Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De la cabane de Clarans au refuge du Ruhle (31)

Jeudi 30 juillet

Midi et demi. Je suis allongée entre ciel et terre au col des Finestres, les mollets agacés par les touffes d’herbes drues et sèches, le regard perdu dans les nuages. Ils se baladent en ordre dispersé. Quelques traînards musardent dans la vallée avant de venir pourlécher les crêtes et m’encercler comme s’ils voulaient me convaincre de m’évaporer avec eux, passant leur chemin sans insister pour aller rejoindre le troupeau laissant le soleil prendre la relève.

Plateau de Beille
Plateau de Beille

C’était une belle matinée, inaugurée par une sombre montée en forêt comme souvent quand on ne dort pas en altitude. Entamée tôt, alors que le campement de la cabane de Clarans commençait à peine à sortir de sa léthargie. On mesure souvent l’âge des randonneurs à l’heure à laquelle ils sortent du lit : les plus vieux se lèvent et partent tôt, les jeunes prolongent un peu la nuit. C’est probablement parce que les premiers ont conscience que l’éternité ne leur appartient pas, contrairement aux seconds.

On atteint le plateau de Beille et les paysages changent. L’Ariège commence à préparer sa reddition devant les Pyrénées orientales qui s’annoncent à deux jours de là. Altiplano, occupé par de vastes “jasses” ou prairies naturelles qui font le bonheur en hiver des skieurs de fond. Un paysage du Haut Doubs (dans le massif du Jura), égaré au milieu des Pyrénées. Des vaches, il n’y en a plus beaucoup. Les fermes d’estive ont été remplacées par des guichets où l’on s’acquitte de son permis de glisser et d’un chenil où s’impatientent dans une furie d’aboiements des chiens de traîneaux en détention provisoire qui, l’hiver venu offriront des promenades aux vacanciers friands d’aventures aux saveurs esquimaudes. C’est la première fois depuis le début de l’Ariège, en dehors des petits lacs qui attirent toujours les touristes que je croise autant de monde. Et pourtant il est encore tôt. Mais tous ces promeneurs ne s’écartent guère du périmètre de la station et quand je poursuis je les abandonne trouvant en face de moi un chemin désert après moins de deux kilomètres.

« Ce que tu vis au sommet te change profondément et te devient indispensable… »

(Li Po)

Pause au col des Finestres
Pause au col des Finestres

Après le col des Finestres, la marche est un bonheur absolu. On longe longtemps la crête, dans une avancée féerique où le paysage est partout à la fois, à main gauche et à main droite, changeant, grandiose, infini. Il est des moments rares dans la vie, où l’on se sent dans un état second. Plus qu’un bien-être, une extase, qu’aucun appareil photo ne peut saisir. Que même les mots ne peuvent traduire. Comment se fait-il que précisément, sur cette crête des Isards, j’éprouve pendant un long moment cette sensation d’apesanteur ? A quoi tient-elle ? La beauté et la solitude du site, l’effort juste mesuré, la douce brise qui m’effleure, le soleil pâle qui ne mord pas. Oui, tout cela conjugué, mais encore, faut-il nécessairement quelque chose de plus. Le cerveau qui sans aucun doute inonde le corps de sa drogue naturelle, morphine intérieure qui fait planer. Le petit flash du randonneur. Et si le plaisir de marcher n’était qu’une quête permanente et inconsciente de cet état ?

Un gamin alerte descendant en face dans les éboulis me ramène soudain à la réalité. Il me lance un “Bonjour !” sonore avant de me demander si je viens de la vallée en contrebas.

  • Non, j’ai suivi la crête. Et toi, tu vas où comme ça ?
  • Je retourne à la voiture. Puis, l’air perplexe il ajoute : Mais, vous marchez toute seule ?
  • Oui.
  • Et vous ne vous ennuyez pas ?
  • Non. Je trouve même que certaines compagnies sont plus difficiles à supporter que la solitude.

De derrière les rochers au loin retentit un ordre martelé sur un ton excédé :

  • Arrête-toi. Tu peux pas attendre ? T’as pas besoin de courir comme ça !
  • Pfff…C’est ma frangine… Vous avez raison, c’est parfois chiant d’être avec quelqu’un !

Un peu plus haut je croise la frangine, beaucoup moins habile que le petit frère.

  • Ne t’inquiète pas, ton frère est devant et je crois qu’il t’attend.

Ne voyant personne après elle, je l’interroge.

  • Mais vous êtes seuls ?
  • Non, y a mes parents, mais ils sont à la traîne, comme d’hab ! Faut toujours les attendre !

Cent mètres derrière, les parents lourdement chargés arrivent tranquillement. Nous discutons un peu de leur virée de deux jours en famille avec nuit au refuge du Ruhle et de ma traversée.

  • Allez, je ne vais pas vous retenir davantage. La jeunesse s’impatiente ! Bonne route leur dis-je en signe d’adieu.
Entre le col de Didorte et le col de Beil
Entre le col de Didorte et le col de Beil

Quelques kilomètres plus loin, nouvelle rencontre. D’emblée je crois y reconnaître un berger, à la tenue et la coiffure un peu négligées de ceux pour qui le confort est un luxe. Mais un berger sans moutons, et sans chien, qui avance d’un pas décidé. Dire comment la conversation s’enclenche reste à présent, loin de l’ambiance du moment, un peu mystérieux. Dans un univers déserté, une salutation lancée est presque toujours une fenêtre ouverte sur des mots, des questions, des confidences. Promenez-vous dans la rue d’une ville et dites bonjour à un passant. Ce simple mot soulèvera chez lui des interrogations, voire de la méfiance. Sommes-nous supposés nous connaître, pensera-t-il. Ou pire, que me veut cet inconnu ! En tout état de cause, la conversation s’arrêtera là. Elle ira à peine plus loin si c’est une vague connaissance. Mais, ici, le dialogue entre solitaires va de soi. On demande à cet autre “moi” d’où il vient, où il va, qu’est ce qu’il fait. Je ne m’y étais pas trompée, c’est bien un berger. Il retourne à sa cabane et il arrive du refuge du Ruhle où il a été invité à manger.

Au cours de la conversation, je lui dis :

  • J’en ai vu des bergers depuis que je suis partie d’Hendaye. De toute sorte. Des chanteurs, un guitariste, et même une bergère.
  • Ah oui, une bergère me répond-il aguiché par l’information.
  • Oui, et en plus elle est très mignonne ! Elle s’appelle Ondine.
  • Et je peux la trouver où ?
  • Près du col des Taons de Bacanère, vers Luchon !
  • Ah, ça fait loin… dommage !

La discussion se poursuit un peu, déviant sur divers sujets. J’en viens à mentionner mon passage dans les abris approvisionnés, mais il confirme les craintes que nous avions évoquées à la cabane de Clarans. A savoir que l’année dernière un vagabond écumeur de montagne, a forcé les portes des cabanes de bergers, s’y est installé, s’est servi, les quittant une fois les stocks de vivre épuisés. Impossible de l’arrêter, il aurait fallu déployer des compagnies de gendarmes qui avaient mieux à faire dans les villes. L’initiative de Fabrice risque de faire long feu.

Sur le point de nous séparer, il m’avertit :

  • Vous allez rencontrer mon troupeau un peu plus haut.
  • Il n’y a pas de patou au moins ?
  • Si.

Mon sang se glace, et à mon sourire qui se fige il remarque mon appréhension.

  • Mais vous verrez, il n’est pas méchant et il a déjà mangé. Il s’appelle Azor.

Veni, Vedi, Vici

(César)

Sur la crête des Isards
Sur la crête des Isards

Je repars en marmonnant “Manquait plus que ça ! C’était trop beau pour durer. Bon, il connaît bien son chien, tout de même, s’il dit qu’il n’est pas méchant, ce doit être vrai. Et avec un peu de chance, les moutons seront suffisamment loin du chemin ou bien je pourrai faire un crochet.”

Résignée, je vais au devant de mon tourment.

Et arrivée sur le lieu du conflit, c’est la consternation. La configuration est pire que je ne l’avais imaginée. Un grand troupeau immobile est au beau milieu du parcours, débordant largement de chaque coté. A gauche, sur un accotement qui surplombe de quatre vingt centimètres le chemin, un monstrueux patou veille, allongé paresseusement. A droite, après  un replat de quelques mètres, c’est la pente. Abrupte et hérissée de chaos rocheux. Inutile de songer à esquiver la bataille en fuyant d’un coté ou de l’autre. L’éventail des stratégies s’amenuise. J’avance timidement. Azor grogne, c’est mauvais signe. Encore un pas et il fait mine de se lever. Et au suivant, il ne plaisante plus, il se lève pour de bon. Debout, sa gueule terrifiante est à la hauteur de ma tête. Marche arrière, il se recouche. Puisque ma retraite est coupée, je commence à négocier calmement en lui parlant, comme si c’était un être doué d’intelligence et de pitié.

  • Bon, Azor, j’ai vu que tu es fort et je suis convaincue que tu fais ton travail avec beaucoup de zèle, mais vois-tu, il faudrait me laisser passer. Je n’en veux pas à tes moutons. J’aimerais simplement aller de l’autre coté. Tu es assez intelligent pour voir que je ne suis pas un ours…

Il me regarde d’un œil impavide comme si mon discours l’ennuyait au plus haut point. J’en profite pour esquisser un pas qui le remet aussitôt sur ses gardes. Grognement, et quand je fais un pas supplémentaire, il se lève à nouveau et aboie. Ce petit jeu risque de ne pas finir.

Puisque ce chasseur reste au milieu des moutons, il suffit de faire fuir le troupeau, il suivra. Tout en continuant à lui débiter des âneries lénifiantes, je me baisse lentement pour me saisir de cailloux et de mottes de terre que je jette sournoisement sur les bêtes agglutinées sur le passage devant moi. Mais au mieux, le grêle bombardement provoque une légère bousculade, une petite crevasse dans la houle des toisons qui se referme aussitôt. Pire encore, j’ai l’impression que ma présence ramène au cœur du troupeau les marginaux apeurés. La masse est de plus en plus compacte.

Le temps passe, mais rien ne se passe. Les ovins ne bougent pas et leur garde du corps se lève et donne de la voix chaque fois que je tente une percée.

De bienveillants et incitatifs, mes propos tournent à la grossièreté injurieuse.

  • Espèce de connard, ça va durer encore longtemps. Je ne vais tout de même pas rester ici toute la nuit, Sacrée sale bête. Azor, t’es qu’un cador !

Que faire ? Les situations qui se prolongent ont au moins l’avantage de permettre de passer en revue toutes les solutions possibles. Je pourrais par exemple attendre Fabien qui me suit sur le même chemin. Mais il se pourrait qu’il ait déjà planté sa tente. Ou le berger; Risqué, car il est certainement rentré dans sa cabane laissant ses moutons pour la nuit à la seule garde de son chien acariâtre. Alors, songeons à autre chose. Pourquoi pas la ruse. Une idée germe dans mon cerveau en ébullition. J’ai à portée de main, dans une poche latérale de mon sac, un de ces fameux saucissons filiformes que l’on appelle, comme le hasard fait bien les choses, “bâton de berger”. Je vais l’aguicher avec la charcuterie, la lui lancer suffisamment loin pour qu’il me laisse le champ libre et j’en profiterai alors qu’il est occupé à déguster, pour chasser les moutons du chemin et décamper au plus vite. Je cherche à tâtons, je sors l’objet de corruption, le brandit en sa direction. Subitement, Azor se lève et… court apeuré se cacher au milieu de ses protégés. Je le regarde médusée. Je pressens immédiatement que la partie sera gagnée si je sais me servir de mon arme. J’avance timidement, poussant les bêtes devant moi, le menaçant chaque fois qu’il tente de se rapprocher. Il m’observe, l’œil méfiant, n’osant pas risquer l’affrontement. Mais ces stupides moutons, au lieu de s’épancher dans l’herbe avancent sur le sentier.

  • Pauvres imbéciles, vous allez finir par arriver au refuge avec moi !

Je presse le pas, toujours sur le qui-vive, lançant de ma main libre des cailloux pour forcer les bêtes à quitter le sillon. Enfin, après vingt minutes, les hostilités s’achèvent, dans le silence et la quiétude retrouvée.

Comme si rien ne s’était passé, le troupeau retourne à sa pâture. Azor se recouche. Quant à moi, le cœur un peu battant, j’active la cadence, croquant ce curieux saucisson dont je ne sais plus que faire.

Je ne saisirai jamais la réaction d’Azor. A-t-il cru qu’il s’agissait de ces fameuses bombes défensives destinées à éloigner les chiens ? Cette réflexion me fait soudain penser, un peu trop tard, que j’en avais une dans mon sac.

Le col de Terre Nègre, le dernier de la journée, fait oublier la mésaventure, ouvre un panorama extraordinaire avec, se déroulant à mes pieds, un parterre de pelouses parsemées de rochers. Et tout autour de cette majestueuse estrade une armée de sommets arides derrière lesquels se cache Andorre.

De ce cap céleste, le refuge du Ruhle, minuscule édifice agrippé sur le rebord, semble vouloir basculer dans le vide ténébreux. De près, il ne ressemble pas à ces anciens refuges aux allures de chalets suisses de bois et de pierre, mais il est le stéréotype de ceux refaits aux normes de sécurité, caparaçonnés de tôles grises et de panneaux solaires.

Il est peuplé, parce qu’il est au carrefour de l’itinéraire de plusieurs randonnées. Je suis accueillie par un gardien jeune un peu bohème, dénommé Kalou, homme à tout faire au sens noble du terme. Avec son acolyte, il s’occupe d’attribuer et montrer les chambres, sert des collations, donne des renseignements divers, prépare le dîner, le tout avec la décontraction et l’humour de ceux qui savent mener de front plusieurs tâches à la fois.

Tout en le suivant à travers le bâtiment à la recherche de ma chambre, je lui narre mes démêlés avec Azor et l’issue inattendue du conflit.

  • Il doit en contenir des cochonneries ton saucisson pour qu’il n’ait pas voulu lui faire honneur ! conclut-il

Il me propose une chambre à deux lits

  • Une dame qui a réservé va venir s’installer avec toi.

Fabrice avait suggéré la possibilité de rallier directement le refuge des Bésines sans descendre par Merens, s’évitant ainsi une descente suivie d’une longue montée. Tout en hauteur, à ne faire que par grand beau temps. Comme je ne dispose pas de l’indispensable carte, il m’avait conseillé de demander ici de plus amples renseignements sur le parcours. Kalou m’indique sur une carte l’itinéraire transfrontalier qui longe un chapelet de lacs avant de plonger sur L’Hospitalet près l’Andorre.

  • Après me dit Kalou, il suffit de suivre un sentier bien balisé qui monte à l’étang des Bésines.
  • Tu connais les prévisions météo pour demain ?
  • Il va faire beau.

Je pose alors, dans ce refuge loin de tout, la question la plus stupide de ma vie :

  • Il n’y a pas de photocopieuse ?

Et lui de me répondre sur un ton goguenard :

  • Il n’y a pas de photocopieuse… C’est quoi ça, une photocopieuse ?

Armée d’un crayon, je griffonne un embryon de carte où figurent les coudes du sentier, les traversées de la frontière franco-andorrane, la forme et le nom des lacs, “le passage sur la dalle” et les bifurcations en prenant soin de respecter l’orientation générale et les proportions des différents éléments du croquis.

Avant de passer à table, Fabien surgit dans la salle à manger.

  • Je viens te dire au revoir, car je ne  pense pas qu’on se reverra. J’ai planté ma tente à proximité mais je ne mange pas là.

On se raconte un peu notre journée et je ne manque pas de lui relater mon bras de fer avec Azor.

  • J’ai entendu le chien aboyer longtemps et je ne devais pas te suivre de loin, me dit-il.
  • Alors qu’as-tu décidé pour la fin de ta rando ?
  • Il me faut absolument atteindre demain ou samedi un endroit desservi pas une route car mes parents ne peuvent venir me chercher en voiture que ces deux jours-là. J’aurais bien aimé aller jusqu’à Bolquère en dormant à Bésines demain soir, mais je ne suis pas sûr d’y arriver. Je crois que je vais assurer et m’arrêter demain à Merens.

Je sens du regret dans sa réponse et de la résilience :

  • L’année prochaine, je terminerai la traversée et j’emmènerai avec moi mon frère et ma sœur.

Sur cette excellente idée d’un futur partagé qui donne une perspective nouvelle et réjouissante à la fin de sa traversée, il me souhaite bonne route.

On mange avec son compagnon ou sa compagne de chambrée. Je cherche dans les petits cartons disposés sur les tables celui qui correspond à la mienne : “Schmitt/Keller”. Une charmante dame vient s’installer en face de moi.

  • Le hasard fait drôlement bien les choses, lui dis-je. Deux noms à consonance germanique !
  • J’en ai fait la réflexion au gardien qui m’a répondu qu’il faisait des chambres à thème !
refuge du Ruhle

Il ne croyait pas si bien dire; en plus de nos patronymes, nous découvrons très rapidement que nous sommes toutes deux enseignantes.

La conversation que nous engageons est un vrai plaisir. Avec son petit accent pointu du sud (qui contraste avec l’origine de son nom), elle me raconte comment au cours d’une randonnée, elle s’est retrouvée avec un bras cassé à passer la nuit en montagne après s’être égarée équipée d’un seul tee-shirt et d’un léger coupe-vent pour affronter le froid. Nous abordons aussi beaucoup d’autres sujets avec tant d’enthousiasme que je ne me souviens plus du menu.

Une soirée “conte” sur le thème des animaux est organisée par une association locale et la LPO (ligue de protection des oiseaux), comme cela se fait de plus en plus dans les refuges pour créer un peu d’animation, mais en milieu de soirée, terrassée par une envie invincible de dormir je pars furtivement pour rejoindre ma chambre. (lire la suite)

traversee pyrenees

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