Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Luchon à Artigue (21)

Lundi 20 juillet

 

« Attendre est encore une occupation. C’est ne rien attendre qui est terrible. »

Cesare Pavese

Artigue, quinze heures trente. A trois heures de Luchon. Un saut de puce. Un ralenti obligatoire en raison d’un petit grain de sable qui s’est insinué dans l’engrenage d’une randonnée qui avait trouvé son rythme de croisière.

Je suis recroquevillée dans la tiédeur d’un carré d’ombre de la cour du gîte pour échapper à la canicule qui assomme le village.

Ce matin, j’ai arpenté Luchon comme une touriste, goûtant à la clémence des trottoirs ombragés, visitant quelques boutiques et paressant à la terrasse d’un café. Pour envoyer des nouvelles à ma famille et à mes amis, le lieu me paraissait symbolique: on dit en effet qu’il est le juste milieu de la traversée. Le chemin parcouru est une concrétisation qui permet de penser que celui qui est encore à parcourir est envisageable.

En dehors de cet aspect logistique, je ne trouve pas à cette petite ville un charme démesuré. Agréable sans plus et un peu surannée. Si on est ni curiste, ni randonneur, je me demande un peu ce qu’on peut venir y chercher. Mais j’assume totalement cette opinion personnelle, souvent en marge de l’avis général. L’histoire un peu superficielle des villes de villégiature bourgeoises des siècles passés, même si elles ont accueilli des Victor Hugo, Flaubert et Jean Rostand, ne me séduit guère. Elles se sont emparées de leur notoriété comme un faire-valoir et à ma connaissance, bien peu de ces personnalités ne leur ont rendu un hommage appuyé dans leurs œuvres.

En fin de matinée, je démarre après avoir réglé les derniers achats. Longtemps on doit s’accommoder d’une route desservant des quartiers étales, la traverser à plusieurs reprises avant de s’en débarrasser définitivement à Sodé, petit hameau pittoresque mais inanimé. Après le bois de Pan, la chaleur du début d’après-midi est implacable. Les arbres et les herbes qui courent au milieu de la caillasse sont secs. On se croirait déjà arrivé dans la garrigue méditerranéenne.

Artigue est en somnolence, oubliée dans le four solaire. La fontaine où batifolent des centaines de têtards semble la seule source de vie. Et brusquement sans raison apparente, un remue-ménage dans une bergerie. Je passe la tête par la porte pour y découvrir dans la pénombre et la puanteur ammoniacale, une dizaine de brebis avec leurs petits. Puis le village retombe dans sa torpeur survolé par trois vautours fauves planant très haut dans l’azur.

Je trouve rapidement le gîte, le hameau est si petit ! Bien rustique, presque une masure qui mériterait quelques travaux de rénovation. Il est fermé et le numéro de téléphone auquel je dois appeler ne répond pas. J’arrive à débusquer un couple de vacanciers qui ne peut me donner aucun renseignement.

Une photo pour tuer le temps
Une photo pour tuer le temps

Adossée à l’ombre du mur d’un appentis, j’attends…

Enfin après un nouveau coup de téléphone, on m’indique où se cache la clé. Sous une pierre, près de l’entrée, peut-on même parler de cachette? La porte s’ouvre sur une montée d’escaliers en bois et, sur la gauche une authentique cuisine de ferme sombre qui sent la cendre froide et l’humidité: âtre démesuré, grande table entourée de bancs, petite fenêtre aux vitres sales habillée de rideaux défraîchis. Seule concession à la modernité, un four micro-ondes et une cuisinière à gaz.

Je suis seule et y resterai pour la nuit.

Vers dix huit heures la propriétaire fait son apparition, brandissant mon paquet comme un trophée. Le gîte vétuste me laissait craindre une vieille acariâtre, grippe-sous ; Mais il n’en est rien, elle est plutôt jeune, aimable et bavarde. Elle n’a plus grand-chose à me montrer, j’ai déjà pris possession des lieux; Elle m’invite à venir diner avec elle et son mari plutôt que de prendre mon repas seule ici.

Si le gîte est très modeste et meublé de bric et de broc, en revanche leur logement l’est avec goût. C’est une ancienne grange rénovée.

Nous mangeons à trois. C’est un couple d’éleveurs de moutons. Nous parlons évidemment du bétail, mais leurs préoccupations sont autres que celles des bergers. Ce soir, il est question du coût de la viande et des soins vétérinaires, de la tonte à perte, des subventions et de l’indemnisation des bêtes tuées par l’ours. Et la discussion évolue sur des sujets où nos métiers se rejoignent comme l’importance du génotypage des béliers dans les stratégies de lutte contre la tremblante et l’incidence de la brucellose tant sur les troupeaux que sur les hommes. Avant de les quitter, ils me disent que demain je rencontrerai sur les hauteurs leur bétail.

Tel le petit chaperon rouge, un panier au bras contenant tout ce qu’il faut pour mon petit déjeuner, je cours à mon gîte sous les premières grosses gouttes chaudes pour fuir le grand méchant orage qui commence à zébrer un ciel chargé, noir d’encre. (lire la suite)

traversee pyrenees

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