j’ai envie d’avancer lui annoncé-je tout de go, un peu coupable de l’abandonner.

Je me raccroche à l’idée que d’ici peu il sera rattrapé par José Maria et le trio qui se lanceront sur le même chemin.

Je redouble d’énergie après ce piétinement interminable, pour prendre de la distance et sortir de ce berceau ténébreux de verdure. Rencontre insolite, au sortir de la forêt que ce surprenant gardien en pierre, bouche bée et œil maquillé, œuvre d’un artiste local,  qui veille sur un abreuvoir original à huit compartiments. On gagne les alpages, et là il faut un peu se fier à son intuition. De temps à autre, je retrouve les balises écaillées et éparses, sur des rochers, des poteaux, puis finalement sur la piste tracée pour les tous-terrains, mais elles se font si rares que je suis tentée de m’évader sur un sillon qui biaise dans les pâturages semés de rochers.

Quelle incroyable bouffée de liberté que m’offrent ces vastes prairies d’un vert éclatant où affleure la croûte gris perle du lapiaz, lardée de crevasses profondes et hérissée de la pointe sombre des pins à crochets. Et à l’est, la crête inconstante qui se découpe dans un ciel tendrement bleu avant de s’évaporer, bue passagèrement par des vagues de brume légère qui chevauchent les hauteurs en hordes silencieuses. Dans le creux du vallon, loin de moi, un troupeau minuscule bêlant et carillonnant, harcelé par les aboiements de chiens despotes. Une marmotte, dodue et facétieuse qui siffle avant de se sauver dans une course qu’on croirait difficile et maladroite, mais tellement plus rapide que celle des bipèdes que nous sommes !

Aussi laides soient les remontées mécaniques, il faut avouer qu’elles peuvent être d’une grande utilité pour se diriger. On les voit de loin et en général elles conduisent à la station; On peut donc gagner Arette, par n’importe quel itinéraire : la route, les chemins et des champs qui sont autant de pistes de skis en hiver, déblayées de tous les obstacles. Je fais une courte pause à la célébrissime borne n°262,  au col qui marque la frontière franco-espagnole, balayé par un vent glacial. Je suis en avance de quatre jours : le 13 juillet, en souvenir du traité de Roncal, perdure depuis le moyen-âge un cérémonial, prétexte aujourd’hui à des festivités où se retrouvent autour d’un grand repas, français et espagnols des communes de Barétous et Roncal, avec montée de troupeaux et joutes musicales.

Sieste cochonne
Sieste cochonne

De loin et du haut, Arette, comme toutes les stations de ski est une horreur, une plaie béante qu’aucun emplâtre ne peut cacher avec en son centre le bourbillon que sont les immeubles, jetant sur les versants les rayons de ses remontées mécaniques. Un foyer infectieux au milieu d’un paysage grandiose. L’hiver, la neige a la délicatesse de couvrir les tas de cailloux et de tout-venant, les parkings, les accotements inachevés, les terrains vagues et les sillons disgracieux. En été, ces stations sont pires car elles ne peuvent rien dissimuler et s’exhibent à l’œil avec obscénité. En plus de cela,  Arette est ville morte. Bien sûr, qui se précipiterait pour venir s’entasser dans des HLM quelqu’en soit l’altitude ?

Repartant à la conquête d’un autre-part plus sauvage, Aïla devant moi remonte la piste caillouteuse, large comme une autoroute. Pour trouver de l’argent et peut-être de la nourriture, je dois pénétrer cet antre austère et désert.

Tous les commerces sont fermés. Seul l’office du tourisme recèle d’un peu de vie. L’hôtesse d’accueil ne paraît pas débordée de visites.  Oh non, seulement quelques randonneurs qui déposent leur voiture au parking et viennent demander des renseignements pour des circuits alentour. Deux ou trois touristes également, intéressés par une promenade à cheval. Si je la comprends bien, elle ajoute à ses fonctions celle de ramener le journal pour les quelques résidents qui peuplent ce conglomérat. L’approvisionnement en pain n’est pas de sa responsabilité, il faut aller le réserver au restaurant, quant au reste on doit le rapporter de chez soi. Pas la peine donc de penser trouver de quoi compléter le pique-nique ici. Je découvre avec peine, un distributeur d’argent caché au fond d’un sous-sol.

Installée au pied d’un pylône à quelques encablures de ce monde factice qui ne vit que par intermittence, je lanterne un peu pour manger mon frugal repas et au moment de repartir je vois Albert sur la route qui a visiblement loupé le sentier, mais bon, il est tout de même arrivé, c’est au moins rassurant. Nous échangeons quelques mots, avant qu’il n’aille trouver à son tour de l’argent et peut-être à manger, et moi d’affronter cette détestable piste que j’ai hâte de laisser pour un tracé moins discipliné.

Embranchement… Devant, le boulevard et à gauche l’appel d’un monde sauvage.

Somptueux sentier qui s’amuse à danser sur l’herbe, frôlant les chaos de roches fessues, ou à glisser dans des défilés où fleurissent des bouquets de doronics jaunes et campanules bleu-nuit entre des mouchoirs de neige jetés dans les creux d’ombre. Parfois aussi, petite sente ténue, il vacille sur le flanc de la montagne à la limite de l’équilibre.

Champ de bataille magnifique. Guerre éternelle entre la terre et les éléments qui ont sculpté le paysage pour en faire un guerrier exhibant les stigmates de ses combats : une peau burinée, tailladée d’estafilades par les pluies insidieuses et la morsure du gel, hantée des squelettes d’innombrables arbres carbonisés par les foudres du ciel.

Qui n’a pas laissé filer au moins une fois son chemin dans la montée du Pas de l’Osque ? Au milieu d’un paysage minéral, je perds mes balises et rattrape Aïla qui les a laissées échapper elle aussi quelques minutes plus tôt. L’union fait la force dit-on, la force de croire que l’on ne s’est pas trompé car on ne peut concevoir que l’on soit deux à avoir fait la même erreur au même endroit. Seul, on peut admettre s’être écartée du bon chemin. Chacune est sûre d’avoir suivi les traces les plus évidentes ! On cherche les signes, on piétine, on scrute. Mais le chemin persiste dans son mutisme. Il faut revenir vers la dernière marque que l’on croit se rappeler. Soudain au milieu d’une rocaille démesurée, un cairn caméléon de pierre, presque invisible nous appelle. On le rejoint pour revenir au sillon. La machine est relancée et reprend son rythme de croisière. Jusqu’au pas de L’Osque. Sauvage et presque aride, c’est le point culminant de ce début de traversée avec ses mille neuf cents vingt deux mètres. Enfin de la montagne un peu rude qui a perdu de sa sagesse. Délicate escalade dans la carie de la crête, suffisamment acrobatique pour nous faire penser qu’il faut chercher ailleurs le passage. Et pourtant, non, les marques qui jouent un peu à cache-cache sont bien là: cette fois nous sommes sur le bon chemin. En y regardant bien, se dissimule contre la paroi un bout de corde rassurante permettant de se hisser sur une petite plateforme qui contourne un chicot.

Montée au radar au Pas de l'Osque
Montée au radar au Pas de l’Osque

Brassée de fleurs et bouquet de noisetiers

Après, le sentier bascule dans une descente enchanteresse qui traverse des bordées de fleurs : Rarement je n’en ai vu autant, de toutes sortes, de toutes couleurs : On musarde entre les anémones pulsatiles, les gentianes acaules, les nigritelles, les campanules, les orchis tachetés, les myosotis et tant d’autres que je ne connais pas. Et un peu plus loin, dans l’ombre humide, des bouquets délicats d’ancolies, sombres améthystes. Aïla me demande leurs noms qu’elle me traduit en allemand et que j’ai oubliés à présent. Sauf un précisément, “Vergiss mich nicht”, le myosotis ou le “ne m’oublie pas”.

On repart, libre de ne pas rester nécessairement ensemble, sans que l’une ou l’autre s’en offusque ou se sente forcée de se justifier. Je m’arrête à une fermette d’estive, elle, un peu plus loin sur le bord du chemin; je n’ai toujours pas renoncé à boire un verre de lait. Un paysan est assis devant sa porte en conversation avec une femme.

  • Bonjour ! Entrée en matière un peu banale, qui a pour but de sonder le terrain, car je n’aime pas sentir chez mes interlocuteurs d’obligation d’engager une conversation.  Après tout, c’est moi qui suis en déficit de paroles, mais peut-être pas eux. Il me répond immédiatement sur un ton aimable.
  • Est-ce que vous avez du lait à vendre ? lui demandé-je
  • Ah, vous arrivez trop tard, on l’a déjà pris pour faire le fromage. Il m’en reste souvent, mais c’est pas de chance, ce soir, il n’y a plus.
  • Dommage ! Décidément il est écrit que jamais je ne pourrai boire de lait cru en montagne !

Je ne veux pas davantage déranger leur intimité et repars sans m’attarder.

Derniers pâturages, longue forêt ponctuée de bourbiers, puis après une dernière coudée, le grand gîte de l’Abérouat qui signifie bouquet de noisetiers en béarnais, posé sur le cul de sac d’une petite route goudronnée.

Je suis accueillie par un jeune homme au look “dreadlocks et piercing ”, volubile et rieur qui m’explique que le gite est avant tout une colonie de vacances, comme en témoignent les tables de ping-pong et autres installations destinées à divertir les bambins, encore dispersés dans diverses activités à cette heure-là.

Un directeur charmant occupé à d’autres tâches se confond en excuses pour son retard quand il me trouve à l’attendre, attablée devant un chocolat fumant dans la véranda.  Il me conduit à une chambre d’un luxe que je ne connaissais plus ; Couette, drap, oreiller moelleux, sanitaires impeccables et propreté irréprochable. Aïla arrivée un peu après moi partage la chambre.

Passées dix huit heures, je lui fais part de mes inquiétudes au sujet d’Albert qui n’est toujours pas arrivé. S’il était allé jusqu’à Lescun, il aurait dû passer devant le gîte. Je pense que lui aussi s’est amplement trompé. La tente et de son réchaud dont il s’est séparés lui auraient été peut-être utiles !

En attendant de passer à table, le directeur nous propose pour patienter de consulter nos e-mails. Ma boite aux lettres regorge d’un tombereau de messages. Brusquement, cette situation me paraît incongrue, décalée et je me demande ce que je fais devant cet outil qui me vient d’un autre monde et ce que j’y cherche. J’ouvre un message professionnel qui m’invite à signer une pétition. Il n’est pas adressé à ce “moi” qui marche dans les Pyrénées, mais à une autre. Un double qui est resté loin, à l’autre bout de la France, enchaînée à son travail. Je ne signe rien et referme tout sachant que je n’y reviendrai plus avant mon retour à la maison.

Peu de temps avant de passer à table, nous voyons débouler Albert, la mine défaite et creusée par la fatigue. Le directeur l’installe dans une autre chambre.

Nous mangeons à trois dans l’immense salle frisquette réservée aux randonneurs, parlons un peu de l’étape du jour, de notre route et nos déroutes. Albert ne fait pas allusion à ses erreurs et pourtant son rythme n’explique pas à lui seul le retard qu’il a pris. (lire la suite)

 

traversee pyrenees

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