Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De l’Abérouat à Etsaut (11)

Vendredi 10 juillet

Les jolies colonies de vacances

Mes copains de table de l'Abérouat
Mes copains de table de l’Abérouat

Le soleil paresse, alors sans vouloir me mesurer à lui, je vais au moins l’imiter; La journée n’est pas excessivement longue et il me faut attendre l’ouverture des quelques commerces de Lescun pour reprendre un peu de ravitaillement. La femme de service venue nous apporter le repas hier-soir nous avait promis un temps dégagé dès la fin de matinée. J’ai envie d’aborder la vallée d’Aspe sous un jour éclatant, alors pourquoi se dépêcher ?

Mes acolytes sont partis aux aurores,  Aïla par habitude et Albert par crainte de ne pas arriver. La femme qui s’occupe de la préparation des petits déjeuners, me propose d’aller le prendre, si cela ne me dérange pas, avec les enfants, même si ce n’est pas autorisé. Évidemment que cela ne me dérange pas, bien au contraire ! Ce sera bien la première fois que j’aurai de voisins de table si jeunes et si frais.

A sept heures cinquante cinq, je bas la semelle devant la porte du réfectoire avec trois gamins qui semblent être tombés du lit, habillés et coiffés à la diable, le visage gonflé des rêves de la nuit. Tout le monde s’installe où il le souhaite au milieu des cris et des chamailleries. Le bataillon grossit. Je leur demande si je peux me mettre à leur table. Oui, bien sûr, c’est marrant de manger avec une dame qui sort de je ne sais où. Je ne manque pas d’occupation, entre un bol renversé sur la table qu’il faut éponger, les tartines à beurrer, le service de cacao qui évitera un nouveau malheur. Et en plus, il me faut être attentive à tous les propos qui s’entrechoquent dans la confusion pour essayer de capter une phrase entière et pouvoir y répondre.

C’est pétillant, plein de vie.

Après la cacophonie de départ, un sujet cristallise toutes les passions : le courrier. Pas les textos, les messages laissés sur les boites vocales du téléphone portable ou les conversations à la cabine téléphonique du hall,  non, la bonne vieille carte postale, celle que toutes les générations de colons ont espérée, caressée, admirée, gardée sous l’oreiller comme un trésor et relue maintes fois avec une émotion toujours renouvelée.  Un cordon ombilical qui relie aux êtres chers, un signe palpable qui montre que l’on n’est pas oublié. Mon petit voisin de droite me décrit avec un luxe de détails la carte représentant un petit chien “trop” drôle que sa mamie lui a envoyée. Sur ce sujet, tous ont une anecdote à raconter, une nouvelle de la maman, du papa, du petit frère, du chat Tinou ou de la maison.

Une ombre fugace, un bref pincement au cœur…

Pour moi, en colonie, l’heure de la distribution du courrier était souvent un moment de déception et de tristesse, presque l’évidence d’un abandon. Il a même été dans ma première année de pensionnat pendant laquelle je suis si rarement revenue à la maison, une douleur qui m’arrachait des larmes que je devais aller cacher dans les toilettes. Lettres si parcimonieuses et avares de mots affectueux. Des épreuves qui endurcissent, paraît-il et qui forgent le caractère. Un premier pas vers la solitude.

On évoque ensuite du cadeau qu’on ramènera à ses parents ou à papy et mamy. L’incontournable souvenir – une marmotte en peluche ou un chamois en résine – qui trouvera sa place sur le meuble du salon et qui, un jour, tombera dans un tiroir, remplacé par le suivant.  Et on termine sur la perspective réjouissante du départ de samedi.

  • Mais toi, qu’est-ce que tu fais là ? T’es aussi en colo ? me questionne le petit lutin qui me fait face.
  • Oh, non je n’ai plus l’âge pour ça. Je traverse les Pyrénées.
  • Ah, bon ! Comment ?
  • A pied !
  • A pied ! … Et tu vas les traverser aujourd’hui, les Pyrénées ?
  • Non, aujourd’hui, je n’en ferai qu’un tout petit bout.
  • Moi, je n’aime pas marcher, me répond-il. Tous acquiescent unanimes à cette réflexion de bon sens.

Avant de se quitter, je propose que l’on immortalise la table dévastée entourée des convives, qui en un éclair se rassemblent pour la pose. L’instantané deviendra une photo de classe.

De l’effervescence au silence du chemin qui glisse entre les arbres et les prairies, la transition est brutale

Lescun est un petit village charmant et vide; le lieu le plus animé est peut-être le bistrot où je m’installe pour boire un café et ranger les victuailles que je viens d’acheter dans l’un de ces petits magasins à tout faire qui portent à eux seuls toute l’économie de ces vallées désertées par les jeunes partis travailler ou pointer au chômage dans les grandes villes.

 

“Les constructeurs de tunnels n’ont jamais eu la foi qui déplace les montagnes”

(F.Blanche et P.Dac)

Je discute un peu avec la patronne, nos échanges glissent sur la polémique, devenue maintenant stérile sur le tunnel du Somport inauguré en 2003. J’essaie de comprendre le refus des habitants dela vallée. Les informations lors de son ouverture tapageuse étaient si parcellaires, vues de l’autre bout de la France qu’elles en devenaient incompréhensibles. Le problème n’est finalement, pas nouveau, ici ou ailleurs : les intérêts commerciaux, qui facilitent les échanges entre les régions et les pays ne pourront jamais recueillir l’adhésion des riverains qu’on exproprie et qui ne récoltent pour tout dédommagement que le bruit, le danger, la meurtrissure d’une balafre qui défigure un site. On calme les récriminations à coup de compensations financières et de promesses qui n’engagent que ceux qui y croient. Quel dommage de voir défiler tant de camions dans cette magnifique vallée d’Aspe ! N’aurait-on pas pu trouver d’autres lieux, des endroits déjà défigurés ou naturellement sans intérêt ? En quelque sorte, accabler davantage ceux qui n’ont pas la chance de vivre dans une région gâtée par la nature! Evidement, je me fais l’avocate du diable, cette conception paraît si immorale.

Lescun au début de la portée
Lescun au début de la portée

Et pourtant, ne réagit-on pas de la sorte quand près de chez soi, le projet d’une bretelle d’autoroute, d’une piste d’aéroport, d’une déchetterie, d’un abattoir se dessine ? On est tous prêt à partir en guerre contre ces nuisances dès lors que c’est au bout de son jardin, pour les pousser dans celui du voisin. Et lorsque l’on prend sa voiture ou l’avion, que l’on sort son steak de son emballage en polystyrène, pense-t-on aux dégâts qu’on infligera aux autres. Le problème est insoluble.

Au fond de la vallée, la température grimpe plus vite que le soleil dans le ciel. J’avais oublié quand il était absent combien il pouvait être pénible, ne pensant à ce moment-là qu’à ce qui était dissimulé ou terni par le brouillard et la grisaille. En cette fin de matinée j’aspire à trouver des passages ombragés et prendre de la hauteur pour profiter de la fraîcheur de l’air.

La montagne est à présent beaucoup plus décidée. Derrière des versants souples, tapissés de prairies lumineuses marbrées de forêts sombres, on distingue nettement des cimes bleutées taillées à la hache.

Un col est presque toujours la consécration de la montée. C’est vers lui que tend l’effort, la pensée et l’imagination. Car il est à la fois le point où le corps trouvant le repos s’apaise et où les représentations qu’on se faisait du panorama se confrontent à la réalité. Marcher en montagne, c’est se plonger dans un livre à suspens. Chaque sommet de côte, chaque virage qui cache la suite du chemin relance l’intérêt, pousse à aller voir ce qu’il y a plus loin. Et là, on découvre avec ravissement qu’il y a un « autre plus loin » différent du précédent.

Albert m’avait un jour parlé du chemin de Compostelle espagnol, le Camino francés qu’il connaissait bien pour l’avoir fait à deux reprises. Il m’a décrit les longues journées de route ou de piste monotone traversant des étendues de culture intensive dans un paysage morne où chaque heure de marche ressemblait à la précédente, sans surprise. J’ai compris pourquoi les solitaires les plus endurcis – si tant est qu’il en existe sur ce chemin- finissaient toujours par rechercher de la compagnie. Son vécu m’a convaincu plus que jamais, que ce n’était pas un voyage pour moi…

Je m’attendais à une entrée époustouflante en vallée d’Aspe par un col de Barrancq digne de son rang. Mais il me fait la mauvaise blague de ne proposer aucun “autre plus loin”. A peine marqué malgré ses mille six cents un mètres de hauteur, il est borgne, camouflé sous une forêt de feuillus. On le prendrait  presque pour un petit col des Vosges du Nord. Il faut descendre un peu, gagner les alpages pour s’éblouir de la somptueuse vision du Pic de Midi d’Ossau avec son profil si caractéristique de dent cariée vue de l’ouest, reconnaissable entre mille. Il est impératif quand s’il fait beau après tant de journées maussades, de s’asseoir longuement dans l’herbe, se laisser caresser par le vent doux et regarder, regarder jusqu’à l’overdose, car on ne doit jamais négliger une vue, une émotion, un bonheur quand ils se présentent, on ne sait pas de quoi la suite du chemin ou de la vie sera faite.

Au loin dans les fougères montant en sens inverse, image insolite d’un convoi sortant d’un passé révolu, composé de trois hommes et une mule chargée à l’allure de contrebandiers ou de passeurs. Mais, arrivés à ma hauteur, ils se muent en randonneurs équestres anonymes du XXIe siècle.

Borce et Etsaut, villages siamois au creux de la vallée, grimpant chacun sur son versant de montagne des deux cotés du gave d’Aspe. Aujourd’hui séparés par le tranchant péremptoire d’une route barbare qui file vers le tunnel du Somport après Urdos.

Pic du midi d'Ossau en vue
Pic du midi d’Ossau en vue

La vue d’un village que je dois traverser me fait toujours abandonner ma vigilance. Je lâche mes balises, marchant à vue pour suivre un cap approximatif, attirée par les signes de concentration humaine avant d’être aspirée par le dédale des rues, et distraite par les habitants, les maisons, les églises ou les commerces. Mais à Borce, il faut se contraindre à suivre le parcours indiqué pour rallier Etsaut car la large veine canalisée par des remparts de béton infranchissables, qui bat du courant continu du trafic, interdit le passage. Sortie du bon chemin, je loupe la passerelle et le seul moyen de me rendre de l’autre coté est d’aller chercher plus loin l’endroit où le mur est suffisamment bas. Et me voilà ce soir, pèlerine malgré moi, obligée par cette nationale intruse d’emprunter un petit bout d’un chemin de Compostelle, la “Via Tolosana” pour trouver une brèche. Je réalise avec amusement, moi qui me suis promis de ne jamais faire ce pèlerinage, qu’il n’y a pas eu de randonnée en France où je n’ai suivi, même éphémèrement un petit bout de ce chemin. Dans ma traversée nord-sud de l’est de la France, je l’ai foulé dans les Vosges et à Montgenèvre dans les Alpes. Lors de ma boucle de Saint Régis, j’en ai fait une étape et une autre dans ma traversée du Quercy-Périgord. J’ai partagé avec lui quelques centaines de mètres au Puy quand je marchais dans les pas de Stevenson. J’ai même découvert récemment avec stupeur, que chaque fois que je me rendais à mon travail en vélo, j’en parcourais une douzaine de kilomètres. Qui sait si un jour, au lieu de m’arrêter à la porte de mon lycée, dans mon élan je ne me laisserai pas porter jusqu’au bout du chemin, qui est annoncé par un panneau “Santiago 2633 km”.

Traverser cette route me met dans la peau d’un crapaud ou d’un hérisson suicidaire. Et je me divertis de l’idée que, comme eux je puisse me retrouvée, écrabouillée, aplatie, repassée par la gomme des pneus de centaines de camions, transformée en descente de lit ou en compression de César, rouge, blanche et beige avec bâtons et chaussures incrustés séchant au soleil jusqu’à ce que l’on vienne me décoller à la raclette !

A l’écart de ce tumulte, la quiétude d’Etsaut semble excessivement reposante. On y est accueilli par une place débonnaire à la fois paisible et animée par les groupes de randonneurs et les habitants qui paressent à la terrasse des cafés ou flânent en tous sens. Ce sont ces petits villages qui me font oublier les quelques regrets que j’ai eus à ne pas m’être lancée sur la haute route qui certes, tutoie les crêtes et les sommets au dessus du monde, mais qui va si peu à la rencontre de l’histoire de ces vallées et des habitants qui en sont les artisans. Sur le chemin du haut, on y va pour l’immensité d’une nature sauvage, pour la faune, la solitude et la performance sportive, mais pas pour un rendez-vous avec les hommes qui sont l’âme de ce pays, car l’on y croise tout au plus quelques bergers et le miroir de soi-même dans le maigre flux des randonneurs.

Juste avant de partir un internaute m’avait suggéré de panacher les parcours. J’ai regretté de ne pas y avoir pensé avant et sa suggestion est arrivée si tardivement (la veille de mon départ en fin de soirée) que je n’ai pu suivre son conseil. Il m’aurait fallu à l’aide de cartes recenser les points de jonction des différents itinéraires et opter chaque fois pour l’alternative la plus attrayante.

Les gites ici sont le monopole d’une seule famille, et selon son humeur ou les disponibilités, la patronne répartit ses clients selon une logique qui appartient à elle seule. Une grande animation règne dans la cour de ce qui semble être une ancienne ferme ou un relais de chevaux. Une clientèle se croise entre le logis et les écuries où piaffent et hennissent des mules et des chevaux dans des relents de crottin. On m’attribue une chambre, où je resterai seule, Albert et José-Maria une autre. Aïla arrivée bien avant nous tous est logée pour une raison qui nous échappe dans un autre bâtiment.

Le temps est si merveilleux, qu’on en profite pour aller faire un saut la maison du parc des Pyrénées, musée consacré essentiellement à l’ours, “l’ours, les bergers et les chasseurs, l’ours magique, l’ours demain”.

C’est presque l’une des seules fois que j’avais envisagé de préparer mon repas ce soir. En premier lieu parce que je veux me débarrasser d’un paquet de nouilles lyophilisées chinoises que je traîne depuis une éternité, et ensuite parce que j’ai pu acheter dans la petite épicerie des yaourts et des fruits. Mauvaise initiative: d’une part la cuisine n’est absolument pas fonctionnelle et mal équipée et d’autre part, il faut traverser, casserole en main, la salle de restaurant comble pour trouver une table où s’installer.

Je mange en tête à tête avec Albert : Il partage sa soupe en paquet, me donne une ration de pâtes. Il refuse mes nouilles chinoises, mais je ne peux pas lui en vouloir car ce n’est pas franchement de la gastronomie de haut vol et mes yaourts puisqu’il n’aime pas cela. Je lui laisse ses tranches de saucisson, vu que j’ai le même dans mon sac qui peine à diminuer.

Seule dans ma chambre de six lits, les toilettes au bout d’un long couloir obscur. Comme presque chaque nuit vers deux heures, je dois leur rendre visite. Je sors de ma chambre guidée seulement par le rai étroit de ma lampe frontale. Sur le palier ténébreux, la faible clarté de la flamme vacillante d’une bougie. Vision soudaine et saisissante d’un chef indien surgissant de la pénombre comme dans un clair-obscur d’un tableau de Rembrandt, assis en tailleur sur un matelas, droit comme un i, immobile comme un empaillé, une couverture jetée sur les épaules. Je me demande si cet illuminé dort, fait du yoga ou pratique l’hypnose. Le cœur battant de frayeur, je file comme une flèche aux toilettes d’où je reviendrai encore plus rapidement. Entre temps, il n’a pas bougé d’un poil.

  • Oh, Le con, il m’a filé une de ses trouilles, pensé-je, en me glissant entre les draps. Y a vraiment  des types qui sont un peu dérangés !

En quittant ma chambre à six heures, plus gaillarde, car on est toujours plus rassuré le matin que le soir ou la nuit – allez savoir pourquoi? – le matelas, l’indien et la bougie se seront volatilisés. Et si j’avais rêvé tout cela ? (lire la suite)

traversee pyrenees

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