Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Gourette aux Viellettes (14)

Lundi 13 juillet

Petit matin sur un village qui a perdu son âme.

Sur les hauteurs de Gourette
Sur les hauteurs de Gourette

Un département se termine, un autre commence. Elles n’avaient pourtant plus rien d’“atlantiques” ces Pyrénées, brûlantes et sèches qui passent aujourd’hui le témoin à celles qui s’intitulent “centrales”. En tous les cas elles ne le sont pas pour moi, car je ne suis pas encore au milieu de mon voyage, au tiers tout au plus. Je ne sais s’il faut dire déjà ou seulement. Hendaye me semble si loin. Peut-être pas en nombre de jours. Après tout, j’ai quitté sa plage il n’y a seulement deux semaines, mais deux semaines si remplies et pour parler comme les collectionneurs, si riches d’échantillons moissonnés. Kaléidoscope de souvenirs encore tellement présents, qui s’empilent dans un ordre presque rigoureux, à peine brouillé par quelques incertitudes ou inversions dues à mon étourderie : Mémoire des images, des sons, des senteurs, des ambiances. Mémoire des évènements, des anecdotes ou des rencontres. Mémoire des heures de solitude peuplées de dialogues intérieurs. Et si ces souvenirs sont et resteront vivaces et intenses c’est parce qu’ils ne se bornent pas à rester de simples images, sons, évènements ou discussions. C’est parce qu’ils ont éveillé des émotions ou alimenté des réflexions, qu’ils laissent des impressions et qu’ils s’ancrent en nous, dans notre conscient et inconscient, jusqu’à être une part de nous-mêmes, une parcelle de notre vie.

Il nous est arrivé à tous de voir les photographies de vacances d’un ami ou d’un parent prises sur de sites qui nous étaient étrangers. Si belles soient-elles, jamais elles ne suscitent autant d’émotion, jamais elles ne marquent autant que celles qui font revivre une partie de notre passé, car elles ne restent que des simples images étrangères, déconnectées d’un vécu.

Et inversement, nous laissons une part de nous-mêmes dans ces paysages, ces gîtes, ou ces villages. Nous sommes devenus une infinitésimale parcelle de leur histoire.

Du grand chemin qui se hisse au col de Tortes, Gourette avec ses immeubles quelconques, semble être un petit morceau de banlieue incongru échoué dans un fond de vallée. Le panorama est ailleurs, au nord où se distillent dans l’alambic du sillon profond les blanches vapeurs de la nuit d’où émergent une enfilade bleue de sommets audacieux, dernière barrière avant la plaine de Tarbes.

Un de mes plaisirs lorsque j’arrive assez haut pour faire rebondir mon regard jusqu’à l’horizon dentelé est de chercher le chemin de la veille ou, parce qu’il est souvent trop ténu pour apparaitre de si loin, les sommets ou les villages qu’il a effleurés.

Tortue Ninja
Tortue Ninja

C’est peut-être une façon d’enraciner des souvenirs encore un peu volages et d’y ajouter un autre angle de vue.

Heureusement, on se libère assez rapidement de cette large piste, pour se fatiguer dans des lacets et des pentes herbeuses à l’ombre du sommet, gardé par un amoncellement de roches grises et burinées, troupeau de dinosaures pétrifié broutant paisiblement, parmi lequel se cache une gigantesque tortue de pierre tendant un cou démesuré, qui semble surveiller le passage.

Un flash aveuglant marque le moment où l’on va basculer de l’autre coté. Un soleil qui fait toujours une apparition violente, sans transition : En quelques secondes on passe de l’ombreà la lumière agressive qui force à cligner des yeux. C’est pour avoir le soleil de dos, que certains randonneurs préfèrent traverser les Pyrénées en sens inverse.

Col si différent des deux précédents. Parce qu’il a bien moins de hauteur, il est  vivant, moquetté d’herbe grasse et orné de buissons de conifères couvre-sol.

La colonne dispersée amputée d’un combattant se rassemble au sommet. A contre-cœur Albert s’est résigné à faire une étape un peu plus courte. Il n’est donc pas parti très tôt. De toute façon, la physionomie prise par la randonnée ne peut pas lui convenir. Il a tenté jusqu’à ce que son corps demande grâce de suivre le rythme. Au début, il pouvait compter sur ceux qui partaient après lui pour se raccrocher au convoi, mais maintenant avec la canicule, tous partent dès les premières lueurs du jour en même temps que lui. A part José-Maria qui le dépasse en un clin d’œil. Il est donc toujours le dernier et contraint à la solitude des journées entières. Peut-être aura-t-il saisi l’occasion d’accompagner le couple avec lequel j’avais sympathisé hier et qui s’arrêtera ce soir à Arrens ?

Arrivée d'Aïla au col des Tortes
Arrivée d’Aïla au col des Tortes

Après la pause du col, le trio s’égrène sur le chemin, “Speedy Moralès” en tête, Aïla fermant la marche.

Le pouvoir de la trace écrite

Les balises rassurent autant qu’elles assujettissent, et leur absence détient le pouvoir diabolique de faire douter de sa propre logique. Du plus évident bon sens. À l’intersection du chemin et de la départementale, je rattrape José-Maria qui papillonne dans toutes les directions. Jusque là, les marques étaient parfaitement visibles et rapprochées. Mais à ce point précis plus rien. La carte indique que l’on doit traverser la route goudronnée. Mais le vague petit sentier qui selon toute vraisemblance est dans la bonne direction, pas plus convaincant cependant que les autres traces, ne comporte pas le moindre signe. Notre certitude vacille et la lecture de la carte ne suffit pas à nous convaincre. Il faut une preuve. Une preuve écrite au sol.

S’engager dans cette descente nous obligera à tout remonter en cas d’erreur ! C’est néanmoins ce que l’on fait, faute d’idée plus pertinente, aidés d’Aïla qui a eu le temps de nous rattraper. Et comme on s’y attendait, arrivés dans une friche inextricable, on doit rebrousser chemin. On perd un temps fou à revenir au bitume où l’on croise une voiture immatriculée en Espagne. Nos tergiversations évidentes l’arrêtent. Conciliabules indéchiffrables avec José-Maria, le seul capable de comprendre, qui nous traduit les explications dans un français parcellaire après le départ de ses compatriotes à qui il est arrivé la même mésaventure hier.

Quelques kilomètres plus loin, avant le col de Saucède, une deuxième déroute se reproduit. Cette fois c’est un couple de randonneurs, espagnols une fois encore qui nous vient en aide.

Episodes insignifiants de rencontres providentielles, qui se renouvelleront à plusieurs reprises au cours de ma randonnée. Une étape si bien programmée soit-elle n’est jamais prévisible dans son intégralité. Avec l’expérience je sais qu’on ne maîtrise pas tout. Ni totalement le chemin, ni les opportunités. Il faut intégrer la part de hasard, l’imprévisible, l’incalculable, heureux ou contrariant, voire malheureux qui va peu ou prou changer le cours des choses.

Il m’est arrivé plusieurs fois comme aujourd’hui d’être tirée d’embarras par des randonneurs que j’ai croisés au moment où je m’y attendais le moins et inversement me retrouver incroyablement seule là où j’imaginais le chemin fréquenté.

La descente en plein soleil est aujourd’hui encore torride. Fraîcheur rédemptrice mais chiche des ruisseaux, ombres revigorantes des forêts intermittentes.

Un imposant édifice datant du début du siècle dernier se déploie sur les hauteurs d’Arrens. J’imagine un ancien sanatorium où les phtisiques affaiblis, allongés sur des transats, engoncés sous des couvertures le long des coursives s’aseptisent de leur bacilles tuberculeux à grandes rasades de rayons solaires purifiants. Mais non, c’était l’hôpital des invalides, la maison de convalescence des mutilés et gueules cassées.

Arrens n’a pas les mêmes prérogatives que sa consœur Gourette. C’était un village, à vocation pastorale comme tous ceux des vallées et qui, de par sa situation s’est tourné vers un tourisme de randonnée. A la fois sur le tour d’Azun et la traversée des Pyrénées, où il est point de départ, d’arrêt ou de passage. Il est desservi par un réseau de cars pour acheminer les marcheurs et vacanciers, un office de tourisme pour les renseigner, une poste et quelques commerces. Sans son église aux murs crénelés, il serait d’une banalité qui ne laisse pas de souvenir indélébile. Mais uniquement affairés à trouver à se désaltérer et se reposer à l’ombre fraîche d’une terrasse, son charme caché nous aura sans doute échappé.

Plus de deux heures de montée et de replats alternant ombre et soleil nous séparent encore des Viellettes, petit hameau rattaché au village d’Estaing.

Le gîte est au centre d’un bouquet de fermes assises sur un large plateau carrelé d’une mosaïque de cultures qui repousse au loin la montagne l’obligeant à se faire discrète.

Hameau d'Estaing
Hameau d’Estaing

Nous ne sommes plus que trois, et moi la seule rescapée de la caravane partie d’Hendaye le trente juin. J’ai abandonné Albert parti en même temps que moi, et n’en éprouve ni joie, ni regret. Je n’avais trouvé en lui qu’un interlocuteur, certes prévenant et assez agréable, mais qui n’avait jamais su me parler d’autre chose que de ses randonnées et de quelques bribes de sa vie affective un peu décousue. Il me fallait une occasion pour me dégager de cette association obligée, de ces soirées qui tourneraient à la routine. Je veux du neuf, de l’inconnu sur la route ou ailleurs, des rencontres de passage et des dialogues renouvelés qui soient adressés à moi seule et non pas au couple que nous n’étions pas.

Le problème ne se pose pas avec Aïla, que j’apprécie pour son intelligence, sa curiosité, son indépendance et j’allais dire son exotisme, même si la Suisse alémanique n’est pas à proprement parler un pays exotique. Mais il existe indéniablement entre étrangers des habitudes, des conceptions, des ressentis différents qui font la richesse des échanges, l’ouverture au monde, l’acceptation des autres. Qui plus est, elle doit arrêter à Barèges, dans deux jours, je ne me sens donc nullement ligotée à elle.

Quant à José-Maria, nos embryons de discussions sont cordiaux, jamais approfondis en raison de la langue. Il va jusqu’à Banyuls. Mais il est pressé par le temps, davantage rapide et contrairement à moi ne craint pas de dormir n’importe où. Dès qu’il en aura l’occasion, il me devancera.

Dans quelques jours, j’aurai laissé tous mes compagnons de traversée pour aller au devant d’une solitude retrouvée.

Douceur d’un dîner sur la terrasse qui s’éternise jusqu’aux premières étoiles en compagnie d’un couple de randonneurs en route sur le tour du val d’Azun.

La maîtresse de maison nous annonce un orage pour la nuit. Son carrelage ne lui ment pas : s’il ne sèche pas, ou pire s’il s’humidifie spontanément, c’est pour annoncer la pluie. (lire la suite)

traversee pyrenees

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