Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Saint Lizier d’Ustou à Aulus (27)

Dimanche 26 juillet

“Dans le silence et la solitude, on n‘entend plus que l‘essentiel”

(Camille Belguise)

Je laisse la rivière asphaltée qui roule en fond de vallée aux voitures, aux relents d’essence et aux grondements des moteurs.  Mon chemin indocile me revient après le pont romain, pour me hisser sur les hauteurs dénudées dans le silence, me confrontant à une solitude absolue jusqu’à l’étang de Guzet, plus loin que les cols de Fitte et des Escots. A peine entrevois-je, sur une rondeur le jeu de construction d’une petite station de ski, quelques araignées géantes tissant le fil des remontées mécaniques et une fourgonnette à distance qui grimpe une piste de terre. La nature revêtue de grandes herbes sèches semble un peu fatiguée et se contente de jeter quelques petites fleurs faciles le long du chemin. A mon passage, des volées de passereaux jaillissent des bouquets d’arbustes.

L’étang de Guzet, blotti dans le creux de la forêt ressemble au lac de Bethmale. Il délimite la frontière entre l’abandon et la civilisation, le point ultime de la promenade montant d’Aulus- les-Bains qu’il faut rejoindre par le même chemin. Une halte, un pique-nique, une baignade même s’impose avant de revenir sur ses pas.

Quelques kilomètres plus loin, la passerelle d’Ars est investie de groupes plus nombreux encore, les moins courageux qui se sont arrêtés en chemin séduits par ce petit éden. Tout un monde hétéroclite pêche, barbote, mange, dort ou discute par paquets dispersés sur les rochers et dans l’herbe.

Pour y parvenir, le chemin n’est pas aisé, le sol est instable et la pente souvent raide. Mais ceux que je croise, venant d’Aulus, n’ont fait que la montée. Ils prendront conscience de la difficulté au retour. Le pied glisse sur les petits cailloux et se tord entre les gros. Disant cela, je suis pourtant bien équipée : chaussures hautes et bâtons. On y croise de tout : des escarpins, des sandales fantaisie, des babouches. Beaucoup plus soucieux de leurs yeux que de leurs chevilles, tous arborent de superbes lunettes de soleil.

Cascade d'Ars
Cascade d’Ars

Dans un pierrier, un couple avance à ma rencontre. L’homme a sous le bras un yorkshire. Sa femme quelques dizaines de mètres derrière, élégamment vêtue en “sportswear”, s’énerve, s’échine en rouspétant à vouloir extirper d’une cavité ce que je crois être l’extrémité de son bâton. Arrivée à sa hauteur, je constate qu’il s’agit d’une laisse qui plonge profondément dans un trou où se débat une boule de poil identique à celle que promène son compagnon. Elle tire, tire, pour extraire finalement la pauvre bête à moitié étranglée. Mon air compatissant masque à grand peine mon envie de rire. Décidément, les bergers des Pyrénées sont mieux adaptés à ces montagnes incommodes que ces petits chiens des villes !

La cascade d’Ars est le clou de la balade. On dit que c’est l’une des plus belles et plus hautes des Pyrénées. Et aujourd’hui le temps superbe a amené des cordées d’adeptes du canyoning qui se massent au sommet de la chute avant de se lancer.

Aulus-les-Bains où je veux m’arrêter ce soir, n’en finit pas de s’étirer dans un carrefour de vallées. Je suis arrivée au pays des thermes et des montreurs d’ours.

C’est une bourgade en survivance, vieillotte, aux maisons décaties qui semble peu à peu s’endormir. Comme beaucoup de villes et villages de Pyrénées, son histoire s’est faite autour du thermalisme et de l’exploitation minière, mais l’un et l’autre ne font plus recette. Les mines pas assez rentables ont été abandonnées. Les eaux qui étaient censées guérir de la syphilis ont vu leur réputation ruinée par les connaissances médicales sur les causes du mal de Cupidon et la découverte des antibiotiques efficaces.

Mais Aulus, comme Ercé, Oust et Ustou, ont un passé plus secret, peu gratifiant, un passé lié aux “oussaillés” ou montreurs d’Ours. A l’heure de la prise de conscience sur la nécessité de préserver les espèces sauvages et d’adopter un comportement moral sur le sort des animaux au service de l’homme, ce pan de son histoire semble un peu honteux.

L’ours fut d’abord tué pour débarrasser la région d’un prédateur supposé dangereux; Sa peau fut la preuve de cette action salutaire et le chasseur récompensé. Mais, la rémunération était ponctuelle et aléatoire, dans un pays de misère où les vallées ne pouvaient nourrir les populations autochtones. Alors pourquoi ne pas imiter les bohémiens en exhibant des animaux dressés? On alla arracher à leur mère des oursons en pleine montagne pour en faire des bêtes de cirque capables de présenter quelques numéros. L’espèce fut progressivement décimée, on dut aller les chercher en Espagne, puis en Hongrie, en Allemagne et dans les Balkans. L’apprentissage était terrible pour cet animal au tempérament solitaire et instinctivement sauvage. Accompagné de son esclave, l’oussaillé partait sur les chemins, de village en village. De plus en plus loin. Il alla même jusqu’en Angleterre et en Amérique.

Spectacle d’un autre âge

Nul n’est responsable de ses aïeux, en revanche chacun l’est de soi. L’époque, le niveau de vie et de culture, les valeurs morales étaient autres. Probablement que dans ce temps, on pouvait entendre que dresser un ours et lui apprendre à faire quelques acrobaties étaient un art, comme l’on entend aujourd’hui, pour innocenter sa passion de voir tuer un taureau dans une arène au cours d’une corrida. A-t-on réellement changé de mentalité? Au nom de l’éthique, à mes yeux, la souffrance gratuite, uniquement pour le spectacle ne trouve aucune justification.

Aulus avait une autre curieuse spécialité : les porteurs de glace qui partaient cueillir le soir venu, dans les neiges éternelles des énormes blocs qu’ils descendaient à dos d’homme durant la nuit afin de distribuer à l’aube leur récolte dans les hôtels de la ville.

Cueilleur de glace

Qui peut se vanter d’avoir vu l’ours et de lui avoir parlé ? Pas l’ours des oussaillés, mais l’ours bourru, ronchon, indompté.

Je le trouve dans un petit commerce. Le ton est donné dès l’entrée. Placardées sur la porte, dessin à l’appui pour les étrangers, diverses affichettes se piétinent “Pas de bâtons de marche dans le magasin” et autres interdictions et recommandations en tous genres. Devant les cageots de fruits, une gosse inscription “Ne pas toucher”. Quant au sourire, il n’est même pas en option. Chaque question de ma part semble irriter l’épicier au plus haut point et donne lieu à une réponse fatiguée en un minimum de mots. J’ose lui faire répéter le prix du pain qui n’est pas affiché.

  • Je vous ai déjà dit combien il coûtait ! me grogne-il en se traînant péniblement jusqu’à la balance.
  • J’ai oublié, mais apparemment vous aussi !

Il me démange de lui demander si ma visite l’ennuie et planter là, sur son comptoir tous mes achats, mais nous sommes dimanche et les autres boutiques sont fermées. Mes réserves ne me permettent pas de faire l’impasse.

Le repas au gîte du presbytère est délicieux, dans tous les sens du terme. Dans la douceur d’une fin de journée ensoleillée, sous une tonnelle, je mange avec un quatuor de retraités qui reprend pour quelques jours après une interruption d’un an sa traversée des Pyrénées.

Je suis toujours amusée de la tournure cocasse de certaines situations: ils ont réservé une chambre où ils se serrent à quatre pour un tarif plus élevé que moi, qui dispose sans devoir partager d’un grand dortoir, de plusieurs douches et toilettes ! (lire la suite)

traversee pyrenees

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