Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De la Maison du Valier à Esbints (25)

Vendredi 24 juillet

Coup de cœur

 

  • Thé ou café ? m’interroge le patron mal réveillé qui se démène derrière son comptoir pour me préparer ce qu’il me faut pour le petit-déjeuner.
  • Un café, s’il vous plait. Un grand !

Je mange tout en discutant avec lui de l’organisation de l’hôtel qui se rode, des projets qui devraient encore voir le jour comme la petite boutique d’épicerie et de produits locaux. Il a bien conscience, comme tous les gardiens de gîte des environs que l’Ariège est le parent pauvre des Pyrénées: pas assez de structure d’accueil, peu d’opportunité de restauration, étapes longues aux dénivelées dissuasives. Mais, ici on a  au moins le Mont Valier qui offre la possibilité de faire des boucles sur deux ou trois jours et qui amène plus de clients que la traversée des Pyrénées.

Cascade du Muscadet: publicité mensongère
Cascade du Muscadet: publicité mensongère

Je papote, je papote et je prends du retard; je demande même un deuxième café, parfait alibi pour prolonger ce temps de discussion. Aujourd’hui est encore une grande journée qui totalise plus de onze heures sur le topoguide, et à part des cabanes, il n’y a aucun hébergement sur le parcours. Et pas davantage de ravitaillement.

Dans une quasi obscurité, je démarre sous un ciel lourd, m’élevant longtemps dans l’intimité des frondaisons humides. Il me semble qu’il a plu cette nuit, mais peut-être ne s’agit-il que de la transpiration du sol.

J’avale la montée avec une ardeur qui me surprend. Sans fatigue, avec une légèreté prodigieuse. Et tellement plus rapide qu’hier! Jusqu’au moment où, parvenue aux alpages ras et ensoleillés, ayant dépassé la nappe de brume, le malaise survient.

Inexpliqué, sans préavis.

Le cœur s’emballe, sans raison, générant une attaque de panique qui gonfle et m’envahit. Un étau dans la poitrine qui m’enserre.

Et je suis seule dans ce désert d’altitude, coupée de la vallée profonde par une barrière ouatée opaque. Personne devant ou derrière bien sûr car, comme les jours précédents, je ne vois aucun marcheur en dehors des refuges. Cette absence de vie me paraît soudain insoutenable et me jette à la figure la facette terrible de la solitude. Je ralentis le pas, rien y fait. Escortées de nausées et de légers étourdissements, effrayantes, les salves de palpitations se succèdent, montent comme des vagues avant de reculer, pour mieux revenir ensuite.

J’ai peur.

Glace gratinée aux brindilles et feuilles sèchées
Glace gratinée aux brindilles et feuilles sèchées

J’ai peur de crever, ici.

Et cette peur ouvre une porte sur l’irrationnel, me met en face des pronostics les plus sombres.

J’ai peur de la crise cardiaque. Après tout, pourquoi ne serait-elle pour moi ? C’est bien arrivé à d’autres ! La montagne est truffée de stèles à la mémoire de randonneurs qui se sont arrêtés en chemin.

Flux et reflux d’angoisse qui se renouvèlent interminablement. Le cœur bat toujours la chamade, incontrôlable.

Je vais crever, c’est sûr.

Je dois me contraindre à penser à autre chose pour endiguer les craintes, raisonner pour évaluer la gravité.

Peu à peu, la réflexion se fraie un passage entre les pensées dévastatrices débouchant sur des verdicts moins pessimistes. Si c’était inquiétant, je devrais ressentir de la fatigue, avoir des sueurs et éventuellement des douleurs. L’aggravation devrait être perceptible. Mais rien de tout cela.

Je fouille mon vécu jusqu’à y déterrer un épisode similaire.

Et la mémoire me revient…

C’était au cours de ma traversée des Alpes après Ceillac dans le Queyras. Les coïncidences sont troublantes: déjà, on m’avait servi pour le petit-déjeuner un grand café, somme de plusieurs expressos. La caféine, qui m’avait fait grimper au col Girardin en un temps record avait probablement favorisé une crise de spasmophilie et des décharges d’extrasystoles. Je les ai déjà parfois ressenties de façon plus discrète, mais assise à la maison ou au travail, près de sa famille ou de ses collègues, les inquiétudes ne sont pas les mêmes. Le cardiologue les avait diagnostiquées lors d’un contrôle médical. Je me rappelle encore sa question qui m’avait tant étonnée :

  • Voulez-vous quelque chose pour atténuer cette tachycardie occasionnelle ?
  • Comment ça, je veux quelque chose ? Pourquoi, c’est de la médication à volonté ?
  • Non, mais ce n’est pas grave. Je peux vous prescrire un médicament de confort !

Pas grave, certes, mais terriblement inquiétant quand on se fait surprendre et qu’on est seul avec l’anxiété qui ne fait qu’amplifier le phénomène.

Je sors mon médicament de confort personnel: le baladeur. Je me concentre sur les mélodies, les accompagne de la voix pour chasser cette oppression qui progressivement se retire.

Arrivée au Cap des Lauzes, col magique, dopée comme un coureur cycliste, la vue d’un troupeau rassurant, libre de patous, et la vallée à mes pieds finissent de m’apaiser. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Ce ne sont pourtant pas ces misérables bestiaux qui me seront une aide. Peut-être parce qu’ils sont le signe d’une vie animale, parce qu’inconsciemment j’imagine un berger non loin ou des promeneurs près l’étang d’Ayes en contrebas.

Le chemin se fond sur des versants herbeux, saluant au passage ces moutons qui se désaltèrent d’un névé gratiné de brindilles. Plus bas, il se glisse contre le petit étang qui fume comme un calumet, havre de paix pour deux pêcheurs qui ont planté leur tente de l’autre coté.

Au-delà, à quelques centaines de mètres, derrière un promontoire, un trio de jeunes, chahutant est absorbé dans des documents à coté de sacs à dos et d’une énorme boite en polystyrène jetés à terre.

  • Vous randonnez avec ça sur le dos, c’est une caisse de bière ?
  • On aimerait bien, mais non, c’est du matériel pour effectuer des prélèvements.
Le CNRS fait l'école buissonnière
Le CNRS fait l’école buissonnière

Ma stupéfaction et ma curiosité les incitent à m’en dire davantage. Ils viennent de la station d’écologie du CNRS de Moulis près de Saint Girons où ils étudient un champignon parasite responsable d’une maladie touchant les amphibiens, cause de l’éradication dans différentes régions du globe de certaines variétés de grenouilles et salamandres. Cet agent pathogène a été retrouvé dans quelques lacs des Pyrénées. Leur tâche consiste à suivre ces contaminations et à comprendre la propagation de la maladie. Leur petit cours passionnant me fait concevoir les conséquences de la disparition de certaines espèces animales (qui semblent pour le commun des mortels si insignifiantes) dans l’équilibre écologique. Avant de les quitter, ils me soumettent un questionnaire qui sera un élément supplémentaire à leur réflexion.

Le vingt deuxième lac des Vosges

Le chemin s’enfuit au col d’Auédole, où je commence à rencontrer les marcheurs, annonce d’un lieu touristique desservi par une route goudronnée: En tous lieux, l’eau joue le rôle d’aimant, et ici c’est le lac de Bethmale. Les promeneurs pullulent autour de cette étendue vert bouteille qui se prélasse sans une ride, engoncée dans la forêt. Des piqueniqueurs dans tous les coins, des familles, des vacanciers, des marcheurs qui ne font que passer. Un charme confidentiel à portée de voiture qu’on est allé cacher sur une aire de parking à proximité. Ce lac ne ressemble pas à ses confrères d’altitude, retenus dans des éboulis ou des pentes pelées. Celui-là est un lac des Vosges échoué au milieu des Pyrénées. Sans craindre de dépareiller la série, il pourrait tenir compagnie aux vingt et un qui ont rythmé un circuit de sept jours, que j’ai fait deux mois plus tôt.

Bethmale est certainement plus connu pour les curieuses galoches à la pointe démesurée que l’on y confectionnait, à mi-chemin entre le sabot de paysan et la pantoufle d’Aladin. Il est la réminiscence d’une légende locale un peu mièvre s’achevant dans le sang, où il était question (comme toujours !) d’amours contrariées entre un chef Maure et une fille du pays, promise à un pâtre. Maintenant ces surprenantes chaussures ne sont plus confectionnées que par un seul artisan, pour des groupes folkloriques ou des collectionneurs.

Esbints, fin d étape, surgit au détour du chemin, accroché dans la pente d’une vallée encaissée au dévers matelassés de la cime dense des arbres serrés. A part le hameau, il n’y a rien. Pas de village au loin. De supposés sommets dilués dans les nuages. Bref, une montagne d’arbres pour unique décor. J’ai l’impression en arrivant au milieu de cette poignée de maisons rustiques où je suis accueillie par le silence et quelques poules errantes d’entrer dans le film “Regain” de Pagnol. Un jeune couple au fond du hameau aux allures de hippies est affairé à construire une charpente. La femme me dit que la propriétaire est absente mais que je peux m’installer au gîte. Il est vide, mais deux sacs de couchage étendus sur des lits attendent leurs propriétaires.

Lac des Vosges, non. Etang de Bethmale
Lac des Vosges, non. Etang de Bethmale

Vers dix huit heures, le village se remplit. Un peu. Un couple de randonneurs de Toulouse et la propriétaire du gîte; Elle est désolée de ne pas nous faire un meilleur accueil, mais ce soir elle reçoit des amis pour son anniversaire et doit s’occuper des préparatifs. Pendant qu’on prend l’apéritif-maison tous ensemble, elle nous retrace un peu sa vie. D’origine allemande, elle est venue s’installer dans ce no man’s land pour élever des moutons poussée par le vent des années post-soixante huit. C’est son fils et son amie, celle qui m’a accueillie à mon arrivée, qui reprendront le flambeau après elle. Je n’ai pas compris si son mari était en estive ou décédé, ses allusions étant équivoques. Nous, les itinérants, remontons manger à notre gîte, laissant la famille à l’organisation de leur petite fête.

Nous occupons notre repas à détailler nos souvenirs respectifs de randonnée. Ils fonctionnent de façon originale : la femme fait la traversée et son mari est chargé de faire le taxi. Chaque soir il va l’attendre au terme de l’étape. Ayant une voiture à disposition, ils s’établissent plusieurs jours d’affilée dans un même gîte pour s’éviter de refaire les bagages trop souvent. Pendant que son épouse marche, Monsieur se repose ou va faire un peu de tourisme. Il a pourtant l’air sportif et comme je m’étonne qu’il ne l’accompagne pas, il me répond :

  • J’ai suivi la haute route l’année dernière et j’ai fait parfois de si longues étapes que j’ai eu une tendinite au genou qui m’a empêché de terminer.
  • Pourtant elle est réputée pour être moins difficile que celle-là. Il y a moins de dénivelée et ce sont les descentes qui sont les plus redoutables !

Aïe, je sens que son égo de mâle est blessé. Je dois absolument rattraper le coup !

  • Mais il faut, parait-il avoir beaucoup plus le sens de l’orientation, car le chemin n’est pas balisé, n’est-ce pas ? ajouté-je.
  • Effectivement, parfois ce n’est pas évident.
  • Je me souviens avoir rencontré à Iraty des randonneurs qui s’étaient perdus. Mais maintenant, il y en a qui font la haute route avec le GPS, dans ces conditions, elle va perdre de son prestige !
  • Moi aussi, j’avais un GPS. J’ai d’ailleurs créé ma trace sur Google Map !

Petit flottement: ma répartie n’a fait qu’enfoncer le clou.

Et de m’expliquer, tous ses procédés pour imprimer son parcours sur Internet. Je n’y comprends rien et je n’ai pas envie de comprendre. Je hoche la tête avec une conviction feinte, manifestant hypocritement mon admiration devant son exploit informatique à défaut de pouvoir le faire devant ses performances sportives.

Sa compagne est aussi  très organisée, aucune place n’est laissée au hasard. Elle me dit avoir tout programmé sur son ordinateur avant de partir, me montre le profil des parcours journaliers et a emprunté le fameux GPS pour ne pas se perdre. Je fais figure d’amateur, moi qui découvre au jour le jour les surprises de l’étape. Je marche à l’ancienne, au flair, à la boussole à aiguille aimantée, émaillant mon chemin d’un soupçon de fantaisie et d’une certaine dose d’étourderie.

Ils sont charmants, diserts et connaissent beaucoup de choses. Je pourrais même rajouter: ils savent tout sur tout. Ils sont capables de construire une maison de bout en bout, connaissent la région mieux que personne. Ils n’ont pas beaucoup de mal à me devancer, je viens ici pour la première fois. Ils énoncent avec beaucoup de sincérité des vérités caustiques sur leurs voisins basques. Même sur ce qui touche la biologie, ils ont un avis sûr, bien que leur profession les en éloigne. Ils ont même un sixième sens et peuvent repérer un enseignant dans un groupe à sa manière d’être plus directif que les autres.

  • Au fait, vous n’êtes pas dans l’enseignement ? finissent-ils par me demander.
  • Pourquoi cette question ? Je vous parais être “directive” ?
  • Non, non. C’est parce que ceux qui font la traversée des Pyrénées en une seule fois sont  toujours des enseignants ou des retraités.

En plus, ils ont un excellent sens de la déduction.

  • Je pourrais être retraitée,… ou rentière !
  • Vous n’avez pas l’âge d’être à la retraite !

Et je ne dois pas paraître assez riche pour être rentière !

  • Effectivement, je suis prof. Et je vais tout de suite ajouter, eh bien oui, j’ai du temps libre. Vous aussi vous êtes dans l’enseignement ?
  • Non, mais j’ai pas mal de congés. Je dois en avoir autant que vous. Je travaille en partie à la maison et j’avais beaucoup de RTT à rattraper.

C’est bien la première fois que je trouve quelqu’un qui ose avouer que son travail lui laisse autant de temps libre qu’à moi ! (lire la suite)

traversee pyrenees

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