Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Logibar à Sainte Engrâce (9)

Canyon d' Holzarté
Canyon d’ Holzarté

Mercredi 8 juillet

Dernière journée dans ce pays basque qui, avant que l’on en se quitte, semble vouloir se racheter pour laisser peut être le souvenir d’une image plus radieuse et gommer la grisaille qu’il nous a infligée si souvent. Comme s’il ne voulait ne pas être en reste et qu’on ne parle pas de lui uniquement comme un pays de brumes et de tristesse, les Pyrénées aquatiques, comme on dit ici.

Je me réjouis de ce bandeau d’azur entre les sommets, de cette clarté céleste peinant en ce petit matin à s’insinuer jusqu’au creux de la vallée qui retient encore un peu la fraîcheur de la nuit. Même si le ciel m’avait fait grise mine, je n’aurais pas manqué le crochet par la passerelle d’Holzarté. Parce qu’elle est surprenante et parce que j’aime les ponts.

Je ne sais pas ce que les autres font, on part les uns après les autres, et moi comme toujours presque la dernière. Juliette et Maxime émergent difficilement : le soupir de résignation en dit long sur la nuit qu’ils viennent de passer. Sacré Jean-Luc !

Depuis quelques temps la tournure que prend cette randonnée me préoccupe un peu. D’abord, j’ai le sentiment de ne pas avancer assez, et quand je fais le calcul des étapes qui me restent, j’en arrive à la conclusion que je ne pourrai pas terminer la traversée dans les délais. La perspective d’arrêter avant la fin me contrarie. Cette aventure aura alors le goût amer de l’inachevé. Certes, je n’avais pas la possibilité jusqu’à présent d’allonger plus les étapes à moins d’en cumuler deux par jour. Je pense que j’aurais pu le tenter une fois ou l’autre, mais par facilité, je me suis laissée porter par le rythme de mes coéquipiers épisodiques qui avaient programmé les leurs.

Passerelle d'Holzarté
Passerelle d’Holzarté

Ces coéquipiers, qui justement arrêtent bientôt. Le trio, mais pas Albert qui comme moi veut aller jusqu’à Banyuls. J’ai remarqué à quel point, peu sûr de lui, il s’est raccroché à leur randonnée, dès qu’il s’est retrouvé seul, abandonné de sa compagne à Aïnhoa. Sans s’imposer. Chaque matin, il partait avant tout le monde, et au cours de la journée, se faisait rattraper par les uns ou les autres au moment d’une pause ou d’une erreur de parcours, et repartait avec eux. Après quelques jours, Manuel et ses compères lui ont carrément proposé de démarrer ensemble. Et je vois bien que de jour en jour le chemin se dépeuple, qu’il restera bientôt plus que lui et moi dans cette avancée. Mais je n’ai pas envie de prendre leur relais et de lier ma randonnée à la sienne. Il marchait à leur rythme, mais pas au mien.

Il n’est pas désagréable, il est même prévenant, et c’est bien là où réside le problème. S’il était odieux, je pourrais sans état d’âme lui montrer que cette cohabitation m’est déplaisante ! Mais comment faire comprendre que, contrairement à lui, je suis venue seule et que je tiens à y rester. Que j’aime les rencontres fortuites et éphémères, que je ne veux pas de ces soirées en tête-à-tête obligatoire créant à la longue une ambigüité insidieuse.

La marche solitaire se veut être une rupture avec l’entourage, avec la routine des échanges formels. Une liberté absolue d’agir et de penser. Une liberté d’être.

A plusieurs reprises, j’ai expliqué aux uns et aux autres ma vision de ma traversée solitaire. Tous l’ont compris et par leur attitude m’ont laissée libre, sans jamais s’attacher à moi ou m’obliger par des demandes insistantes à me joindre à eux. Il est vrai que j’ai souvent passé mes soirées avec Francine et Renaud avant Saint Jean Pied de Port ou le trio, mais je savais que cette relation limitée dans le temps me rendrait ma liberté.

Ce matin, en partant j’oublie un peu tout cela, pour attaquer un petit chemin hardi qui remonte résolument la gorge encaissée d’Holzarté. Il fait frais, presque sombre; c’est un chemin que je qualifie d’efficace, car il ne se disperse pas en kilomètres inutiles de goudron et va droit au but, accroché comme une goulotte à la paroi du canyon. La passerelle, au loin si petite est impressionnante d’audace. Frêle esquif en état d’apesanteur flottant à la lisière de l’ombre bleue, délicatement posé sur des ergots de la falaise et suspendu à ses haubans. De près, il n’est pas aussi léger, et n’a rien du pont népalais souple que j’avais traversé dans les Alpes au cours de la montée du Col du Tricot. Il est plus solennel, plus rigide, plus large, plus loin des turbulences du torrent qui se perd dans les ténébreuses entrailles de la montagne. Un microscopique Golden Gate Bridge en pays de Soule pour enjamber la  » reine des cluses françaises »1.

Sauvage à cette heure, cette gorge si peu fréquentée des hommes, abandonnée des bêtes et où je n’entends même pas un chant d’oiseau. Seul, m’accompagne le bourdonnement incessant d’indésirables taons exaspérants près des sources qui inondent par endroit les ornières bourbeuses.

Après cette petite entorse au parcours, il me faut retrouver le chemin pour rencontrer un peu de civilisation : un promeneur égaré, puis un autre sans bagage qui semble errer.

Je monte à présent sur une large piste, interminable qui s’élève flegmatiquement pour me conduire au départ d’un versant qui barre l’horizon. Mais avant d’y arriver, des vocalises me sortent de ma rêverie. En contrebas, un berger, appuyé sur son bâton, dominant son troupeau qui se déploie en éventail, chante. Une belle voix grave, que le vent m’apporte par bouffée. En me voyant, il me fait un grand signe de la main et s’interrompt.

Vocalises pastorales
Vocalises pastorales

Bonjour, lui lancé-je, accompagnant mon salut d’un geste identique. Il est encore loin, nous allons dans le même sens, lui se hissant progressivement vers la piste. La distance nous oblige à lever la voix pour se comprendre et impose des phrases squelettiques.

  • Vous êtes berger ou chanteur ?
  • Les deux !
  • Et les moutons aiment ça ?
  • J’sais pas, mais c’est une tradition et ça passe le temps.
  • Combien de moutons ?
  • Sept cents…
  • A vous ?
  • Non!

Sur la croupe des bêtes, deux marquages différents, l’un bleu ou et l’autre vert attestent de leur appartenance à au moins deux éleveurs.

  • Vous êtes aux couleurs de Pampelune, me crie-t-il !
  • Ah, bon ?

Devant mon air d’incompréhension évidente, il ajoute :

  • Rouge et blanc ! Vous ne connaissez pas la fête de Pampelune, c’est très réputé !
  • Si, j’en ai déjà entendu parler !
  • C’est en ce moment et jusqu’au 14 juillet.
Eglise romane de Sainte Engrâce
Eglise romane de Sainte Engrâce

A part le lâcher de taureaux dans les rues, occasionnant de temps en temps quelques victimes qui occupent, dans un entrefilet, la rubrique des faits divers des journaux, je n’ai pas beaucoup de connaissances sur le sujet !

C’est probablement à cause de mon tee-shirt blanc et mon foulard rouge noué autour du cou qui le laissaient croire que j’étais basque ou navarraise qu’il m’a fait preuve de tant de chaleur !

Je m’éloigne après un large signe du bras, lui, lançant quelques monosyllabes et sifflets à ses chiens qui se hâtent d’aller activer les trainards du troupeau et moi, replongeant dans mes pensées jusqu’à ce que je voie sur le bord de la piste les quatre compères étalés, occupés à pique-niquer.

Je m’assieds un peu avec eux pour avaler mon sandwich en plaisantant, mais leurs pauses  toujours trop longues pour moi m’incitent à les laisser, préférant n’arriver pas trop tard pour pouvoir prendre le temps de me consacrer aux tâches quotidiennes, à la rédaction de mon carnet de route et à la lecture.

La piste, encore de la piste, jusqu’à un cayolar (ou maisonnette de berger) qui marque le départ de la montée pour la crête, frontière entre la vallée de Larrau et de Sainte Engrâce où je m’arrêterai ce soir.

“Je vais peut-être tirai la cloche”

(Jeanne)

 

Pour arriver au fameux petit village de Sainte Engrâce (Santa Grazi en basque ou béarnais) émietté sur huit kilomètres en hameaux, qu’on appelle ici quartiers, la piste zigzague sur le plateau ondulant crevassé des renommées gorges de Kakouetta dans un insolite et superbe paysage qui pourrait être lunaire s’il n’était pas aussi vert. Mais avant d’atteindre le typique quartier Senta où niche le gîte, il faut descendre à la rencontre du gave que l’on enjambe par le pont d’Enfer (une variante des éternels « Ponts du Diable » !)  puis remonter quelques kilomètres ; Une église tutélaire à l’architecture romane dissymétrique si originale avoisinant un cimetière peuplé de stèles discoïdes et gardé par une croix identique à celles que l’on trouve dans le Queyras, semble couver une volée de bâtisses séculaires au milieu de la masse sombre des forêts. Autrefois, étape incontournable des pèlerins de Compostelle qui pouvaient trouver ici repos et soins dans l’hôpital de l’abbaye, elle fut peu à peu délaissée en raison de l’insécurité que faisaient régner des hordes de brigands basques, au profit de la route de Saint Jean Pied de Port davantage surveillée. Les seuls errants qui parviennent à troubler la quiétude du lieu sont maintenant les randonneurs.

Je m’annonce au gîte et aussitôt conduite au dortoir par une femme énergique. Des sacs occupent déjà les lits du bas à l’exception de trois.

  • Vous pouvez vous installer là-haut, me dit-elle.
  • Mais il reste des lits en bas, je ne peux pas m’y mettre ?
  • C’est réservé pour trois messieurs.

Je lâche le cri du cœur, empreint de désespoir flairant déjà l’épreuve nocturne qui m’attend.

  • Oh, non … Quelle horreur !
  • Pourquoi ? me répond-elle surprise.
  • Parce que je les connais et parmi eux, il y a un ronfleur invétéré ! C’est infernal.
  • Oui, je comprends… Bon, bon, voyons voir …me répond-elle visiblement absorbée dans ses réflexions pour trouver une solution.
  • Bien, me dit-elle, je vais les mettre dans l’autre bâtiment.

Je me confonds en remerciements et cachotteries :

  • Vous ne lui direz pas que c’est moi qui l’ai dénoncé !

Incontournable petite église, elle m’appelle sous un ciel de tourmente. Le portail est entrebâillé pour m’inviter à y entrer. Je flâne quelques instants dans le chœur, entre les piliers et au pied de la corde de la cloche tentatrice qui tombe d’une boutonnière du plafond avant de m’asseoir pour me laisser envahir par la paix qui porte cette voute austère et silencieuse, momentanément troublée par deux touristes chuchotants.

Sur une table un registre, comme il en existe dans tous les lieux où les visiteurs veulent laisser la trace de leur passage. Cahier de doléances, de condoléances et de reconnaissance. A mes yeux, des messages émouvants et sincères ou futiles et amusants, mais si importants pour leurs auteurs. En français ou en espagnol. “Priez pour Papa et Maman”, “Faites que j’aie mon bac”, “Faites que je gagne au loto”, “Merci pour cette belle journée”…

Oui, merci de cette belle journée, et en signe de gratitude, je voudrais ce soir faire comme Jeanne, qui de son écriture enfantine et maladroite corrigée par un adulte soucieux de la grammaire a écrit : “Je vais peut-être tirai la cloche”

Je ressors par le petit cimetière qui résume sur les pierres tombales l’histoire du village condensée dans une poignée de noms de famille avant de rejoindre le gîte qui s’est rempli en mon absence.

Ultime soirée avec les trois co-itinérants rencontrés à Olhette. Ils ont réservé pour demain leur nuitée à Arette-la-Pierre-Saint-Martin avant de mettre un terme à leur aventure le jour suivant, mais moi, je dois avancer. J’ai enfin la possibilité de faire une étape un peu plus longue. J’irai donc au-delà, jusqu’à L’Abérouat ou même à Lescun.

Le repas, dans une salle animée se prolonge dans cette ambiance si particulière qui précède les séparations. On boit plus que de coutume, on plaisante, on rappelle les temps forts et anecdotes de la randonnée, on échange nos dernières impressions avant d’échanger nos adresses e-mail.

En catimini, sur le ton de la rouerie, je fais part à Manuel et Jean Charles de mes manigances pour me débarrasser du ronfleur. Ils me répondent que la propriétaire d’autorité a installé le fauteur de troubles à une extrémité du dortoir et eux à l’autre.

J’évoque ensuite la cohabitation future avec Albert (qui ne mange pas avec nous) que je ne souhaite pas voir se prolonger jusqu’à Banyuls. Il m’a annoncé qu’il irait aussi jusqu’au refuge de L’Abérouat, lui qui a tout le temps devant lui, retraité que personne n’attend à la maison, avec un sac si lourd que sa marche s’en trouve ralentie. J’ai eu l’occasion de l’observer et bien qu’il s’en défende, on sent que de manière discrète, il saisit toutes les occasions pour se rattacher au convoi. Mais en l’observant au sein du groupe, j’ai pu constater qu’il n’a rien appris, qu’il s’est contenté de suivre, comme un écolier qui copie la réponse du devoir sur le cahier de son voisin sans chercher à progresser.

Plus que jamais ce soir, je suis prisonnière de mes scrupules à le laisser car je sens bien qu’il n’est pas sûr de lui, accumulant les erreurs qui allongent journellement ses étapes. Je veux justifier mon attitude qui me paraît bien moins généreuse que la leur, mais c’est un sacrifice que je ne peux consentir.

Jean Charles me donne la réponse que j’attendais pour me délester d’une part de mes culpabilités:

  • Ne te prends pas pour Sœur Martine et mène ta randonnée comme tu l’avais prévue. On n’est pas responsable du choix des autres.

Je dois partir tôt car demain l’étape frôle les neuf heures de marche, sans les pauses. Ils me promettent de se lever pour venir pour nous faire leurs adieux.

 

traversee pyrenees

  1. Le canyon d’Holzarte surnommé ainsi par les premiers spéléologues est long de 5 kilomètres et profond de 100 à 300 mètres. Il resta inexploré jusqu’en 1907. []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>